‹ La dame en boisChapitre 11 sur 14 · JOIE SUR TOUTE LA LIGNE · texte numérisé non relu

JOIE SUR TOUTE LA LIGNE

Toto était demandé âti parloir, ce qui Tétonnait un peu , vu qu'on n'avait pas Thabitude de venir le voir hors les jours de visite.

« Est-ce que papa serait malade? pensa-t-il tout de suite en devenant pâle. Est-ce qu'il y a encore quelque ennui à la maison ? »

Et, tout tremblant, il courut au parloir. Toto, qui avait maintenant fait sa première communion, était un garçon sage et sérieux , qui comprenait plus que les autres le» soucis de ses parents.

Mais quel ne fut pas son étonnement en trouvant , dans la salle attribuée aux visiteurs, une dame inconnue qui causait avec le supérieur de la maison, et Andréina transfi^rée, qui s'élança vers lui, radieuse, les yeux brillants, et l'embrassa à pleines lèvres en lui criant :

« Oh ! mon Toto , si tu savais comme nous sommes tous heureux, heureux! Et monsieur l'abbé est en train de donner à ma tante la permission de t'emmener en congé de deux jours.

LA DAME EN BOIS i3<

— Qu*est-ce que tu chantes-là, ma petite sœur? répliqua Toto ahuri.

— La vérité, mon cher petit frère.

— D'abord, tu n*as pas de tante.

— Il paraît que si, puisque cette dame que tu vois -là est la sœur de mon pauvre papa.

— La... la sœur... D'où diable te tombe -t-elle?

— Elle ne tombe pas; elle nous est arrivée hier au chalet, et depuis nous sommes tous dans la joie.

— Tu sais, je ne comprenas pas du tout ce que tu me racontes, mais ça ne fait rien; toujours est-il que j'ai une sortie de faveur, c'est le meilleur de l'affaire, j> dit Toto en riant.

Il regarda attentivement mistress Brooss qui continuait à causer avec le prêtre , et dit tout bas à Andréina :

« Ta tante, cette dame-là? mais, il me semble que je la connais.

— Peut-être, fit la fillette en souriant. Cherche bien.

— Je ne sais pas, dit le petit garçon après une minute de vains efforts ; je ne me rappelle pas où je l'ai vue.

— Il y a un peu plus d'un an, à Biarritz, sur la plage des Fous, un jour que nous jouions aux naufragés...

— Ah ! je sais, je sais! s'écria Toto. Mais comment estelle devenue tout à coup ta tante ?

— Ça n'est pas tout à coup, Toto, elle m'a toujours eue pour nièce, mais elle ignorait ce que mon pauvre papa et moi étions devenus; le hasard, ou plutôt la Providence, l'a ramenée à Biarritz cette année avec miss Lisley sa demoiselle de compagnie; elle nous a ramenée Microbe que nous avions égaré sur la plage, et, ne trouvant que Baby au chalet, elle l'a fait causer. Notre petite sœur, qui est bavarde, tu ne l'ignores pas...

— Oh ! oui, qu'elle a la langue longue !

— Lui a montré la dame en bois , continua Andréina

i3î LA D.4ME EN BOtS

sans s'émonvoir, en lui racontant mon histoire et celle de mon pauvre papa. C'est comme cela que tante Brooss m'a retrouvée.

— Kt c'est pour ça qu'on me fait sortir? murmura, évid'mmcnt déçu, Toto qui s'attendait à un conte plus merveilleux encore.

— Ah! c'est que j'oublie de te dire que ma tante est riche, que moi-même il paraît que je suis très riche, — je ne peux pas l'expliquer comment, je ne le comprends pas très bien, — et que, par conséquent, tes parents, wo5 parents, veux-je dire, n'auront plus de soucis. Déjà, si tu voyais comme ton père est redevenu joyeux !

— Ça ne m'étonne pas, fit Toto en hochant la tête, il s'inquiétait beaucoup de l'avenir pour nous et pour lui qui devient aveugle.

— Eh bien! maintenant, je t'assure qu'il ne paraît plus anxieux ; et maman , donc ! Tu vas la trouver rajeunie de dix ans.

— Pauvre maman ! elle aussi se donnait bien de la peine ! murmura Toto songeur. Et Pépé ?

— Pépé pense déjà, le gourmand, au bon repas qu'il va faire.

— EtLily?

— Lily, la coquette, sera bien aise de ravoir de jolies robes.

— Et Baby ?

— Baby est très fière, parce qu'elle se figure que c'est grâce à elle que j'ai retrouvé tante Brooss.

— Et Rose ?

— Elle jubile, car elle a reçu déjà une bonne étrenne, et puis nous allons revenir à la villa des Tilleuls que les locataires actuels ne tarderont pas à abandonner.

— Oh ! quel bonheur ! et toi , Andréina ?

— Moi, fit la petite fille dont la gentille frimousse prit

une expression attendrie f.'l pieuse, je remercie le bon Dieu depuis hier de ce qu'il permet que je rende à tous un peu de la joie que vous m^avez donnée. y>

Toto embrassa tendrement sa sœur adoptive ; à ce moment, l'entretien du Père supérieur et de lady Brooss

Toto embrassa tendrement sa sœur adoptive.

étant terminé, le premier s'avança vers le collégien et, lui donnant une petite tape amicale sur la joue :

€ Allez vite faire votre toilette, mon petit ami : il y a du bonheur chez vous, il faut que vous en preniez votre part. C'est aujourd'hui jour de promenade, je vous donne donc congé jusqu'à demain matin ; soyez rentré à neuf heures par exemple : je vous sais assez bon élève pour rattraper le temps perdu. »

Toto remercia son maître, ne fit qu'un bond jusqu'à la lingerie où il s'habilla pour revenir non moins vite au parloir où l'attendaient Andréina et sa tante.

