‹ La dame en boisChapitre 12 sur 14 · ENCORE AUX TILLEULS · texte numérisé non relu

ENCORE AUX TILLEULS

Eh! oui, nos amis avaient abandonné le triste chalet du Page et la lugubre plage de la Chambre d'Amour pour retrouver la gaie propriété des glacis, à Rayonne.

Mon Dieu! comme l'Adour leur parut bleu, les plantes vivaces, le sable doux aux pieds, le soleil riant et les tilleuls plus beaux, le jour où ils en reprirent possession !

On avait réparé la maison après le départ des locataires, qui ne l'avaient guère habitée plus d'un an et demi, et pour comble de bonheur on put réinstaller Garamba dans son écurie, un break léger et confortable à la fois dans la remise; et la dame en bois eut une place d'honneur dans un cabinet que ne hantaient pas messieurs les rats.

Microbe, lui, manifesta bruyamment la joie qu'il éprouvait à réintégrer domicile aux Tilleuls.

Enfin comme, sachant se faire aimer d'eux, le docteur, sa femme et leurs enfants avaient toujours eu des domestiques fidèles, Fabien l'ancien cocher et Cadette l'excuisinière vinrent les supplier de les reprendre à leur

service, ce à quoi les Mellinier consentirent de grand cœur, on le devine.

Il y eut encore une jolie fête dans la famille Brooss- Mellinier le jour où l'on rependit la crémaillère, et l'on choisit pour cela une après-midi de congé de Toto, afin que le collégien pût en profiter aussi.

Puis, comme les Brooss et les Mellinier étaient des gens d'ordre, on convint d'organiser régulièrement cette nouvelle vie.

On achèverait l'été ensemble aux Tilleuls, sauf un petit voyage dans les Pyrénées que mistress Brooss offrirait à ses amis en septembre et que l'on ferait en touristes , partie en voiture, partie en chemin de fer et même un peu à pied.

« Moi, disait Pépé, je n'y vais pas sans ma bicyclette.

— Ça sera un peu embarrassant en voiture, fit observer Lily en riant; je doute que maman te le permette.

— Avec ça que toi tu n'emporteras pas tes belles robes, mademoiselle la coquette ! riposta Pépé froissé.

— Ah ! mais non, par exemple, fit Lily riant toujours; nous n'aurons avec nous que le strict nécessaire et une seule toilette habillée pour le cas où nous assisterions à quelque petite fête en route; mais j'aurai soin de me munir de quelques livres.

— Avec ça que tu auras le temps de lire en chemin, quand tu auras à admirer de jolis sites I

— Ça ne te regarde pas , tu sais ! répliqua la jeune fille, piquée à son tour.

— Comme tu voudras, mais tu verras ce que te dira maman.

— Et toi tu verras ce que te dira papa.

— C'est bien, je le verrai.

— Ne vous disputez donc pas, dit paisiblement Andréina qui les écoutait; tante Brooss est assez bonne pour

VOUS p;"ocurer, chemin faisant, tous les plaisirs qu'il vous plaira d^avoir, sans que nous nous embarrassions d'objets encombrants.

— Ma belle montre ne sera pas un embarras et pourra demeurer attachée à mon gilet, ajouta Toto en admfrant le riche bijou sur lequel il ne s'était pas encore blasé.

— Et moi je ne me mettrai pas en voyage sans Sidonie, 5 fit la petite voix flûtée de Baby.

Sidonie était la belle poupée de la petite fille qui, on ne sait pourquoi, s'était engouée de ce nom prétentieux.

<r Ta bel le poupée ! tu veux l'emporter?... Ah! mais non, s'écria Toto. C'est ça qui serait un fameux embarras; nous l'aurions toujours dans les jambes, ta Sidonie!

— Vous ne l'auriez pas dans les jambes, puisque je l'aurais dans les bras, riposta assez judicieusement miss Baby.

— Moi, dit Andréina , pour tout concilier, si j'étais Toto , je n'emporterais pas ma montre , parce que je risquerais trop de la perdre dans les excursions que nous devons faire.

— Si papa prend la sienne, pourtant!... commença Toto déjà ébranlé dans son idée.

— Papa et toi ça fait deux, répliqua Lily; il n'est pas étourdi comme toi, et ne court point partout comme un enfant.

