‹ La dame en bleuChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

ou IL EST PROUVÉ QUE LA POLICE SE TROMPE QUELQUEFOIS

D'abord, je ne pouvais en croire mes propres yeux. C'était une chance vraiment trop extraordinaire que le seul homme qui pût nous révéler la vérité, un des complices du crime pour tout dire, fût tombé entre les mains de la police.

« Eh bien ! agent 387, s'écria Page, en allant à son pupitre et en ouvrant le gros livre qui se trouvait sous le globe de verre dépoli du bec de gaz, ce gros livre qu'on trouve dans tous les postes de police de la capitale, et où sont consignés tous les crimes et toutes les aventures les plus extraordinaires. Qu'estce qu'il y a?

— Chef, nous avons trouvé cet homme à quatre heures dix dans la rue, devant le Oxford Music Hall, complètement ivre, criant et gesticulant, de façon à attrouper les passants. Nous l'avons arrêté, mais il était si ivre qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes et nous avons dû envoyer chercher une voiture d'ambulance. Alors il est devenu très violent, chef, il a essayé de sauter sur moi comme un enragé.

— Ah ! ah ! dit l'inspecteur en se tournant vers le prisonnier. Comment vous appelez-vous? )>

Le petit vieux grinça des dents, dardant sur l'offîcier de police le dur regard de ses yeux noirs, rendu plus dur encore par le contraste avec son teint

exsangue et ses cheveux blancs. Mais il resta morne el taciturne, tremblant seulement des lèvres et clignant des paupières.

L'inspecteur répéta sa question en ajoutant : « Si vous refusez de dire votre nom, je vous préviens que ce sera une charge de plus contre vous, demain, devant le juge d'instruction.

— Pourquoi faire dire mon nom? s'écria le petit vieux avec un accent étranger très prononcé et aussi avec une respiration haletante comme s'il éprouvait une grande peine à parler. Vos agents savent que je ne dis pas la vérité. Ils disent d'ailleurs que je suis ivre, mais ils en ont menti. Ce n'est pas vrai. Je... je... suis très... très malade.

— C'est bon, c'est bon, dit Page en ricanant. Je la connais, celle-là. Vous êtes étranger, n'est-ce pas? Quelle nationalité?

— Qu'est-ce que ça peut bien vous faire? Je suis en Angleterre, hein? Eh bien, alors? Mais je vous répète que je suis très, très malade. Oh ! mon cœur... que je souffre ! Et le petit vieux fît un mouvement pour porter ses mains crispées et ligotées à sa poitrine. »

Je n'avais que deux mots à dire pour rétablir l'identité de cet homme et le dénoncer comme celui qui avait fait derrière mon dos ces signes secrets à la dame de la fenêtre, pourtant je ne sais ce qui me retint malgré l'envie que j'en avais, et je me résolus à attendre encore et à garder le silence pour le moment.

« Très bien. Je constate que vous refusez de donner votre nom et votre adresse, dit Page en prenant sa plume et en écrivant sur le livre des accusations. Je note aussi que vous niez être en état d'ivresse et que vous affirmez être malade. Nous allons faire venir le médecin et vous aurez à payer le prix de sa visite demain matin. C'est trois demi-couronnes, je vous en préviens.

— Oh ! mon cœur... que je souffre ! que je souffre !... c'est horrible... cria le petit vieux, dont la respiration devenait de plus en plus haletante. »

Puis il ajouta d'une voix suppliante:

« Oui, oui, envoyez chercher le médecin... tout de suite... tout de suite...

— C'est bon ordonna Page. Qu'on le mette en cellule et qu'on aille chercher le médecin. »

Et pendant qu'on emportait le bonhomme, qui criait de toutes ses forces et qui protestait qu'il n'était pas ivre, l'inspecteur se tourna vers moi en disant :

« Le vieux drôle fait semblant d'être malade. Nous en avons comme ça des centaines chaque année. Parmi le nombre il y en a qui savent bien jouer leur rôle, mais ils aiment tout de même mieux y renoncer quand ils voient qu'ils vont être obligés de payer la visite du médecin. Ils ont des chances de s'en tirer de cette façon avec l'amende ordinaire de 5 shillings, et c'est encore meilleur marché, après tout, que les sept shillings six du docteur.

