‹ La dame en boisChapitre 4 sur 14 · AUX POULLES · texte numérisé non relu

AUX POULLES

DÉFFANSE DE PASSÉ

€ D'abord , c'est plein de fautes d'orthographe, d ricana Pépé qui n'y regardait pourtant pas de si près quand on lui faisait une dictée.

Interdite , Lily regardait son ouvrage , ne sachant s'il fallait croire ce taquin de Pépé.

Elle prit le parti d'aller en référer à sa mère, qui redressa les erreurs grammaticales de l'affiche.

Le médecin rentrait, ayant achevé sa tournée de malades, et il serrait dans ses bras ses chers enfants.

Cela fait, on colla le papier au bout de la règle que Ton ficha en terre, récriture tournée du côté du poulailler.

Nous ne savons si mesdames poules profitèrent de l'avertissement, mais Baby fut satisfaite et c'était Fessentiel.

Toto se mit à jouer avec Microbe , le chien de la maison, et Pépé se balança à l'escarpolette; il n'était pas gai comme son frère et ses sœurs, M. Pépé, car sa conscience lui reprochait à la fois sa paresse et son mensonge.

Il ne savait pas un mot de sa leçon de géographie, et n'avait pas fini son analyse , quoiqu'il prétendît le contraire tout à l'heure.

Or, son père allait bientôt rentrer; en ce moment les malades n'abondaient ni à Bayonne ni à Biarritz, et M. Mellinier avait un peu plus de liberté.

Master Pépé avait peur; il n'ignorait pas que le docteur ne plaisantait ni avec les paresseux ni avec les menteurs.

Tout de nfiême , pensa le petit garçon , si je courais à la salle d'étude donner un coup d'œil à mon devoir avant que papa ne rentre, j'aurais le temps.

Mais non, il n'en avait pas le temps, car au moment même où il descendait de sa balançoire, les roues d'une voiture légère grincèrent sur le sable, et trois petites voix joyeuses crièrent ensemble :

« Papa! »

En effet, le médecin rentrait, ayant achevé sa tournée de malades, et il serrait dans ses bras ses chers enfants, remarquant seulement que Pépé s'avançait vers lui avec moins d'empressement que de coutum.e.

Oh! oh! pensa -t- il, voilà un petit homme qui ne m'a pas l'air d'avoir la conscience à l'aise.

Il alla embrasser sa femme, prit sur son épaule la petite Isabelle, très fière de se voir si haut perchée, raconta quelques nouvelles du jour et dit ensuite :

« A-t-on travaillé ce matin, les enfants?

— Oui , papa , répondirent Toto et Lily avec l'assurance d'écoliers en règle avec leur tâche.

— Toi, Pépé, va me chercher ton cahier d'analyses et la leçon de géographie que je t'ai donné à apprendre, t

Pépé passa du rose au coquelicot, et du coquelicot au ponceau.

d J'y vais, papa, d dit-il, comme à regret.

En route il pensait :

Si on pouvait venir chercher papa pour un malade très pressé I

Mais, quoiqu'il mît un temps considérable à chercher son livre et son cahier, Tévénement désiré n'arriva pas, et Pépé eut la douleur de retrouver M. Mellinier assis tranquillement au salon, faisant galoper sur son genou M"e Baby enchantée.

<r Donne, » dit le docteur, en tendant la main.

Il vit l'analyse inachevée, fronça le sourcil et ne souffla pas mot ; il prit le livre et dit :

« Commence ! »

Hélas ! l'infortuné Pépé commença bien , mais il ne put aller plus loin que la troisième ligne; Toto eut beau lui souffler la leçon et lui adresser maints signaux télégraphiques derrière le dos de son père , Pépé demeura muet comme une carpe.

« Il n'a donc pas étudié? d demanda M. Mellinier, en lui rendant le livre, mais en s'adressant à sa femme.

Celle-ci leva les yeux de dessus son ouvrage et répondit :

<r II m'a affirmé que si , mon ami , mais ce n'est pas la première fois qu'il altère la vérité. »

Pépé baissa le nez , rouge de confusion ; puis , voyant son père parler d'autre chose , il pensa avec un soupir de soulagement :

Ouf ! je l'ai échappé belle ! J'ai bien cru que papa allait doublement me punir.

Soudain Lily prit la parole :

c Papa, c'est jeudi, et vous nous avez promis une surprise.

