XII
Il faisait si beau, ce matin de printemps, que M°ïe Mellinier laissant son mari assis devant la maison, les jambes au soleil, consentit à emmener les enfants faire une promenade à pied jusqu'à Biarritz en passant par le phare.
Il fallait que cette jeunesse se dégourdît un peu les jambes ; on eut soin d'inviter Microbe à la fête et vous verrez que Ton fit bien.
Quoiqu'une certaine tristesse pesât sur la petite troupe, on marchait d'un pas allègre sous le soleil déjà chaud, et les enfants échangeaient quelques plaisanteries qui amenaient forcément un sourire sur les lèvres douloureuses de leur mère.
Ils revirent Biarritz avec plaisir ; ils n'y allaient plus bien souvent, maintenant : d'abord, il faut toujours s'habiller un peu pour s'y promener, et la garde -robe de chacun était peu fournie ; ensuite on avait trop à faire à la maison pour se permettre des excursions même peu coûteuses.
Le printemps est la morte saison pour ce pays ; à part quelques Anglais retardataires ou de vrais malades assidus
aux Nouveaux- Bains, on n'y rencontrait guère d'étrangers.
Ce jour-là cependant, en jouant sur le sable à la marée descendante, Lily, Pépé, Andréina et Baby remarquèrent deux dames, assises sur le petit parapet de pierre qui borde la plage à partir de rétablissement des bains, et abritées sous de jolies ombrelles de soie claire.
c C'est drôle, dit Lily, il me semble que je connais ces figures- là.
— 11 me le semble aussi, ajouta Pépé.
— Moi, je me rappelle pas, » fit Baby avec insouciance. Seule, Andréa restait songeuse.
« Je sais ! s'écria-t-elle tout à coup : c'est la dame au document
— La dame au quoi ?
— Au document. Tu sais bien, Lily, cette bouteille que nous avons jetée à Teau il y a un an, où Toto avait écrit que nous étions naufragés.
— Je m'en souviens. Ah ! oui, c'est la dame anglaise ou américaine qui a lu notre fameux papier. Bah ! elle ne se le rappelle pas, elle.
— C'est probable, va.
— Mais vois donc Microbe, comme il est sans-gêne : il tourne autour de ces personnes inconnues et pose sans façon ses pattes humides sur la belle robe de la plus grande.
— Si nous le rappelions? Siffle-le donc, Pépé, il est trop indiscret, ce pauvre Microbe.
— Il espère qu'on lui donnera un gâteau.
— Il est si gourmand !
— Et voilà si longtemps qu'il n'en mange plus des gâteaux I ^ soupira Baby.
On ne pensa plus au chien, et l'on joua jusqu'à l'heure du départ.
LA DAME EN BOTS Hl
Comme on se mettait en route, Pépé siffia Microbe, puis ne s'en inquiéta plus, croyant que selon son habitude le chien le suivrait.
Ce fut seulement à une petite distance de la maison que Baby s'écria :
€ Mon Dieu ! Microbe qui n'est pas avec nous î
— 11 n'avait qu'à nous suivre comme d'ordinaire, répliqua Lily.
— Mais s'il se perd ?
— Un chien qui a du flair ne se perd pas à quelques Kilomètres de la maison où il demeure, dit M'"® Mellinier Microbe est un gourmand qui aura humé la bonne cuisine des hôtels et cherche à se faire offrir quelque friand morceau.
— Mais si on le vole ? objecta Baby vraiment tourmentée du sort de son ami.
— Il a son collier sur lequel est écrit le nom de papa ; du reste on le connaît dans le pays. i>
On ne parla plus de Microbe; et, une fois arrivé au Icgis, chacun se mit en devoir de s'occuper du déjeuner.
Microbe, cependant, était bel et bien resté auprès de la dame inconnue et de sa compagne, non pour obtenir des gâteaux, mais parce qu'il se sentait de la sympathie pour ces dames.
€ Voyez donc, miss Lisley, comme cet animal nous fait des avances, dit l'Américaine en riant; on dirait qu'il retrouve en nous des amies.