— Si j'étais Lily, continua Andréina qui souriait toujours, je laisserais maman s'occuper de ma garde-robe, et je n'enlèverais rien à ma bibliothèque, de peur de dépareiller mes jolis volumes ; s'il y a le temps pour la lecture, ma chère Lily, je te promets de t'acheter quelques jolis livres dans les gares; tante Brooss a si bien garni ma bourse !

— Soit, répondit Lily, ramenée à cet argument; il vaut mieux, en elfet, que je ne risque pas de dépareiller ma provision de volumes.

— Et si j'étais Baby, dit encore Andréina, je laisserais bien vite Sidonie à la maison, de peur de l'égarer dîins la campao^ne, ou de la faire tomber involontairement dans quelque précipice. »

Le cœur maternel de Baby frissonna à cette horrible perspective.

« Ob! dit-elle avec émotion, je crois bien que je la laisserai aux Tilleuls !

— Mais moi, dit Pépé triomphant, je ne cours pas les mêmes risques : une bicyclette, c'est fait pour voyager; j'emporterai la mienne.

— Tu la casseras ou bien on te la volera, dit tranquillement Andiéina.

— Ah! bah!... 5

Huit jours après, toute la famille, y compris naturellement mistress Brooss et miss Lisley , s'installaient en chemin de fer pour se rendre à Pierrefitte; là, on devait abandonner la voie ferrée et excursionner en voiture, à pied et à cheval.

Pépé avait si bien tenu à emporter sa bicyclette , que son père, fatigué à la fm, lui avait répondu :

€ Emporte -la, mon ami, mais s'il t'arrive quelque accident, à toi ou à ton instrument, ce sera tant pis, on ne te plaindra pas.

— Soit! î répondit l'enfant ravi.

Quant à Toto , sans rien dire il avait caché sous sa petite veste sa belle montre , dont il ne se séparait guère en vacances , car au collège on ne lui permettait pas de s'en servir.

Seules, Lily et Andréina partaient en vraies touristes, sans bagages encombrants ni précieux.

Baby ayant pleuré pour emmener Sidonie, on l'avait laissée libre d'agir à sa fantaisie.

<r Seulement, avait ajouté MmeMelliriier, ce sera comme pour la bicyclette de ton frère : prends-en soin toi-même, et s*il arrive quelque malheur à ta poupée, n'en accuse que toi et ne nous fatigue pas de tes jérémiades.

On partit avec un enthousiasme indescriptible. Certes , le pauvre docteur ne devait pas jouir comme les autres de la beauté du voyage et des pays qu'on traverserait, puisque ses yeux lui refusaient à peu près tout service; mais sa femme et mistress Brooss espéraient beaucoup du changement d'air et de l'atmosphère si vivifiante des montagnes pour renouveler ce tempérament affaibli.

« Ceci, en attendant le traitement que nous irons faire à- New-York , 2> disait gaiement l'Américaine, qui avait toujours foi en son cher oculiste des États - Unis.

En l'écoutant, Mellinier souriait avec mélancolie, mais sans partager sa confiance.

Le voyage , divisé en une infinité de jolies excursions , fut on ne peut plus heureux, à part deux ou trois petites aventures plus ou moins désastreuses arrivées à nos amis, et que nous allons narrer rapidement.

La malechance s'en prit d'abord à Toto qui, nous le savons, avait emporté sa montre d'or sans en rien dire à ses parents.

Gomme il commençait à se blaser un peu sur la possession de cet objet et ne le contemplait plus à chaque minute, il oublia un beau matin ladite montre sous le traversin de son lit, à l'hôtel de la Poste à Pau, où Ton faisait une première étape.

De Pau, on se rendait à Lourdes sans devoir retourner dans cette première ville.

On était en chemin de fer depuis un quart d'heure environ, lorsque Toto se rappela soudain sa distraction.

C'était trop tard , hélas !

Son émotion fut si vive qu'il devint cramoisi, bleu,

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rose, jaune, blanc et enfin vert; ce que voyant, ses parents le crurent malade.

« Qu'as -tu, mon pauvre petit, es -tu souffrant? lui demandèrent -ils.

— Non, c'est-à-dire oui; je... non, ce n'est rien, mais je voudrais retourner à l'hôtel toïit de suite.

— Impossible, mon cher enfant, puisque nous roulons sur la voie ferrée. Mais nous pourrions peut-être te sou^ lager; explique- nous ce que tu ressens.