— C'est vrai , répliqua M. Mellinier d'un air tout content, je ne l'ai pas oublié et je vais vous faire choisir entre deux plaisirs : ou bien une promenade à la piage de Biarritz où nous nous rendrons par le tramway , suivie d'un goûter chez Miremont ; ou bien une séance de ventriloquie ce soir aux glacis de Bayonne.

— Uno séance de ventri -quoi? fit Toto entendant l'oreille.

— De ventri loterie; on gagnera quelque chose, répondit Lily, qui.se figurait avoir compris.

— Ne dis donc pas de bêtises, reprit M. Mellinier en riant. La séance dont je parle est faite par un Américain, qui peut à lui seul émettre plusieurs voix et soutenir une conversation comme si trois ou quatre interlocuteurs étaient réunis; en réalité, il fait causer des poupées de bois qui paraissent animées. Au reste, je ne puis vous en dire davantage, n'ayant pas vu le ventriloque en question ; j'ai simplement entendu dire qu'il était très fort.

— Oli! papa , nous choisissons les poupées parlantes! s'écria Toto, les yeux brillants de joie.

— Parce que, continua Lily, des promenades à la plnoe et des goûters chez Miremont , nous en aurons d'autres, tandis que ce ventri... chose enfin, il ne restera pas éternellement dans le pays. »

M. Mellinier crut devoir rappeler à sa fille le mot de ventriloque que sa mémoire retenait mal. « Est-ce e j'irai? demanda Baby.

— Oui, si tu ne t'endors pas à la fin du dîner, j> répondit sa mère.

Baby promit de tenir ses yeux grands ouverts.

« Oh ! comme ce sera amusant ! 3> s'écria Pépé , qui n'avait pas encore pafî^

Le docteur Mellinier le regarda avec stupéfaction.

« Est-ce que par hasard tu te figures que tu seras de la partie, mon ami? demanda-t-il.

— Mais, papa...

— Détrompe -toi alors, mon pauvre garçon. Je croyais que, de toi-même, tu comprendrais que tu n'as pas mérité d'être de la partie.

— Alors, je ne verrai pas les dames et les messieurs en bois? larmoya Pépé.

— Tant pis pour toi, mon ami! il fallait obcir, travailler quand tu le devais , et surtout dire la vérité. Tu peux aller tout de suite rapprendre ta leçon, achever ton analyse et y ajouter le verbe mentir, d

Pépé éclata en sanglots.

Son frère et ses sœurs intercédèrent pour lui, mais en vain; M. et M^e Mellinier restèrent inflexibles : Pépé avait trop besoin d'une bonne leçon.

Et pendant que Toto , Lily et Baby continuaient à jouer au jardin, l'infortuné monta à la salle d'étude qu'il arrosa de ses pleurs.

Il transperça de même son lit de larmes plus amères encore lorsque , le soir venu , sa bonne le coucha , tandis que son papa, sa maman, Toto, Lily et Baby se rendaient triomphalement aux glacis , où s'élevaient plusieurs baraques, un cirque, un tir et un carrousel en l'honneur d'une fête patronale

La séance avait débuté par les exercices d'un éqiiilîbriste un peu rustique, mais extrêmement fort, qui excitèrent l'admiration du public ; puis vinrent deux joueurs de saxophone qui émerveillèrent l'auditoire. Enfin arriva le tour du clou de la soirée.

Baby Mellinier, qui commençait à s'assoupir, ouvrit des yeux énormes en voyant tout à coup surgir sur le devant de la scène quatre étranges personnages : ils avaient l'air vivants, par l'expression de la physionomie et par certains gestes qu'ils produisaient quand on touchait leur siège (car ils étaient assis, sauf un), quoiqu'ils fussent en bois recouvert de vêtements.

Le numéro un était un homme de grandeur naturelle, enfoncé nonchalamment dans un fauteuil peu moelleux, les jambes mouvantes, l'œil roulant dans l'orbite, le corps revêtu d'un complet à vastes carreaux, comme en portent les Anglais ; un chapeau haut de forme sur ses épais cheveux rouges.

A sa gauche était assise, également dans un fauteuil, une dame d'un certain âge, fraîche de teint, au port

raide mais au sourire agréable ; elle était habillée d'étoffes voyantes mais avec élégance.