Il ouvrit de grands yeux à l'aspect de la jolie Victoria où il s'assit à reculons, tandis que mistress Brooss et la fillette prenaient place dans le fond.

Quoique un peu intimidé par la présence de l'Américaine, il parla avec entrain tout le long de la route, qui lui parut plus agréable à faire que jamais.

Arrivé au chalet, il se précipita dans les bras de son père et de sa mère qu'il trouva en effet rassérénés et qui lui refirent avec plus de détails le récit que lui avait fait Andréina au collège.

Puis, les enfants étant tous parés de leurs plus beaux habits, on quitta le chalet, M. et M^e Mellinier en voiture avec mistress Brooss et Baby, et le reste de la bande à pied sous la conduite de miss Lisley et de Rose qu'on ne voulait pas laisser seule au logis.

On allait dîner à l'hôtel d'Angleterre, à Biarritz, et je vous assure que tout le monde fit honneur au repas, car il n'y a rien de tel que le bonheur pour exciter l'appétit.

Seul , Toto semblait couver encore une inquiétude.

Enfin un instant, n'y tenant plus, il accrocha le bras de Lily et lui glissa dans l'oreille :

€ Tout ça c'est très bien et voilà nos parents hors de souci désormais, grâce à Dieu et à notre chère Andréina; mais est-ce que tu crois qu'elle va rester avec nous?

— Qui ça ? Andréina ?

— Oui , fit Toto anxieux , Andréina.

— Eh bien! oui; figure -toi, nous avions tous peur, comme toi, que sa tante ne nous l'enlevât et ne la remmenât en Amérique ; mais non , il paraît au contraire que nous resterons plus que jamais ensemble, et mistress Brooss, qui est k bonté même, ne demande pas mieux

que de vivre avec noua. Elle dit qu'elle n'a pas d'autre famille que notre Andréina et qu'elle aime la société ; c'est pourquoi elle deviendra comme notre tante à nous.

— Tu en es bien sûre? demanda Toto , les yeux tout brillants de désir.

— Absolument.

— Alors je suis tout à fait heureux ; jusqu'à présent je

€ Je propose de boire à la santé de tante Brooss. tf

n'osais pas me réjouir, croyant que notre chère petite sœur allait retourner dans son pays natal ; mais puisque tu m'affirmes que non...

— Sois tranquille , va ; mistress Brooss est trop bonne pour nous faire cette peine , et puis elle a l'air de nous aimer.

— Écoute donc, nous ne sommes pas des enfants bien désagréables , Lily f II y en a de plus ennuyeux que nous, et nous aimons bien ce que nous aimons.

— Pour ça oui, > fit Lily, riant de la réflexion de son frère.

Or, à la fin du dîner, une surprise était réservée à chacun des convives.

Le docteur trouva dans son verre à Champagne un beau

chronomètre à cadran teinté et aux heures en relief sonnant à volonté, c'est-à-dire une montre précieuse pour des yeux malades, car on n'avait besoin, pour la consulter, que de la toucher et de l'écouter.

Mme Mellinier qui, peu à peu forcée par la nécessité, s'était défaite de tous ses bijoux, trouva sous sa serviette un écrin de cuir magnifique renfermant une parure en diamants fort beaux.

Les deux époux étaient doublement heureux, chacun jouissant, en outre, du plaisir de l'autre.

Toto devint pâle de joie en suspendant à son gilet une simple mais jolie montre en or gravée à son chiffre.

Il n'en avait pas eu à sa première communion, ses parents ne pouvant, malgré tout leur désir, faire une si forte dépense.

Pépé poussa un cri d'allégresse quand Andréina, toute souriante, poussa vers lui une bicyclette I Oui, une bicyclette, son rêve.

Lily eut un' amour de petite bourse pleine de pièces d'or pour s'acheter, à son gré, soit des objets utiles, soit une bibliothèque appropriée à son âge.

Baby enfin eut une admirable poupée articulée, telle qu'elle n'en avait jamais possédé, cent fois plus belle et moins encombrante que la dame en bois, d'heureuse mémoire.

Si l'on remercia et embrassa lady Brooss et Andréina , je le laisse à penser.

Avec son franc- parler habituel, Pépé tendit soudain son petit verre à dessert encore vierge de liqueur, et il l'éleva en Tair en disant :

« Je propose de boire à la santé de tante Brooss. i»

On rit beaucoup de son sans -façon.

« Mais oui, expliqua-t-il sans se troubler; nous sommes les frères et les sœurs d'Andréina, n'est-ce pas?

— Oui, oui, oui, ciia-t-oft autour de lui.

— Eh bien ! puisque Mme Brooss est la tante d*Andréina, elle est aussi notre tante. Il n'y a pas d'erreur.

— C'est pourtant vrai, dirent les enfants, écrasés par cette logique.

— Il est trop gentil, le bambin, il faut que^-je l'embrasse, :s> s'écria l'Américaine en attirant Pépé à elle.

Et, très fier, Pépé lui tendit sa joue rose.

On remplit les petits verres d'une délicieuse liqueur des Iles, et, ma foi! je ne réponds pas de toutes les bêtises qui se débitèrent ensuite dans la petite troupe.

Mais, de ce moment, les quatre enfants Mellinier donnèrent à mislress Brooss le nom de tante comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie; et la bonne dame ne s'en plaignit certes pas.

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