LE DOCTEUR DONNE SON DIAGNOSTIC
(( Mort ! m'écriai-je en restant bouche bée de stupéfaction. Il était donc bien malade, après tout?
— Il paraît que oui, répondit Page. Le docteur doit faire son autopsie à midi. J'ai fixé l'enquête à cinq heures. »
Ainsi le seul homme qui aurait pu, s'il l'eût voulu, nous dire la vérité, était mort ! Ses lèvres étaient fermées à jamais, emportant leur secret dans la tombe. Et cela par ma faute, pour ne pas l'avoir dénoncé comme j'aurais dû le faire quand il avait été amené au poste de police. Par mes folles hésitations j'avaislaissés'échapperla seule chance quenous avions d'élucider le mystère. Au lieu de venir en aide à la police, j'avais protégé les criminels. Mais j'avais beau en éprouver les regrets les plus cuisants, c'était bien inutile maintenant devant le fait accompli, et je ne m'en faisais que plus de mauvais sang.
« Pourtant cet homme a bien demandé à voir le docteur, quand on l'a amené, remarquai-je?
— C'est vrai, aussi avons-nous envoyé immédiatement chercher le médecin de service qui l'a vu une heure après votre départ et a déclaré qu'il était ivre. Mais le gardien, en faisant sa ronde quelques heures plus tard, l'a trouvé sans connaissance et, un quart d'heure après, il était mort.
— Qu'a dit le docteur?
— Rien. Jesuppose qu'il s'est trompé dans son diag-
noslic et voilà tout, répondit Page avec un sourire. C'Qst bien fâcheux, naturellement. On aurait dû transporter l'hommeà l'hôpital, mais ces médecins de quartier ne sont pas infaillibles, vous savez, et puis ils ne prennent pas la peine d'examiner sérieusement les gens qu'ils croient ivres. Nous avons une moyenne de soixante prisonniers au violon tous les samedis soir et il faudrait avoir un médecin spécialement attaché à l'établissement pour s'amuser à démêler ceux qui sont malades de ceux qui ne le sont pas.
— Tout cela est bel et bon, monsieur Page, dis-je après un moment de réflexion, mais n'empêche que la mort de cet homme est bien le plus fâcheux contretemps qui piit nous arriver.
— Comment ça? Je ne vous comprends pas, répliqua l'inspecteur en me regardant fixement dans les yeux.
— Eh bien ! pour tout vous dire, déclarai-je, apprenez que le mort n'est autre que le petit vieuxque j'ai vu dans la rue en face delà maison de Montaguestreet, vous savez, celui qui faisait des signes derrière mon dos aux gens du dedans?
— Quoi ? s'écria Page en bondissant sur ses pieds et mis hors de lui par ma déclaration plus qu'on n'aurait pu l'attendre d'un officier de police. Non, vous n'y pensez pas ! Vous ne voulez pas me faire croire que cet homme est le même que... Allons donc ! Si?.. Mais, malheureux, c'était le témoin le plus important. Il nous aurait tout dit. Sinon, nous l'aurions mis en observation, et on serait bien arrivé par lui à découvrir la vérité, car c'était un complice, cela ne fait pas l'ombre d'un doule.
— C'est même la raison, remarquai je, pour laquelle très probablement il a été assassiné par les autres.
— Sacrédié ! grommela l'inspecteur. C'est que vous pourriez bien avoir raison. Du diable si j'avais le moindre soupçon qu'il pût être l'homme que nous cherchions ! Aussi pourquoi ne pas me l'avoir dit hier soir, voyons?
— Parce que j'avais un motif de garder le silence jusqu'à ce que le bonhomme fût relâché. Voici quel
était mon plan : vous m'aviez dit qu'il comparaîtrait devant le tribunal de policelelendemainmatin, j'avais r.intention d'y aller aussi, de le voir acquitter après avoir payé son amende, et de le filer ensuite, pour découvrir qui il était et où il allait. Rappelez-vous que je vous ai demandé quand il serait relâché.
— Oui, je me le rappelle. Mais c'est tout de même embêtant que vous ne m'ayez pas mis dans la confidence. Nous aurions agi tout difïéremment, car suivant toutes probabilités, il est mort pour avoir été enfermé en cellule quand on aurait dû tout de suite lui donner des soins médicaux.