— Je veux retourner à Pau ! Je veux retourner à l'hôtel, i^ fit tout à coup le petit garçon en éclatant en sanglots, ce qui effraya beaucoup ses compagnons de voyage.

Il était dans un tel état d'agitation et de chagrin , que peu s'en fallût qu'il ne tirât le bouton d'alarme, ce qui lui eût valu une grosse amende et au train un bon retard.

< Il devient foa, murmura mistress Brooss. C'est l'air de ce pays qui lui monte à la tête, d

Force fut donc au malheureux Toto de confesser et la sottise qu'il avait commise en emportant sans autorisation sa belle montre, et l'oubli dont il venait en outre de se rendre coupable.

c Ah bien! elle est joliment perdue, ta montre, va! tu peux y compter, s'écria Pépé pour toute consolation. Es-tu bête de l'avoir laissée sous ton oreiller; non, mais es -tu bête!

— Tes compliments ne la lui rendront pas, mon ami, lui dit le docteur en haussant les épaules; mais j'ajoute que Toto n'a pas volé le malheur qui lui arrive : voilà ce que c'est que de désobéir. :&

Toto débarqua à Lourdes les yeux gros comme des pommes, le nez rouge de s'être tant mouché, la tête malade d'avoir versé tant de larmes.

Soudain, comme on quittait la gare, M^e Mellinier l'appela à elle :

lU LA DAME EN BOIS

« Mon cher petit, lui dit- elle, je devrais pour ton châtiment te laisser pleurer encore ta montre ; mais je cède à la prière de mistress Brooss qui te juge assez puni comme cela : apprends donc que je savais que tu avais emporté ta montre en voyage , et que je m^attendais à ce qui est arrivé; or, je t'ai surveillé.

«Aujourd'hui donc, m'apercevant de ta négligence, j'ai retiré le précieux bijou de ton lit où il risquait de se briser ou d'être soustrait par un domestique indélicat, et je Tai enfermé dans mon sac de voyage. »

Toto poussa un cri de joie qui fut entendu à deux kilomètres de là, et il se jeta au cou de sa mère en pleine route.

« N'empêche , mon enfant , que je suis très mécontente de toi , continua Mme Mellinier , et ton père aussi , car tu as agi sournoisement, sottement; aussi pour ta pénitence tu ne toucheras pas à ta montre de tout le temps des vacances.

Toto poussa un soupir de soulagement ; il craignait un châtiment plus dur et ne demandait pas mieux que de n'avoir plus à veiller sur sa montre : merci ! pour avoir encore une alerte comme celle-là !

Non, vraiment, c'était assez d'une fois ; il recouvra sa sérénité, quoique encore un peu penaud, et il bénit tout bas sa mère d'avoir de l'ordre à sa place.

Le second événement choisit pour victime Sidonie, et par contre -coup Baby naturellement.

On se rappelle que la petite fille avait tenu à faire participer sa poupée au voyage; elle l'emmena même aux cascades de Gripp, malgré les observations qu'on lui fit.

Or on allait à Gripp à âne, et le guide de Baby avait assez à faire de s'occuper de l'enfant et de la monture.

Sidonie, que rien n'etfrayait, demeurait à cheval sur (naître Aliboron, puisque tel est le terme consacré par

Plusieurs fois, Toto et Andréina lui avaient gentiment offert de tenir la poupée.

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notre langue, et regardait le paysage de ses yeux imperturbables.

Baby, qui n'était pas trop rassurée à la vue des précipices bordant la route, tenait très ferme dans sa petite main la blonde chevelure de Sidonie et regrettait tout bas de s'en être embarrassée.

<r Si j'avais su, pensait la petite obstinée toute confuse, je l'aurais joliment laissée à l'hôtel avec nos malles. >

Plusieurs lois, Toto et Andréina lui avaient gentiment offert de tenir la poupée pour qu'elle ne se fatiguât pas; mais Raby avait répondu fièrement :

<r Merci, ma fille n'est bien qu'avec moi. >

Et l'on n'avait plus insisté.

Mais voilà qu'à un coude du chemin étroit où là petite caravane montait à la queue leu-leu, Baby vit le précipice si près d'elle, qu'elle ferma instinctivement les yeux et lâcha sa poupée en poussant un cri d'horreur.

L'infortunée Sidonie roula de roc en roc jusqu'au moment où un arbuste sauvage accrocha sa robe et la tint suspendue au-dessus du vide.