— Il sera amené demain matin devant le juge d'instruction, je suppose? demandai-je, content de voir que de l'endroit où je me trouvais dans la salle du poste de police, l'homme au paletot râpé n'avait pas pu me reconnaître. »

L'inspecteur répondit par l'affirmative et je me résolus de mon côté à suivre mes propres inspirations. Je pourrais toujours le lendemain faire part aux gens delà police de mon heureuse découverte, et après que le bonhomme aurait été condamné à une amende et relâché, on pourrait le mettre en observation à son insu pour trouver ses tenants et ses aboutissants.

Je m'en allai le long d'Oxford street comme dans un rêve. Il s'était passé pour moi plus de choses dans ces quelques heures que dans tout le cours monotone de ma viç. Je m'étais trouvé subitement tiré de la plus médiocre des situations par la main du hasard, qui m'élevait du même coup au rang des plus fortunés de ce monde. Mais en même temps j'étais plongé dans les épaisses ténèbres du mystère le plus extraornaire, le plus passionnant, le plus inexplicable peutêtre qui se soit jamais présenté à aucun autre homme.

La nuit était déjà tombée et les réverbères allumés

partout dans les rues comme je marchais dans la direction d'Ox'ford circus. Toutes les banques étaien fermées, si bien que je ne pouvais plus toucher mon chèque de 100 livres ce soir-là et que je fus obligé de prendre un omnibus pour rentrer chez moi à Walworth où j'annonçai à ma propriétaire, Mrs Pearson, et à sa fille que j'allais les quitter sous peu.

Elles m'en exprimèrent leur plus profond regret, et, de ma part, j'éprouvais bien quelque ennui à la pensée de quitter la chambre si confortable que j'occupais depuis deux ans au premier étage sur la cour. Mme Pearson était une veuve qui avait connu de meilleurs jours du vivant de son mari, qui gérait une maison de commerce dans la Camberwell road, et elle m'avait toujours témoigné une grande bonté accompagnée des plus aimables attentions.

Les deux femmes auraient bien voulu connaître la raison de ma décision, mais je me bornai à leur dire que j'avais trouvé une situation plus avantageuse en province, où j'étais forcé de me rendre dans quelques jours. Je ne leur dis pas un mot de mon héritage, car je suis naturellement très réservé sur le chapitre de mes propres affaires.

Je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là, car mon esprit était trop obsédé par le passionnant mystère qu'il m'avait été donné de révéler. Les heures se passèrent à bâtir hypothèses sur hypothèses pour tâcher d'expliquer les différents mystères qui formaient un tout inexplicable, et à la fin je réussis à m'assoupir.

Brusquement, je fus réveillé par des coups frappés à ma porte : je regardai mon réveil posé sur ma table de nuit, suivant une vieille habitude, et je vis qu'il était cinq heures du matin.

« Monsieur !... s'il vous plaît !... criait la voix effrayée de la petite bonne à tout faire que Mme Pearson avait attachée spécialement au service de ses pensionnaires. 11 y a là un monsieur qui voudrait vous voir. La... la police est dans la maison.

— La police ! m'écriai-je au comble de la surprise.

— Je voudrais vous dire un mot, monsieur Hewer-

dine, répondit à travers la porte la voix de Page. Ouvrez-moi. »

Je sautai à bas de mon lit pour aller ouvrir la porte, et l'inspecteur encapuchonné de sa pèlerine entra sans un mot d'excuse pour me déranger à cette heure matinale.

Quand il eut fermé la porte, après l'avoir soigneu sèment verrcfuillée derrière lui, il éclata de rire à la pensée des craintes de ma propriétaire, qui dans l'étal de surexcitation où l'avait mise la vue d'un membre de la police, croyait bel et bien que j'allais être arrête. Puis il ajouta sérieusement :

« Je suis venu vous voir, monsieur Hewerdine, au sujet de cette étrange affaire d'hier. Il faut absolument que vous gardiez le plus grand secret là-dessus, vous entendez, et que vous n'en souffliez mot à âme qui vive. Nous avons décidé que, vu les circonstances, l'enquête serait faite à huis-clos. C'est une manière de procéder très rare, adoptée seulement dans les cas tout à fait exceptionnels comme celui-ci. Mais, quant à l'affaire elle-même, le public ne doit pas en avoir l'ombre d'une idée. Je n'ai pas besoin d'insister : rappelez-vous seulement que vous devez vous tenir tranquille et ne pas souffler mot. »

Je compris d'après ces paroles pleines de réticences que l'affaire prenait une tournure grave, et ma curiosité s'en accrut.