— Ce n'est pas mon avis. Je pense, moi, qu'il doit sa mort aux machinations de ceux qui avaient peur de lui voir révéler la vérité. Et s'il en est ainsi, comme j'ai de bonnes raisons de le croire, le mystère ne fait qu'en devenir plus impénétrable.
— Plus impénétrable ! répéta la voix de l'inspecteur en écho. Vous avez raison. Si réellement cet homme est mort de manœuvres criminelles, cela prouve que ces gens de la maison de Montagne street sont d'une audace à ne reculer devant rien. Mais, en tout cas, ce que vous me dites là, fait envisager l'afïaire sous une nouvelle face qui n'est pas du tout d'accord, je dois vous l'avouer, avec les données et les hypothèses de Scotland Yard. D'abord, avant tout, il faut voir ce que le docteur nous dira. »
Je m'habillai à la hâte et sur l'invitation de Page, jel'accompagnai jusqu'au poste de police de Tottenham Court road où nous arrivâmes au moment où il commençait à faire jour et où les policemen de la garde I montante s'apprêtaient dans la cour à relever ceux de la garde descendante.
I De la longue file des hommes placés sur deux rangs 1 pour la parade, chacun avec sa pèlerine roulée sous le 'bras. Page fit sortir l'agent qui avait arrêté le bizarre ; petit vieux la veille et l'avait amené au poste j « Voyons, agent 387, lui dit-il en s'asseyant à son 'haut pupitre, vous nous avez amené hier soir un priisonnier par la voiture d'ambulance, un petit vieux
vu LA DAME EN BLEU.
rappelez-vous bien. Voulez-vousnousrépéter comment etoù vousTavez trouvé, sans omettre le moindre détail.
— Chef, je l'ai trouvé un peu après quatre heures, étendu de tout son long sur le bord du trottoir, dans Oxford street, juste à moitié chemin entre le coin des magasins de la West End Clothing Company et l'Oxford Music hall. Il faisait un vacarme infernal et baragouinait je ne sais quel jargon étranger quejenepouvais pas comprendre. Je l'entendis crier à tue-tête: « J'aurai ma revanche ! Je l'aurai, quand ils devraient me tuer ! »
Puis il se remit sur son séant et, agitant ses points fermés avec rage, il s'adressa à la foule qui l'entourait en hurlant : « Ils ont essayé de se débarrasser de moi parce que j'en savais trop long sur eux. Mais allez chercher la police. Je veux tout dire à la police. Vous croyez que j'ai bu, mais ce n'est pas vrai, non, ce n'est pas vrai. J'ai un verre de brandy dans le corps, rien qu'un. Regardez-moi bien d'abord, vous verrez que je ne mens pas. »
A ce moment-là, un gamin, qui s'était glissé derrière le bonhomme, lui arracha prestement son chapeau qu'il fît voler au milieu delà rue. Rendu furieux par ce mauvais tour, il essaya bien de se lever pour courir après le gamin, mais ses forces le trahirent et il retomba lourdement sur le trottoir. Une foule considérable s'était amassée autour de lui, et malgré tous les avertissements charitables il refusait de rentrer chez lui, disant qu'il se moquait pas mal de la police et que tout ce qu'il demandait c'était de parler à un inspecteur. Il criait aussi tant qu'il pouvait qu'il dirait la vérité sur des gens qui avaient été assassinés, sur des secrets que lui seul connaissait, et d'autres choses encore, si bien que pour l'empêcher de causer du scandale plus longtemps je l'ai arrêté. Mais, comme il ne pouvait pas tenir sur ses jambes, j'ai envoyé chercher la voiture d'ambulance. Il était très violent, chef, ajouta le policeman, les deux pouces enfoncés entre son ceinturon et sa tunique tandis quil parlait.
— Et qu'est-ce qu'il disait à propos de gens assassines? demanda Page. Vous rappelez-vous exactement ses paroles?