« Bon I ça devait arriver, murmura Pépé. Heureusement que ça n'est qu'une poupée... ma nièce, en réalité.

— Surtout, Baby, ne te penche pas pour regarder où elle est tombée, car tu prendrais le vertige ! cria M^e Mellinier qui marchait derrière l'enfant, ne la quittant pas des yeux.

— Oui, maman, i répondit une petite voix étranglée par le chagrin.

Quoique le malheur ne fût pas immense et que la promenade eût lieu sans autre mésaventure, Baby poussa de douloureuses lamentations quand elle mit pied à terre, ce qui fit braire à l'unisson tous les ânes de l'excursion.

On déjeuna à Gripp, mais Baby arrosa de ses larmes

amères son pain et son poulet, et ne put venir à bout de se rasséréner jusqu'à la fin de l'expédition.

Le lendemain matin, comme les grandes personnes consultaient l'hôtelier sur la promenade à faire ce jour-là, notre malheureuse fillette, accroupie auprès de petits vêtements de poupée, pleurait encore l'infortunée Sidonie.

Soudain un jeune garçon, qui, la veille, avait servi de guide à Andréina, se présenta portant dans un mauvais papier le corps de Sidonie ; connaissant à fond les moindres sentiers de la montagne et sachant passer là où les chèvres passaient à peine, le gamin avait été repêcher la poupée, dont la perte avait causé un si grand chagrin à la « petite demoiselle j>.

On lui prit son paquet des mains et on l'ouvrit, croyant n'y trouver que les restes informes d'un jouet brisé.

Mais Baby sauta de joie en apercevant sa fille à peu près intacte ; ses belles couleurs roses n'avaient même point pâli et elle conservait son éternel sourire sur ses fraîches lèvres ; seul, son petit nez avait souffert de la chute, et de belles boucles de cheveux dorés avaient dû rester accrochées aux ronces et aux arbrisseaux du précipice.

La reconnaissance de Baby pour le sauveur de Sidonie fut telle que la fillette se jeta sans cérémonie au cou du jeune montagnard , qui fut très flatté de cet honneur et encore plus content d'empocher la pièce de cinq francs que lui donna le docteur Mellinier.

La troisième aventure, on le devine, arriva à maître Pépé.

Une après-midi que toute la troupe se rendait d'Argelès à Pierretitte en voiture , le petit bonhomme supplia qu'on le laissât faire le trajet en vélocipède. M. Mellinier était d'avis qu'on apprît aux enfants à se débrouiller tout seuls de bonne heure, quitte à les voir victimes de légères

aventures au besoin, quand ils voulaient trop en faire à leur tête.

« j^ais donc comme tu Tentendras, mon ami, dit le docteur à son second fils ; tu as tenu à apporter ton vélocipède, tu en useras : le trajet est fort simple à faire, sans t'éloigner trop de la voilure qui nous contiendra

Soudain un jeune garçon se présenta porfanl îe corps de Sidonie.

tous ; ne Técarte pas de la route, et si tu es tenté de désobéir, rappelle- toi l'accident de Toto et celui de la pauvre Sidonie, ajouta le docteur en coulant un regard malicieux du côté de Baby qui rougit à ce ressouvenir.

— Oh ! mais moi, pensa Pépc qui se rengorgeait, je ne suis ni Toto, un entêté, ni Bnby, une petite pleurnicheuse ; il ne s'agit que de filer sur la route de Pierrefitte et plus vite que la voiture surtout ; c'est ça qui serait joli" si j'arrivais avant eux : quel triomphe I *

Avec Toto il paria même douze sous, toute sa fortune ; chacun d*eux croyait fermement gagner, Tun parce qu'il avait peu foi en la célérité de son frère, l'autre au contraire parce qu'il avait de la présomption.

Et puis à l'hôtel, avant de quitter Argelès, ce dernier s'était clandestinement enquis s'il n'y avait pas un sentier, une traverse, un raccourci pour arriver à Pierrelitte au lieu de suivre la route des voitures.

« Oh I ma foi ! oui , lui répondit un gamin ; prenez le deuxième chemin que vous rencontrerez à ga'-iche : comme ça vous gagnerez un quart d'heure sur les autres.

— Bon, pensa le tricheur, personne ne s'en doutera, et quand toute la bande descendra de voiture à Pierrefitte je me présenterai à elle frais comme une rose, car j'aurai eu le temps de me reposer et de brosser mes habits.