— Il a laissé partir ses petits maîtres, madame, les enfants qui étaient là tout à Theure et qui l'ont appelé en vain.
— Eh bien! invitons-le à déjeuner, miss Lisley ; j'aime les bêtes, moi, et celle-ci paraît propre et bien élevée.
— Mais ses propriétaires la croiront perdue.
an LA DAME EN BOIS
— Le chien a un collier, miss Lisley, et sans donte Tadressô de ceux-ci y est inscrite ; après le repas je le confierai à un commissionnaire qui le leur portera, d
Miss Lisley lut les mots tracés sur le collier de Microbe. « Docteur Melîinier, villa des Tilleuls, Bayonne.
— Mellinier... Mellinier... murmura mistress Broos; oii donc ai -je entendu ce nom ? *
Miss Lisley avait de la mémoire.
<r C'est Tannée dernière, ici, dit-elle; ces mêmes enfants avaient jeté A la mer une bouteille. Parmi eux était une petite fille du nom d'Andréina et qui ressemblait, disiez- vous, à...
— Je sais I je sais I s'exclama l'Américaine. Tiens, mais j'aurais eu du plaisir à la revoir, cette mignonne. Elle m'intéressait.
— Eh bien ! madame, puisque nous faisons chaque après-midi une promenade en voiture sans but déterminé, au lieu de renvoyer le chien parun commissionnaire, rapportez-le vous-même à la famille Mellinier.
— Vous avez beaucoup d'idée, dear, et je vous en fais mon compliment. C'est cela, nous aurons ainsi notre après-midi occupée. »
11 est inutile d'affirmer, je pense, qu^. notre ami Microbe mangea de bon appétit à l'hôtel Victoria où mistress Brooss et sa demoiselle de compagnie occupaient un appartement.
Le déjeuner était bon et Microbe avait pour principe de ne rien refuser.
A la fin du repas seulement il parut inquiet : évidemment il se reprochait d'avoir abandonné ses petits amis et songeait à aller les rejoindre.
Mais mistress Brooss ne lui laissa pas le loisir d'accomplir son projet; sur sa prière, miss Lisley passa une ficelle dans l'anneau du collier et maintint le chien
tranquille, pendant que rAméricaine donnait Tordre d'aller chercher un landau,
Quelques minutes plus tard, les deux femmes et le chien prenaient place dans la voiture, qui les emporta rapidement sur la route de Bayonne.
On devine que les Mellinier avaient laissé à leur chien son ancien collier pour faire Téconomie d'une nouvelle inscription. La villa des Tilleuls était maintenant occupée par une famille espagnole qui ne sut pas ce dont il s'agissait.
Par bonheur, un brave homme qui passait sur la route, et qui connaissait tout le pays, s'approcha des étrangères et dit :
« Vous demandez le docteur Mellinier ; ma foi ! y a plus d'un an qu'ils ne sont plus là. Ils s'en sont allés loger au diable, à la Chambre d'Amour, dans une petite maison, qu'on appelle le chalet du Page... Depuis que ce pauvre m'sieu est deveau t'aveugle on n'est plus heureux chez eux. >
Mi^tress Brooss et miss Lisley se regardèrent en souriant :
€ Si nous allions à la Chambre d'Amour? dit la première. Promenade pour promenade, autant celle-ci qu'une autre. ]>
Elles remercièrent le bonhomme de ses renseignements et remontèrent en voiture avec Microbe, qui avait manifesté une vive émotion à l'aspect de l'ancienne habitation de ses maîtres.
Enfin on atteignit le chalet du Page, derrière lequel s'étendait la mer toute bleue.
C'était jouer de malheur, en vérité ! Les visiteuses n'y trouvèrent que Rose, la bonne, fort occupée à savonner quelques vêtements d'enfants, et miss Baby qui embrassa Microbe sans façon en le grondant de son escapade.
c Si ces clames veulent se reposer un instant? dit Rose ; les maîtres ne tarderont pas à revenir et pourront remercier eux-mêmes ces dames d'avoir ramené ce vagabond de Microbe.