— Quelques-unes, à cause de leur étrangeté, répondit le policeman. Il est évident qu'iï était très gris. II criait comme un fou furieux : « Ils l'ont tué ! Ils l'ont tué ! Je connais toute la vérité. Ils ne m'échapperont pas maintenant. C'est sa faute à elle ! C'est elle qui lui a tendu le piège ! »
Sa faute à elle ! C'était bien la même accusation portée par la victime au moment où elle était tombée sous les coups de ses assassins. Était-il donc possible que le petit vieux fût là, dans la rue à faire le guet, non comme complice, mais au contraire pour protéger l'homme qui avait été attiré dans un guet-apens en cette maison de mystère?
« Et après? demanda Page avec son ton tranchant d'homme positif.
— Après, le bonhomme me déclara que si je l'emmenais au poste de police comme prisonnier, il ne dirait rien. Si, au contraire, je voulais bien le laisser y aller de son propre gré, il ferait sa déposition. « Je révélerai quelque chose qui révolutionnera tout Londres, me dit-il. Il y a un grand mystère qui va bientôt courir les rues et sur lequel je suis le seul à connaître la vérité. » Puis il débita un tas de phrases incohérentes où il était question de vengeance, de meurtres et d'autres choses encore. Mais je n'y fis pas autrement attention. Les gens qu'on arrête divaguent souvent comme ça quand ils ont bu un petit coup de trop.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas laissé venir au poste de son propre gré, comme il le demandait?
— Parce qu'il en était bien incapable. Il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes.
— Mais il disait qu'il était malade. Pourquoi alors ne l'avez-vous pas fait transporter à l'hôpital?
— Les hommes qui sont malades, chef, ne font pas un pareil vacarme. .Et puis il reconnaissait avoir
bu du brandy, c'est ce qui a fait que je n'ai pas bésité à l'amener ici. D'ailleurs, il disait de telles choses sur des assassinats et des secrets qu'il prétendait connaître que la foule avait commencé à s'amasser. Et enfin, quand j'ai pu le tirer de là, le rassemblement était si considérable que la circulation en était arrêtée.
— C'est bon, dit l'inspecteur, mais n'empêche que cet homme était vraiment malade après tout, et même très malade, puisqu'on l'a trouvé mort dans sa cellule au violon.
— Mort ! répéta en écho le policeman devenu tout pâle de saisissement. Je... J'espère que je ne suis pas responsable, chef? Ce n'est pas de ma faute.
— Non, pas du tout mon garçon. C'est le docteur qui s'est trompé, il a méconnu les symptômes, je suppose. L'enquête aura lieu cet après-midi, à cinq heures. Tâchez d'être là à l'heure exacte. Vous direz la vérité pure et simple et le jury vous tiendra quitte de toute responsabilité. D'ailleurs, vous n'avez fait que votre devoir en arrêtant un individu qui était incapable de marcher. C'est votre métier, vous êtes payé pour ça. Maintenant, rompez et allez-vous-en à votre service. »
L'homme ainsi congédié fit le salut militaire et sortit du poste avec quinze autres sous la conduite d'un brigadier, tandis que Page se tournait vers moi en disant :
« Ce contre-temps tombe bien mal à propos. Mais qui aurait pu prévoir ça? L'erreur était toute naturelle : le policeman a cru le bonhomme ivre en l'entendant parler de crimes et de mystère. Nous en aurions fait tout autant, vous et moi, si nous avions été à sa place et que nous eussions trouvé le pauvre vieux incapable de se tenir debout dans Oxford street. Mais il faut attendre pour voir ce que le docteur va dire. Revenez ici à une heure et nous irons le trouver ensemble à son cabinet de consultation. »
Pendant le reste de la matinée je passai à la banque pour y changer mon chèque de 100 livres et
j'allai voir ensuite mes anciens patrons d'Aldermanbury, pour leur annoncer que je quittais leur service.
Un des associés qui se trouvait ce jour-là au bureau des chefs, me fit ses plus grandes félicitations, accompagnées de quelques bons conseils, et me serra très cordialement la main en me quittant.
Ah ! certes, j'aurais été le plus heureux et le plus satisfait des hommes sans cet étrange secret qui me pesait sur l'esprit comme un cauchemar, sans ce terrible cri d'agonie qui retentissait toujours à mes oreilles.