(L Voyons, poursuivit- il, imitant sans s'en douter la Perrette du bon La Fontaine, qu'est-ce que je pourrai bien acheter avec les douze sous de mon pari ? un souvenir du pays ou bien des fruits. Non, du sucre d'orge, ça dure plus longtemps, et je le partagerai avec Toto, » ajouta le petit bonhomme qu'un scrupule agitait à l'idée de sa tricherie.

Il feignit de distancer un peu la voiture où l'on était très gai, ce qui ki causa une légère peine: il lui déplaisait qu'on s'amusât tant quand il manquait à la réunion.

Aussi, je vais bien les attraper', pensa-t-il, en les devançant à la ville.

<L Ne vous inquiétez pas si vous ne me voyez pas sur la route, dit"il à ses parents ; je vais en avant.

— Surtout ne tombe pas I lui cria AHe Mellinier.

— Et ne crève pas ton pneu, ajouta le docteur en riant.

— Bon voyage ! j> s'exclama -t- on en chœur.

De fait, Pépé ne courait d'autre risque que de s'étendre

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maladroitenieni dans la poussière ou de casser quelque chose à son instrument.

Il fila donc de toute la vitesse de ses deux roues et, se voyant hors de vue des voyageurs et voyageuses, il ne manqua pas d'enfiler le deuxième sentier à gauche dès qu'il s'y trouva.

Ce chemin n'était pas très bon.

<r Je ne sais pas si c'est parce que cette traverse est caillouteuse et que j'y ai plus de peine à manœuvrer, mais il me semble que je devrais être à destination depuis longtemps. >

En effet il pouvait y être depuis une bonne demiheure, le pauvre garçon, par la raison qu'on l'avait mal renseigné et que la traverse, puisque traverse il y a, ne conduisait pas du tout à Pierrefitte.

Pour comble de malheur, il se rencontra sur la route un caillou tranchant qu'il ne vit pas et il alla rouler dans la poussière avec sa bicyclette mutilée.

11 se releva en niaugréant et s'aperçut avec détresse qu'il ne pouvait plus faire manœuvrer les roues.

€ Mon Dieu î mon Dieu ! s'écria-t-il, il faut donc que je fasse à pied, en remorquant mon instrument, le reste du trajet ? Et cette maudite ville de Pierrefitte qui ne vient pas î D

Il se mit cependant courageusement à la tâche, mais au bout d'une demi-heure de marche pénible, il ne vit poindre ni ville ni village.

La faim commençait à l'élreindre vigoureusement, la soif lui brûlait le palais et, l'humiliation aidant, il se mit à pleurer.

Les passants étaient fort rares dans ce sentier perdu : au premier qui parut à l'horizon, Pépé s'élança et demanda la route de Pierrefite.

Le piéton , qui était un paysan fort rustique et ne com-

prenait que le patois de son pays, ne put arriver à s^entendre avec lui, et l'infortuné Pépé demeura assis au bord de la route, à l'ombre de sa bicyclette et pleurant de plus belle.

A Pierrefitte cependant, où les iMellinier et mistress Brooss étaient arrivés et se préparaient à faire honneur au déjeuner, on commençait à s'inquiéter de ne pas voir poindre à l'horizon le bicycliste.

< Et pourtant, disait Toto heureux au fond d'avoir gagné son pari, puisque nous ne l'avons pas dépassé sur la route où il nous précédait, c'est qu'il doit être à i*ierrefitte. ï

Ce ne fut pas une grosse allaire que de fouiller toute la ville ; mais, hélas! point de Pépé.

Alors réellement anxieux, M. et U^^ Mellinier prièrent le cocher de rebrousser chemin pour retrouver l'enfant.

Point de Pépé non plus sur la route !

Enfm, comme on s'apprêtait à envoyer des hommes dans différentes directions , on finit par apercevoir une petite ombre, celle d'un garçonnet éploré qui traînait avec lui une bicyclette endommagée.

Le malheureux Pépé avait pris le parti de revenir de la traverse à la route et de jsuivre celle-ci jusqu'à Pierrefitte, à moins qu'il n'eût la chance de rencontrer un voiturier qui se chargerait de l'y conduire.

Quoiqu'il fût très honteux du résultat de son équipée, Pépé ne put dissimuler sa joie de retrouver son père et sa mère ; il était à bout de forces, poudreux, trempé de sueur et de larmes, et alïîimé et altéré jusqu'à en être malade.