— Au fait, asseyons-nous un petit moment ici, dit mistress Brooss en entrant au salon ; il faut bien laisser souffler les chevaux. »
Timidement, la petite bonne reprit :
€ Si ses dames le permettent, je vais continuer mon savonnage pour profiter du soleil et sécher mon linge.
— Allez, ma brave fille, dit mistress Brooss avec un geste bienveillant; on a une très jolie vue dMci, nous allons en jouir pendant quelques minutes.
— Et puis, fit tout à coup Baby en venant gravement s'asseoir sur une petite chaise, moi je saurai bien vous tenir compagnie, mesdames, d
Les deux promeneuses se mirent à rire.
€ Eh bien ! racontez-nous quelque chose, ma mignonne, répondit TAméricaine.
— Voilà : papa, maman, Pépé, Lily et Andréina sont allés à une cérémonie du Refuge, le grand couvent qui n'est pas loin d'ici , mais ils vont rentrer. Paraît que c'est trop long pour moi, aussi on m*a laissée ici. j>
Au nom d'Andréina, mistress Brooss avait tressailli. « Andréina, c'est votre sœur, n'est-ce pas?
— Oui, et qu'elle est joliment gentille : c'est elle qui m'habille, me lave, me peigne et m'apprend à lire; maman a trop à faire maintenant pour que ce soit elle.
— Votre papa est donc malade , ma mignonne ?
— Malade, je sais pas, mais il n'y voit presque plus et c'est bien ennuyeux. Et puis , ça lui fait du chagrin : il ne rit plus jamais ni ne joue avec nous, comme autrefois.
— Aimiez -VOUS mieux l'ancienne maison que vous habitiez jadis ?
— Aux Tilleuls ? oh ! oui, répondit Baby avec un^gros soupir, c'était bien plus beau et on y avait un jardin pour s'amuser ; et Toto pouvait revenir du collège tous les soirs ; on avyil ijoi^ doine.-tiques, un chevau et une voi-
t Et puis, fit tout à coup Baby en venant gravement s'asseoir sur «ne petite chaise, moi je saurai bien vous tenir compagnie , mesdames. »
ture ; on mangeait de bonnes choses alors , et on allait souvent en tramway ou en chemin de fer.
< Mais voilà, continua l'enfant terrible qui, une fois lancée ne s'arrêtait plus, nous sommes devenus pauvres, paraît. C'est pour ça que papa ne prend plus de café à la fin du dîner, que maman n'a plus que des vilaines robes et que je finis les costumes devenus trop courts pour Lily et pour Andréina. i
Intéressée malgré elle à ce bavardage, navrant dans sa naïveté, mistress Brooss jeta un coup d'œil circulaire autour d'elle.
« C'est vrai , murmura-t-elle ; il y a ici quelques débiis d'un certain luxe passé, mais tout parle de tristesse et de gêne. Quel malheur pour ce pauvre chef de famille de devenir aveugle à la fleur de l'âge et quand il faudrait nourrir la nichée ! i>
Voyant l'étrangère inspecter le salon exigu mais proprement tenu, Baby crut qu'elle s'ennuyait et cherchait un sujet de distraction.
« C'est que je n'ai rien de joli à vous montrer, madame, 3> reprit-elle.
Puis tout à coup se levant , joyeuse :
« Si , si , il y a la dame en bois que je vais vous faire voir. Je suis sûre que vous n'avez jamais rien vu de pareil.
— Allons voif la dame en bois qui ne peut être qu'une statue ou une poupée, dit mistress Brooss en se levant et en suivant l'enfant dorait le babil l'amusait.
<r Mais, ajouta-t-elle sans franchir le seuil du cabinet oii entrait Baby, c'est un peu indiscret de notre part de pénétrer ainsi dans l'appartement de personnes qui ne nous connaissent pas.
— Ça ne fait rien , répliquait la fillette toute à son idée ; d'abord mes frères et mes sœurs vous connaissent, et moi aussi, paraît.