A leurs pieds, sur une petite chaise, une fillette de l'âge de baby Mellinier environ demeurait immobile, regardant la société de ses gros yeux bleus fixes.

A droite de l'Anglais automate un négrillon en livrée était debout, la bouche fendue par un rire éternel qu: montrait ses dents blanches.

Les assistants, dont la majeure partie se composait de bambine et de bambines, étaient tout yeux et tout oreilles.

Placés au premier rang des places réservées, les petits Mellinier palpitaient de joie et d'émotion.

« C'est la dame en bois que je trouve la plus belle, disait Lily.

— Le monsieur a pourtant un bon type , faisait remarquer le docteur.

— Moi j'aime tant le négrillon ! murmurait Toto

— Et la petite fille, donc ! > s'écriait Baby. Mfne Mellinier pensa, elle, avec un soupir :

Quel dommage que mon pauvre Pépé ne soit pas là I Gomme il s'amuserait !

Enfin master William Stone parut, salué par de brillants applaudissements auxquels il répondit par une courte inclinaison de tête.

« C'est lui qui va parler pour les gens en bois, dites, papa ? demandaient les enfants.

— Comme il est maigre, > ajouta Lily.

Le docteur ne disait rien, lui; il regardait la figure de William Stone, cette douce figure voilée de tristesse et ce corps exténué dont, seul, il pouvait deviner la faiblesse sous l'apparence noble et digne.

<r Gomme il paraît distingué ! souffla M^e Mellinier à l'oreille de son mari. On dirait que cet homme exerce

iO LA DAME EN BOIS

une profession au-dessous de son rang... Il me cause une singulière impression.

— Et il a la mort sur le visage, ajouta le docteur, Tœil toujours fixé sur l'Américain ; son métier le tue.D

William Stone adressa au public quelques mots de politesse et d'explication, et l'on remarqua le son de sa voix, doux et voilé sous l'intonation étrangère qui accompagnait le petit discours.

Ce discours de deux minutes n'avait rien du charlatanisme, du boniment débité en général au public par les gens du métier.

Puis le ventriloque pria poliment la dame en bois d'adresser à la société quelques paroles aimables, ce qu'elle fit aussitôt en y ajoutant quelques gestes simples, et avec un mouvement caractérisé du menton à chaque mot prononcé.

Sa voix était nasillarde, aiguë, mais très nette et très féminine; elle fut soudain interrompue par son mari, l'homme en bois, qui, avec des gestes déterminés et des mouvements très accentués, se moqua d'elle, la contredit et rit aux éclats.

Le négrillon hocha la tête et murmura une phrase gutturale.

Tous ces différents accents, rapides, très naturels ^ étonnants, se produisaient dans la bouche du ventriloque debout et immobile entre le monsieur et la dame en bois ; et cette bouche ne renmait pas; le visage de William Stone demeurait plus impassible que celui des automates; sous sa fine moustache blonde on ne voyait remuer ses lèvres que s'il s'adressait aux personnages de bois qui étaient censés converser avec lui.

Chacun d'eux chanta à son tour une chansonnette coupée d'interruptions, de rires, de moqueries, de plaintes môme.

Le docteur ne disait rien, lui; il regardait la figure de William Stone.

Le monsieur en bois, comme disaient les enfants, était particulièrement récalcitrant, et son maître devait le rappeler à l'ordre à chaque instant.

Les petits Mellinier étaient absolument ébahis , ils n'avaient de leur vie vu ni entendu chose pareille ; du reste, nous devons avouer que William Stone était réellement un ventriloque hors ligne, un artiste étonnant.

« Mais, papa , disait Toto , il n'est pas possible que cet homme produise à lui tout seul tous ces sons.

— Si, mon ami, c'est là justement l'art de la ventriloquie : les produire différents sans que rien n'en paraisse.

— Moi je crois, dit Lily, qu'il y a des enfants cachés dans les corps en bois et qu'ils parlent pour les poupées.

— Tu peux être sûre que non , mignonne.

— Et les mouvements, qui les fait faire aux personsages ?

— William Stone, au moyen de ressorts invisibles sans doute. j>

Lily se tourna impétueusement vers ses parents :

« Oh ! papa, maman, que j'aimerais à avoir une poupée comme la dame en bois ! »

M. et Mme Mellinier se mirent à rire.

f Merci, répondit la seconde; outre que ce jouet coûterait fort cher, il serait par trop encombrant. j>

Quant à Baby, elle était plutôt épouvantée, autant par les figures de bois que par les sons qu'elles produisaient.