Sa rentrée à l'hôtel ne fut pas triomphale, tant s'en faut, et il pleura toutes les larmes de ses yeux en confessant sa fraude et sa désobéissance.

Il en avait été rudement puni , et qui mieux est, depuis

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celle mésaventure, il sentit son aniour de bicyclette tant soit peu refroidi.

Les rnalechances s'cUTêtèrenl là, par bonheur, et le reste du voyage s'eîTeclua admirablement; on revint donc aux Tilleuls un peu avant la tin des vacances, brunis, grossis, hâlés, fortifiés et doués d'appétits magnifiques, au vif plaisir de Cadette, de Rose, de Fabien, de Garamba et surtout de Microbe.

TH

ABSENCE ET KEUNION

€ Mon cher papa,

<r J'écris 1res gros pour que vous puissiez me lire facilement si, comme maman nous le dit dans sa dernière lettre, vos yeux vont mieux.

€ Oh ! que je le voudrais !

a Alors, vous avez fait un bon voyage avec tante Brooss, maman et Andréina qui nous manque joliment aussi ?

<r Lily, Baby et moi, nous tâchons d'être très sages sous la direction de miss Lisley qui nous apprend Panglais très à fond et nous soigne beaucoup.

« Cadette, Rose et Fabien nous soignent aussi très bien ; nous mangeons énormément, sans être trop gourmands ; Lily a des robes trop étroites maintenant, Baby n'est plus si grosse heureusement , et moi , tous mes pantalons sont devenus trop courts.

<L Nous gardons nos noisettes et les bohbons de notre dessert pour quand nous verrons Toto à sa première sortie. Malheureusement ça ne sera pas de sitôt, car les

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vacances sont encore loin, et nos sucreries risquent de devenir bien dures.

c Je me remets à piocher ma bicyclette que j'avais bien abandonnée , vo-us vous rappelez depuis quand ?

« Je voudrais devenir assez fort pour aller embrasser ce cher Toto à Paris. C'est drôle comme, depuis qu'il est si loin de nous, je l'aime beaucoup plus et je n'ai plus du tout envie de me disputer avec lui.

<r Sidonie a toujours le nez cassé, mais Baby l'aime comme ça.

« Miss Lisley nous raconte de jolies histoires que je vous raconterai quand vous reviendrez en France.

« Je voudrais bien que ce soit bientôt, pas pour vous raconter des histoires, mais pour vous embrasser et vous revoir ; vous nous dites que de travailler ça fait paraître le temps court, mais je vous assure que nous sommes assez studieux et que le temps nous paraît très long en votre absence.

« Enfin si notre cher papa doit guérir, nous serons si tellement contents, que nous supporterions encor-e plus d'ennui que ça.

f Caramba a toussé l'autre jour, et Fabien lui met une couverture sur le dos la nuit.

« Microbe s'est un peu coupé la patte et miss Lisley l'a soigné avec du coton phéniqué.

a La dame en bois a eu son chignon abîmé, je pense encore par les souris , et elle a eu une araignée qui a ûané de la toile sur son nez.

« Les camélias sont en fleurs.

« Nous avons goûté, jeudi, chez Guillot. Dimanche, noua irons jouer au tennis chez les petits Lamendette.

« On dit qu'il y aura des courses de taureaux cet été à Bayonne comme à San -Sébastien. Andréina nous a dit que c'était horrible à voir ; pour elle qui est une petite

fille, peut-être, mais pour moi qui suis une homme, non, je pense que ça m'amusera et que tante Brooss y mènera Tolo et moi.

<î Lily s'est cassé une dent qui j.ranlait déjà et qui repoussera.

« Y a un petit veau qui s'est échappé au dernier marché et qui est entré chez nous : c'était très drôle.

« Adieu, mon cher papa, portez-vous bien à New-York et recevez les grands baisers de votre petit Pépé qui vous aime beaucoup et qui est plus sage pour vous taire plaisir.

« J'embrasse bien maman, tante Brooss et Andréina.

« PÛVÈ. *

« Ma chère Drinette,

« C'est à mon tour de t'écrire, mais tu ne feras pas attention aux fautes d'orthographe, n'est-ce pas? parce que bien sûr qu'il y en aura beaucoup.

<t Miss Lisley voulait que je t'écrive en anglais, mais je ne m'en sens pas encore capable, et en ce cas j'aurais trop écourté ma lettre.