— Comment cela ?
— Ils vous ont vue l'année dernière ramasser la bouteille oii qu'ils avaient mis un papier, que moi je n'y comprenais rien.
— Ah ! ils s'en souviennent donc , les chers mignons ? s'écria l'Américaine.
— Que oui. Tenez, la voilà la dame en bois î pas, qu'elle est belle ?
LA DAME EN BOIS i23
— Oui, firent les deux femmes pour ne pas contrister Tenfant. Mais que pouvez -vous bien faire d'un jouet de cette dimension ?
— Rien du tout. Paraît que c'était au papa d'Andréina qui...
— Comment, au papa d'Andréina? à M. Mellinier alors ?
— Non, fit Baby qui fouillait sa petite mémoire. Nous, Toto, Lily, Pépé et moi, nous n'avons jamais eu qu'un papa. Andréina, elle en a eu deux, elle : un qui est mort, paraît, et qui faisait parler des personnes en bois comme celle-ci ; et puis mon papa à moi Ta amenée chez nous, et puis elle est devenue notre sœur; et puis... Oh ! moi, je me rappelle plus tout ça ; j'étais petite et puis j'avais peur de la dame en bois. Une fois même...
— Parlez-moi plutôt d'Andréina, ma mignonne, > demanda mistress Brooss que l'histoire de l'orpheline intéressait plus que tout, même racontée à la façon de Baby.
Mais tandis qu'elle s'asseyait sur une chaise et attirait l'enfant sur ses genoux, miss Lisley, qui examinait à fond la dame en bois, poussa une exclamation de surprise.
f Qu'y a-t-il? fit l'Américaine en levant la tète.
— Oh 1 madame , venez , mais venez donc voir I y>
Et de son doigt ganté elle indiquait à mistress Brooss, accourue à son appel, deux noms tracés sur le cou de l'énorme poupée, sous le col de la robe fripée qui l'habillait.
€ William Stone — New-York, > lut mistress Brooss avec stupeur.
Elle passa la main sur son front, comme égarée, puis retomba toute pâle sur son siège , répétant :
« WilUam Stone ! Ce serait donc l'enfant de mon frère, presque mon enfant à moi, cette petite Andréina qui m'a
fait bondir à première vue ? Oh ! mon Dieu! mon Dieu! si cela était ! »
Devant l'exaltation , incompréhensible pour elle , de la dame étrangère, Baby eut peur et s'enfuit auprès de la bonne.
€ Rose, lui dit- elle, la dame qui est venue en voiture avec une autre , elle a l'air tout drôle et elle pleure à moitié depuis qu'elle a lu des mots écrits sur le cou de la dame en bois.
— Gomment, elles ne sont donc pas parties? fit la bonne avec humeur. Les chevaux ont pourtant eu le temps de se reposer... Il faut que j'aille voir ce qu'elles attendent, puisque les maîtres ne reviennent pas. i>
Mais comme la servante et l'enfant se dirigeaient vers le salon , un groupe de personnes parut à l'entrée de la maisonnette.
« Bon! voilà les maîtres, alors qu'elles se débrouillent avec eux ! » murmura Rose en retournant à sa lessive.
On entendait Pépé qui criait :
€ Tiens î une voiture ! une visite comme au temps oii papa exerçait la médecine.
— Qui peut venir nous dénicher dans notre humble trou ? i disait M^^ Mellinier à son mari dont elle guidait les pas hésitants.
On franchit la porte du salon. L'œil humide, mais le sourire à la lèvre, mistress Brooss vint au-devant des habitants du chalet, et après un salut rapide adressé aux maîtres de céans, ne pouvant se contenir, elle prit dans ses mains gantées la tête bouclée d'Andréina et la considéra avec une tendresse inquiète en murmurant :
€ Oh! oui, tu es bien celle que je cherche! Oh! oui, tu es bien mienne. Je ne me trompe pas.
— Mère, fit la petite fille effrayée, que me veut cette dame?