Tout en marchant dans les rues encombrées de monde, lelong de Cheapside, et de Saint Paul's Churchyard jusqu'à Ludgate Hill, je me demandais ce que diraient ces milliers de gens afïairés s'ils connaissaient l'affaire extraordinaire qui venait de se passer en plein cœur de Londres, à deux pas d'eux. Combien de crimes dans Londres qui ne sont jamais découverts ! Combien de personnes signalées manquantes à la police et dont on ne retrouve jamais la trace !
Plus d'un sombre mystère se cache derrière les façades uniformément noircies par la fumée et le brouillard des maisons situées dans les rues de Londres les plus respectables, et plus d'une terrible tragédie d'amour ou de haine s'est passée entre leurs murs. Pour quelques-unes qui ont été découvertes et dont les tristes héros sont venus échouer sur les bancs de la cour d'assises, combien d'autres sont restées impunies et que les murs seuls pourraient raconter !
J'étais impatient de partir pour Twineham pour voir au moins mes propriétés, et pourtant j'étais tellement fasciné par ce mystère de Montagne street que mon héritage ne me semblait plus qu'une chose secondaire.
Mes pas me portèrent à l'aventure du côté d'Holborn, où j'en profitai pour faire une visite à un ami intime qui s'appelait Jack Edge. Il habitait un appartement situé dans ce petit coin aux airs de province tranquille de Staple Sun, et j'avais toujours eu avec
lui, depuis ma plus tendre jeunesse, des rapports étroits d'amitié, quoiqu'il fût d'une position bien supérieure à la mienne dans la vie. Il avait en effet voyagé beaucoup et s'était fait un grand renom d'écrivain. Nos pères avaient été grands amis et nous étions déjà des inséparables à l'âge où l'on est encore en culotte courte.
Le hasard voulut qu'il ne se trouvât pas chez lui, et ma fantaisie errante me ramena dans Montagne Street, devant la maison sous la porte de laquelle j'avais cherché un abri la veille. Elle était silencieuse, avec ses stores baissés et son air tranquille de demeure qui se respecte, et même les voisins qui logeaient porte à porte ne soupçonnaient rien du drame qui l'avait ensanglantée. L'histoire du propriétaire faisant saisir un locataire pour retard dans ses paiements avait satisfait tout le monde et personne ne se doutait qu'il y avait un policeman en train de monter la garde dans le petit salon sur la cour et de fumer sa pipe pour tuer le temps.
J'imaginais quelles terribles images devaient assaillir l'esprit de cet homme pendant la veillée funèbre toute la nuit et je vous assure que j'étais loin d'envier son sort.
Sur le coup d'une heure exactement, j'entrais dans le poste de police et presque au même moment Page venait reprendre son service après quelques heures de repos passées chez lui.
Après avoir signé un ou deux registres et plusieurs papiers, il m'emmena avec lui à Bloomsbury square, où, dans un de ces grands hôtels très à la mode au dix-huitième siècle, nous trouvâmes le médecin attaché au service de la police assis dans son cabinet de consultation.
C'était un homme entre deux âges, de manières brusques et de gestes saccadés, de taille au-dessous de la moyenne, et dont le visage s'encadrait d'une épaisse barbe brune.
Page lui expliqua que le motif de notre visite était d'apprendre le résuUat de l'autopsie pratiquée sur le
cadavre de l'inconnu trouvé mort dans la cellule du poste, ce à quoi le docteur répondit après avoir joint ses mains et pris subitement pour la circonstance un air grave :
« J'ai étudié soigneusement le cas toute la matinée. Le docteur Hambleton, de l'hôpital de Charing-Cross, m'a prêté son concours, ainsi que l'expert-chimiste assermenté du ministère de l'intérieur. Je dois reconnaître tout d'abord que mon diagnostic d'hier soir était complètement faux. L'homme n'avait pas bu, il était empoisonné. II avait bien absorbé un peu d'alcool, mais en quantité trop légère pour causer une paralysie de cette gravité. Nous avons trouvé la gorge et le caecum très enflammés, le cerveau et les poumons congestionnés, et l'analyse des viscères par le procédé de JNIarsh nous a démontré surabondamment que la mort était due à l'absorption d'une grosse dose de chlorure d'antimoine. En somme, ma conclusion formelle est que l'homme a été empoisonné, il n'y a pas le moindre doute. »