« Mais alors, deman(^ai-je, si la préfecture a résolu de tenir cette affaire secrète, c'est qu'elle doit avoir beaucoup plus d'importance que nous ne l'avions cru d'abord?

— Dame 1 répondit Page d'une façon évasive, l'enquête faite à Paris a révélé certaines choses. Nous avons maintenant autre chose que des soupçons; je dirai plus, nous avons des certitudes sur l'identité de cette dame qui se fait appeler Tesloff; et, si ce que nous présumons est vrai, ce mystère est certainement le plus extraordinaire qui soit jamais arrivé à Londres.

— Mais, ne pouvez- vous m'en dire davantage? insistai-je? N'oubliez pas que c'est moi qui ai tout

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découvert, et, d'ailleurs, je vous jure que je ne dirai pas un mot à qui que ce soit de ce que vous voudrez bien me confier.

— Malheureusement, c'est impossible, monsieur Hewerdine, répondit l'inspecteur en s'asseyant sur le pied de mon lit. Mes supérieurs me l'ont défendu, et ma visite n'a d'autre but que de bien vous faire sentir toute la valeur de votre silence le plus absolu.

— Mais enfin, répliquai-je, vous excuserez bien ma curiosité qui est très légitime, puisque, je le répète, c'est moi qui ai tout découvert?

— Bien entendu, fit Page avec son rire bon enfant. Et même, à votre place, je serais tout aussi curieux que vous. Mais, vous savez, dans la police on nous confie comme ça pas mal de secrets que nous ne devons pas révéler même à notre femme. C'est un fait bien connu dans le service que plus d'un voleur a trouvé moyen de nous échapper par la faute d'un policeman qui a eu la langue trop longue avec sa femme.

Les femmes bavardent comme des pies, chacun sait ça. Et allez donc leur tenir la langue ! Pour moi, je n'ai pas à me plaindre de ce côté-là car la mienne n'a pas sa pareille sur le chapitre delà discrétion. Jamais, au grand jamais, elle n'ira m'ennuyer pour savoir ce qui ne la regarde pas. Ah ! dame, non ! Elle sait trop bien que je déteste ça. Mais toutes les femmes de policemen ne sont pas de même.

— Mais, déclarai-je, si l'on a pris des précautions aussi extraordinaires pour empêcher le public de connaître la vérité sur notre lugubre découverte, c'est que l'affaire doit être certainement beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus importante que nous ne l'avions cru tout d'abord.

— C'est en effet le cas. Mais tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il y a une heure nous avons reçu ordre express du préfet de police d'aller vous trouver à l'instant même pour obtenir de vous, de la part du ministère de l'intérieur, que vous garderez le secret.

— Très étrange, remarquai-je.

— Non, pas tant que ça, quand vous saurez lemo-

tif. Cnr vous devez bien penser que le ministre de rintérieur n'a pas du prendre une pareille décision à la légère, et que les motifs qui le font agir doivent être puissants, comme vous l'apprendrez peut-être quelque jour.

— Et tout cela, à ce qu'il paraît, à propos de la découverte de l'identité de la mystérieuse miss Tesloff? Alors, après tout, cette femme est donc vraiment un grand personnage?

— Ça, je ne peux pas vous le dire, répondit Page. Je suis venu pour exécuter ma consigne en vous avertissant de ne parler de l'affaire à qui que ce soit. Et voilà tout. Les reporters de tous les journaux vont venir vous raser avec leurs questions. Renvoyez-nousles carrément au poâte. Nous saurons quoi leur répondre : nous sommes habitués à ça.

— Très bien, fis-je avec regret, désappointé devoir qu'on voulait me cacher la vérité. Naturellement, puisque vous désirez que je vous donne ma parole de me taire, je suis bien forcé de le faire. Mais je ne peux pas m'empêcher de vous dire franchement que vous n'agissez pas convenablement avec moi. C'est mon dernier mot.

— Et vous avez raison, riposta l'officier de police. Mais, moi, voyez- vous, je ne fais pas ce que je voudrais : j'ai des ordres du préfet de police auxquels je dois obéir. S'il avait la même confiance en vous que moi, je suis certain qu'il ne vous laisserait pas ignorer ce que nous avons découvert, même au risque de porter préjudice aux poursuites de la justice. Mais vous comprenez bien que ce n'est pas souvent que le ministre intervient dans un cas criminel, et quand il le fait c'est une raison de plus pour que ses ordres soient exécutés à la lettre.