— C'est à moi que tu dois donner ce nom de mère, ma chérie; à moi, tu entends bien? >
PuiS, revenant soudain à elle, l'Américaine dompta son émotion pour se retourner vers M. et M^e Mellinier et leur dire :
c Pardonnez -moi, vous devez me croire prise de folie,
Elle prit dans ses mains gantées la tète bouclée d'Andréina.
mais vous m'excuserez quand vous saurez tout. J^ suis venue ici en me promenant avec miss Lisley, pour vous rapporter ce petit chien resté avec nous sur la plage. Comme nous nous reposions un instant avant de remonter en voiture, votre petite fille que voilà nous a montré ce qu'elle appelle : « la dame en bois. » J'y ai lu un nom qui m'a troublé jusqu'en l'âme : William Stone, celui de mon bien-aimé frère. L'avez-vous donc connu?
— William Stone était le père d'Andréina, et vous, madame, vous seriez donc?
— Sa sœur! s'écria l'Américaine, sa sœur séparée violemment de lui par la jalousie d'un mari , bon certainement, mais autoritaire. Devenue veuve, j'ai fouillé l'Ame-
rique et une partie de l'Europe pour le retrouver, lui dire que je l'ai toujours chéri et lui rendre la fortune qui lui appartenait.
— A la mort de William Stone, reprit l'ancien docteur, nous avons fait de sérieuses démarches à New- York et ailleurs pour découvrir les parents d'Andréina, mais vainement; il nous a été répondu que sa tante voyageait au loin, on ne savait où, il y a de cela environ trois ans.
— C'est vrai, mon mari m'avait emmenée au Mexique, puis dans les Antilles. Je ne l'ai perdu que depuis quinze mois, et j'ai dû m'occuper d'affaires importantes après son décès. Quand j'ai moi-même cherché mon frère et ma nièce, ignorant la mort du premier, il était sans doute trop tard; Tadoption d'Andréina par vous était consommée.
— C'est cela, d dit M^e Mellinier.
On s'était assis au salon et le docteur fit à l'Américaine le récit de sa rencontre avec le ventriloque, puis celui de sa fin touchante et de l'entrée d'Andréina sous son toit.
Toute froide d'apparence qu'elle était, mistress Brooss pleurait à grosses larmes en l'écoutant, et elle pressait contre sa poitrine la petite fille qui l'appelait maintenant sa tante.
€ Oh! merci, merci, fit-elle à la fin en pressant les mains du médecin et celles de sa femme ; merci pour tout ce que vous avez fait pour l'orphefine. Dieu vous en récompensera.
— Hélas I »
Si faible que fût ce soupir, mistress Brooss l'entendit et devina tout ce qu'il contenait d'amertume ; en effet, les Mellinier, rudement éprowvés aujourd'hui, n'avaient guère été bénis dans leur bonne action , jusqu'à présent du moinâ.
L*Américaine essuya ses yeux rougis, sourit et dit avec gaieté :
« Ayez confiance, désormais les mauvais jours sont finis. >
Puis, s'adressant à Andréina, elle ajouta :
€ Sais -tu que tu es riche, mignonne, très riche? >
L'enfant battit des mains.
€ Oh ! quel bonheur ! i> fit- elle.
M™e Mellinier la regarda un peu étonnée, elle ne la savait pas avide.
« C'est vrai, petite, dit alors i'ex- docteur, tu peux te réjouir, car nous ne te procurions pas beaucoup de plaisirs depuis un an ou deux.
— Vous ne comprenez pas ma pensée, réphqua doucement la fillette ; je suis contente de me savoir riche parce que moi c'est vous: vous ne subirez plus de privations, vous n'aurez plus de soucis pour l'avenir. Petite mère n'aura plus les yeux rouges le matin parce qu'elle ne pleurera plus la nuit. Oh! papa n'en savait rien, mais moi je le devinais et je puis le dire aujourd'hui que le malheur est fini.