Cependant la représentation touchait à son terme : afin de bien prouver à ses auditeurs que ses personnages ne renfermaient rien de suspect dans l'intérieur de leur corps, l'Américain détacha leur tête du tronc et vint sur le devant de la scène les faire converser plus près encore du public.

Des applaudissements frénétiques l'accompagnèrent

quand, la séance terminée, il se retira ; alors, les enfants ravis et les parents vraiment amusés s'apprêtèrent à rentrer chez eux.

Les Mellinier restaient les derniers dans la salle de spectacle afin d'éviter l'encombrement, et ils virent ainsi ^Américain revenir sur la scène pour y mettre un peu d'ordre.

Alors M. Mellinier, qui était la bonté même, enjamba le bord de l'estrade, s'approcha du ventriloque et lui adressa quelques compliments qui parurent flatter l'artiste.

« Voulez -vous voir mes automates de près ? demanda William Stone ; je vous expliquerai mes trucs.

— Je veux bien, et ça amusera ces petits curieux, répondit le docteur en désignant les enfants ; Baby sera même rassurée en touchant l'homme et la dame en bois, qui lui ont fait un peu peur. Et ne craignez pas que je profite de vos confidences : je suis médecin et ne vous ferai jamais concurrence, s ajouta-t-il en riant.

William Stone les emmena tous dans l'arrière -théâtre, où il serrait son matériel et où sommeillait la petite Andréina sur une fourrure, en attendant que son papa l'emmenât se coucher.

« Et celle-ci, est-ce aussi une poupée? demanda naïvement Lily en la montrant du doigt.

— Celle-ci est ma fille, mon unique enfant, répliqua l'Américain en attachant un regard d'infinie tendresse sur la fillette qui s'éveillait doucement, surprise par les arrivants.

— Papa ! mon papa ! j> fit-elle en lui tendant ses bras caressants.

Puis, comme elle était gentille et bien élevée, elle sauta à terre en apercevant des étrangers et les salua d'un sourire.

« Comme elle est mignonne ! s'écria Lily ; peut -on l'embrasser, monsieur?

— Mais certainement, miss, elle en sera très heureuse.

— Ah ! c'est joliment amusant, tout ce que fait et dit votre papa ! reprit la petite Mellinier, quand l'Américain eut montré aux visiteurs le système employé avec ses personnages de bois.

Alors M. Mellinier s'approcha du ventriloqup et lui adressa quelques complinients.

— Oui, mais ça le fatigue beaucoup, répliqua en mauvais français la petite Andréina ; après les séances, il tousse toujours tellement 1

— Ne pourriez-vous prendre quelques semaines de repos absolu ? j> demanda le docteur à William Stone, en examinant, sans en avoir l'air, son visage maigre et pâle.

Autour des lèvres décolorées du ventriloque il y eut comme un sourire.

<r Non, je ne le puis pas, d répliqua-t-il.

Puis, comme gêné par ces questions pourtant pleines de sollicitude, il ajouta :

« Mais je compte sur le bon climat du midi et sur le

parfum fortifiant des pins qui avoisinent la mer, pour me remettre de mes fatigues, d

Mellinier ne répondit pas, car il n'avait pas le même espoir, lui.

Les enfants admirèrent de près les personnages de bois, et se divertirent beaucoup lorsque le ventriloque poussa un ressort dans le bras de milady qui produisit aussitôt un petit rire aigu et bizarre

Puis, comme il fallait coucher toute cette jeunesse, les Mellinier prirent congé de William Stone après avoir bien caressé la mignonne Andréina.

Debout sur le seuil de la porte, TAméricain les regarda s'éloigner dans la nuit, murmurant, le cœur serré :

« Ces enfants sont heureux : ils ont père et mère pour prendre soin d'eux. Que deviendrait la mienne si je venais à lui manquer? Enfin, ce sont de braves gens qui méritent leur bonheur, et moi, pourquoi me tourmenter, puisqu'on dit qu'aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture ? j>

Le lendemain, le pauvre Pépé se sentit doublement puni et regretta vivement sa soirée manquée , aux descriptions enthousiastes que lui firent ses sœurs et son frère ; il se promit bien de ne plus s'exposer, désormais, à de pareilles déceptions.

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