— Avez-vous rcQu une réponse de Paris? demandai-je.

— Courtland en a une. Plusieurs communications sont arrivées dans la nuit. Slade traverse la Manche demain pour venir faire son rapport en personne au préfet de police.

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— Et l'enquête?

— L'enquête est fixée à quatre heures cet aprèsmidi, au poste de police. Le jury sera composé des brigadiers et des policemen, et l'enquête sera tenue secrète. Vous devez comparaître comme témoin, c'est pourquoi je vous engage à faire votre possible pour être là une demi-heure d'avance.

— Mais n'est-ce pas une chose anormale, demandai-je, que de procéder à une enquête à huis-clos comme celle-ci? je croyais que toutes les enquêtes devaient être annoncées publiquement par une affiche au bureau du coroner?

— Vous avez raison, cela se passe généralement ainsi, sauf toutefois dans le cas où le ministère de l'intérieur en dispose autrement. Or, dans le cas présent, le coroner a reçu l'ordre de faire l'enquête en présence des seuls témoins et avec la police comme jury, de façon à être bien sûr que pas un mot ne sortira de la salle. L'autopsie sera faite cet après-midi. Voulez-vous me permettre de fumer une cigarette? J'ai été de service toute la nuit. Nous avons fouillé la maison de Montagne street de fond en comble.

— Oui, oui, fumez donc, répondis -je. Et, qu'avezvous trouvé?

— Plusieurs choses qui pourront servir à jeter quelque lumière sur l'affaire, répliqua Page en roulant entre ses doigts une cigarette qu'il alluma. Vous verrez à l'enquête. Courtland a pris avec lui Shaw et Gunton, deux des plus malins détectives de Scotland Yard, pour l'aider, et le préfet de police lui-même est venu avec un autre magistrat à trois heures du matin pour examiner le lieu du crime. Il a vu le cadavre et la tête coupée. Ces messieurs avaient sur eux une photographie qu'ils ont comparée dans le plus grand secret avec la tête qu'ils pensaient peut-être être l'original. Mais personne de nous n'a vu ce portrait, de sorte que nous sommes absolument ignorants à qui il peut ressembler. On ne l'a môme pas montré à Courtland. Vous voyez donc bien que vous n'êtes pas le seul à qui l'on cache la vérité.

— C'est étrange ! remarquai-je. Assurément, cette affaire est bien extraordinaire !

— Je vous crois ! déclara l'inspecteur, qui s'était levé et se tenait maintenant debout devant la cheminée vide de ma modeste chambre à coucher. Puis, jetant un regard autour de lui, il remarqua avec un sourire :

— Eh ! bien, et votre héritage, à propos? Vous n'êtes pas encore entré en possession?

— Non, pas tout à fait, déclarai-je en souriant à mon tour. Mais j'ai touché un acompte de cent livres. Tenez ! »

Et je lui tendis le chèque de mon avoué. Il jeta un coup d'œil sur la signature et parut satisfait.

« Alors, c'est le dernier jour que vous passez dans votre logement, ajouta-t-il. Sacrédié ! vous êtes un veinard, vous ! Je voudrais bien qu'il m'en arrivât autant pour me retirer du service. J'aurai dix-neuf ans de faits à la Noël prochaine, et je vous assure que j'en ai assez. Ce n'est pas une mince affaire que d'être inspecteur d'un quartier central : ça en représente, des heures et des heures mises bout à bout, d'un travail de nuitetdejouréreintant. Nous n'avons pas le temps, nous autres, comme les gens de la campagne, de faire du jardinage et d'aller à bicyclette.

— Sans compter, ajoulai-je, que vous devez avoir une rude responsabilité ! »

Puis, après un moment de réflexion, je demandai : «A propos, ce bonliomme qu'on vous a amené ivre

hier soir, quand doit-il comparaître devant le juge

d'instruction?

— Ah ! vous voulez dire ce vieux drôle qu'on avait été obligé de ligoter, celui qui se disait malade?

— Oui.

— Eh ! bien, son affaire est claire, à lui, il n'ira jamais devant le tribunal de police, répondit Page.

— Pourquoi? Est-ce que le docteur l'a reconnu dangereusement malade?

— Mieux que ça I Le docteur, en arrivant, l'a trouvé mort dans sa cellule.»

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