— Ce n'est pas parce que tu es riche que nous le serons, mignonne, fit Mellinier en souriant. Je connais ton bon cœur, et ton offre généreuse ne m'étonne pas ; mais tu n'es qu'une petite fille, et tu n'es pas libre de dépenser ton argent comme tu l'entends. ;>
Andréina coula un regard inquiet vers sa tante ; mais celle-ci se mit à rire :
€ Ma nièce n'est pas libre de disposer de sa fortune, soit, dit- elle; mais moi, sa tante et sa tutrice, je puis agir comme bon me semble.
c Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de mon énorme fortune ? je vis seule.
«^ Désormais vous ne serez plus seule, fit amèrement
Mme Mellinier, puisque vous nous reprenez Andréina. j>
A ces paroles , la petite Stone se sépara vivement de sa tante et vint appuyer sa tête câline sur Tépaule de son père adoptil.
« Quoi! murmura-t-elle douloureusement; je ne vous verrai plus ? Ah ! j'aurais mieux aimé ne jamais vous connaître ! »
A cette plainte, l'Américaine comprit par quels liens indissolubles l'orpheline était attachée à ses bienfaiteurs.
« Alors, c'est de moi qu'on ne veut pas, dit- elle gaiement. J'espérais que nous vivrions tous ensemble. Il est vrai que vous ne me connaissez pas encore. Mais je ne suis pas bien difficile à vivre, allez, n'est-ce pas, miss Lisley?
— Mistress Brooss est la bonté incarnée sous des dehors un peu brusques , i> répondit l'Anglaise.
M. et Mïne MelHnier s'étaient levés, poussés par une irrésistible émotion.
€ Quoi, vous voudriez? commencèrent-ils.
— Cette question ! vous demeurerez toujours le père et la mère... de contrebande de notre Andréina. D'abord, mon cher docteur, vous êtes son tuteur de droit.
— Un tuteur aveugle ! triste choix ! murmura l'ancien médecin.
— Aveugle I aveugle ! pas tant que cela. Dans trois mois, quand nous aurons réinstallé toute cette petite smala à la villa des Tilleuls que je veux acheter, je vous emmène à New^-York, mon bon docteur; il y a là-bas une merveille d'oculiste qui vous rendra la vue, peut-être pas aussi perçante que la mienne, mais suffisante pour voir le bonheur de tous les vôtres.
€ A présent, laissez-moi partir, ajouta-t- elle brusquement pour couper court aux actions de grâces qu'elle devinait sur toutes le§ lèvres; j'ai une masse de choses h
faire, vous concevez. Vous allez dormir encore celte nuit dans cette bicoque et demain je vous enlève tous ; nous commencerons par déjeuner ensemble à l'hôlel Victoria. >
Les quatre enfants se regardèrent avec ivresse.
€ Et Toto qui est au collège? suggéra Andréina.
— Il ne sera pas oublié, sois tranquille, » répondit mistress Brooss.
Au moment de monter en voiture, elle appela Rose qui accourut, toute rouge et les mains encore pleines de savon.
<r Ma fille, lui dit l'Américaine, je sais que vous vous êtes dévouée à la mauvaise fortune de vos maîtres; vous profiterez de leur bonheur dorénavant. Pour commencer, voici ce que vous offre ma nièce Andréina. >
En même temps elle glissait un beau billet de banque dans la poche du tablier de Rose ébahie.
On passa une journée radieuse dans le pauvre chalet du Page; Andréina, rayonnante, se jeta dans les bras de ses parents adoptils en leur disant :
« Enfin, enfin, je vais donc pouvoir vous rendre un peu du bonheur que vous m*avez donné, et cela sans me séparer de vous! »
Depuis bien longtemps on n'avait entendu le docteur ni sa femme parler et rire comme ils le firent ce soir-là.
Si Microbe fut caressé et choyé, je le laisse à penser. Quant à Baby, elle alla tout doucement embrasser la figure froide de la dame en bois en murmurant :
« Tout de même, ça sert à quelque chose d*être bavarde; et la dame en bois, tout comme moi, est pour une bonne part dans notre bonheur. >
XÏV