« Je commence par te rassurer quant à ton rosier blanc qui va bien ; je le soigne en conscience , tu peux en être sûre.

« Ainsi tu n'as pas été trop malade sur le grand bateau où j'aurais bien voulu t'embarquer si Bordeaux n'était pas si loin? Tant mieux! il n'y a que cette pauvre maman, alors, qui n'ait pas de chance sur mer. Et dire qu'il faudra qu'elle recommence ce même voyage, en sens inverse, seulement.

€ Si ce pauvre papa va réellement mieux de ses yeux,

comriie maman nous Técrit, c'est que ça ira sans doute en progressant et qu'il guérira. Oh ! quelle joie !

« Tu sais comme j'aime peu les visites au dentiste ? Figure-toi que miss Lisley voulait m'y conduire pour ma dent qui bougeait, tu te rappelles? Heureusement que j'ai pu la faire tomber toute seule, et je préférais ça.

« Il y a quatre jeunes gens qui se sont noyés dimanche dans un petit bateau en voulant aller de la Barre à la mer contre la marée qui était forte ; on n'a pu en sauver aucun et ça fait trois familles en deuil, car deux de ces imprudents étaient frères.

<r La petite Mercedes que tu n'aimais pas beaucoup, tu sais ? Eh bien ! elle est devenue bien plus gentille qu'autrefois ; tu verras ça quand tu reviendras.

€ Il y a une branche du gros tilleul qui s'est cassée dans le dernier coup de vent.

€ Tu nous manques joliment, et Toto aussi, va! Notre table paraît toute petite à la salle à manger, d'autant plus que miss Lisley ne nous permet pas d'y inviter Microbe, qui s'y tient cependant et n'aboie jamais dans la maison.

€ Miss Lisley nous apprend des chansons anglaises très drôles ; si Cu entendais Baby chanter ça ! c'est à se tordre de rire.

« Adieu, ma chère Drinette, amuse -toi bien à New- York, mais surtout n'oublie pas tes amis des Tilleuls et reviens -nous vite ; nous t'embrassons tous.

€ LlLY. >

f Ma chère maman,

f Gomme je ne sais pas encore très écrire , miss Lisley me corrigera ma lettre.

iK8 LA DAME EN BOIS

€ Je VOUS aime bien et papa aussi.

« Et tante Brooss et Drina aussi.

f Je suis à peu près sage.

« J'aime toujours pas la soupe ni à compter les nombres.

« Sidonie a été malade ; elle va mieux.

€ Je garde des macarons pour Toto, mais je trouve qu'ils sont durs comme du bois ; est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux les manger avant que ça soit encore plus dur ?

€ Miss Lisley nous a emmenés à Biarritz, où nous avons joué avec le sable.

« Ma main est fatiguée et je vous dis adieu , ma petite maman chérie, parce que aussi j'ai mon catéchisme à apprendre. C'est ennuyeux.

c Et je vous embrasse très.

<r Baby. >

€ My dear aunt Brooss,

€ Je suis bien content que vous ayez pensé h me donner, au collège, des nouvelles de papa et de maman, et encore plus content de ce que ces nouvelles sont bonnes. Oh î si ce médecin spécialiste peut guérir tout à fait les yeux do papa, comme je vous remercierai, car enfin c'est vous qui l'avez poussé à faire ce grand voyage dans ce but.

< Il me tarde tant de vous revoir avec mes parents et Drinette I A Paris , je me sens encore plus loin que quand j'étais à Baydnne, et j'envie mon frère et mes sœurs qui vous reverront avant moi.

<r Voulez-vous dire à papa et à maman que j'ai eu trois bonnes places et que j'espère que mes prochaines compositions seront aussi satisfaisantes?

LA DAME EN BOIS if>9

€ Si Andréinà ramenait un petit nègre de là-bas, ça serait bien amusant. Nous rappellerions Boule de Neige, comme dans un livre que j'ai lu.

« Je m'habitue bien au collège, quand même il y a un type qui me querelle toujours.

« Aujourd'hui le pain était frais, mais la viande dure; Pépé, qui est gourmand, trouvera qu'on n'a pas assez de dessert quand il sera ici à son tour.

« Mais je vous dis sans doute des choses qui ne vous intéressent pas, chère tante Brooss, et, en vous remerciant encore bien de ce que vous faites pour papa, je vous embrasse bien respectueusement.

c Votre neveu de contrebande,

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