‹ La dame en boisChapitre 5 sur 14 · TOROS Y TOREROS · texte numérisé non relu

TOROS Y TOREROS

Le 15 du mois d'août, William Stone eut une bonne inspiration : ayant appris que la reine d'Espagne se rendait comme tous les ans avec le petit roi à San -Sébastien et que sa présence, ainsi que les courses de taureaux qu'on y donnait, y attirait une loule considérable, il résolut d'en profiter et de s'y installer quelques jours d'avance avec la famille Émerillot et naturellement sa chère Andréina qui ne le quittait jamais.

Malgré la chaleur qui y régnait, le père et la fille trouvèrent beaucoup de charme à la petite ville espagnole, presque française encore tant elle est près de la frontière ; la mer y est ravissante dans la plage en forme de baie qui s'avance jusque dans la ville aux heures de marée. Seulement, tout à l'attente des plaisirs prochains, de la course de taureaux surtout pour laquelle il réserve toutes ses économies, le peuple espagnol ne s'arrêtait guère au petit théâtre de William Stone. Seuls, quelques riches baigneurs en quête de distractions y entraient parfois.

Le jour de la fête ce fut pis encore , et l'Américain dut fermer sa maisonnette

« Nous ne ferons absolument rien aujourd'hui, petite,

dil-il à sa fille étonnée de reffervescence qui courait dans la ville. J'aurais dû penser que l'Espagnol ne voit qu'une chose au monde : la corrida de toros, et que tout autre spectacle est sans attrait pour lui. Bah ! nous allons tout simplement nous offrir une journée de repos, et cela nous amusera de regarder la foule bigarrée et bruyante qui va et vient dans les rues.

— Et cette course de taureaux, papa, est-ce que c'est joli à voir ?

— Très beau comme aspect, m*a-t-on dit, car je n'en ai jamais vu moi-même, répondit Stone en souriant, mais je doute que ma petite fille la goûte beaucoup, car elle n'a pas d'inclinations sanguinaires.

— Est ce que ça coûte très cher, ce plaisir-là?

— Je ne sais trop : il y en a pour toutes les bourses ; nous n'avons qu'à consulter une des affiches dont la ville est pleine. »

En eiïet, Stone et Andréina s'approchèrent d'une muraille où s'étalaient de rutilantes gravures coloriées représentant les toreros combattant les redoutables bètes dans leurs costumes éclatants ; au-dessous étaient les noms des héros agiémentés d'épilhètes louangeuses, et le prix des places.

L'amphithéâtre de San-Sébastien, étant très grand et très beau, peut contenir beaucoup de monde, et si les loges et les stalles à l'ombre coûtent cher, le peuple trouve des places au soleil et sur les gradins à bon marché.

Pensant faire plaisir à sa fille chérie, Stone prit deux tickets de ces dernières ; outre que, ce jour-là, le soleil voilé de brumes ne donnait pas beaucoup de chaleur, l'Américain ne comptait pas qu'Andréina goûterait longtemps ce spectacle de sang et de meurtre ; il était donc inutile de payer plus cher des places dont on ne profiterait peut-être guère.

Néanmoins , l'ouverture de la course ravit la fillette, qui battit des mains à l'entrée de la corrida, à l'aspect des mules caparaçonnées, ornées de pompons rouges et de grelots ; de la cuadrilla ou troupe de picadores, de matadores, d'espadas, de monos savios ou singes savants, amsi nommés, on ne sait trop pourquoi, parce qu'ils font

L espada était le fameux Espartero.

pour ainsi dire le métier de domestiques, emmènent les chevaux blessés, forcent les paresseux à avancer et ouvrent les portes de Tarène aux taureaux.

La musique jouait de brillantes marches, les gradins étaient couverts de johes femmes brunes ou blondes en mantilles blanches ou noires, parées de roses rouges et riant et jasant sous les éventails déployés.

Le président de la course, qui était ce jour-là le gober-

nador ou gouverneur de la ville, de sa tribune ornée d'étofFes ponceau jeta la clef du toril au cavalier qui dirigeait la cuadrilla et qui l'attrapa au vol avec adresse , dressé sur son cheval ardent.

Puis toute la troupe rentra sous la voûte; les picadores armés de piques, se tenant tout bardés de fer sur leurs maigres montures à l'œil bandé, demeurèrent dans l'arène ainsi que les toreros munis de leurs capas et de banderillas.

Un des toreros, le plus en vogue en ce moment, vint offrir le taureau à une des belles senoras dont il portait les couleurs sur sa veste brodée d'or, c'est-à-dire qu'il lui fit les honneurs de la course, car on conçoit qu'il ne pouvait lui apporter le féroce animal là, sous son balcon.

Enfin la musique se tut, les cérémonies de la présentation étant finies, et au milieu d'un silence palpitant on ouvrit la porte au taureau.

C'était une bête magnifique au sang ardent, à la queue battant les flancs, au regard rouge, aux cornes aiguës ; étonnée d'abord à l'aspect de l'amphithéâtre lumineux dressé devant elle, et surtout éblouie par le soleil succédant à l'obscurité relative de sa prison, elle jeta un regard surpris autour du cirque, recula en renâclant et creusa le sol de son sabot.

Le petit cœur d'Andréina palpitait comme un oiseau pris au piège, et, df^à frémissante, la fillette se serrait contre son père en murmurant :

« Est -ce qu'il va faire du mal à quelqu'un, papa?

— C'est probable, ma mignonne, j> répondit Stone en souriant.

Au même instant, des cris et des applaudissements éclatèrent :

c Bravo I bravo toro ! »

Et Dieu sait que les Espagnols ne sont pas plus avares de félicitations bruyantes que d'épithètes flétrissantes

aussi bien pour l'homme que pour laminai, selon que Tun ou Tautre fait un coup habile ou maladroit.

En effet, cette fois, le taureau ayant couru sur un des misérables chevaux, le cavalier l'avait écarté rapidement de sa lance ; quelques banderilleros agacèrent aussi ranimai, faisant des passes avec leur capa ou manteau rouge, qui a le don d'énerver sensiblement le taureau ; déjà le public commençait à injurier la bête trouvée trop inoffensive par lui sans doute, lorsqu'elle fondit sur une des pauvres rosses qui tremblait de tous ses membres et lui ouvrit le ventre d'un seul coup de ses cornes redoutables.

Le cheval, horriblement ensanglanté, perdant ses entrailles, chancelant sur ses jambes, essaya vainement de ruer et, poussant un gémissement de douleur, roula sur l'arène, tandis que son cavalier se dégageait vivement et courait prendre un cheval frais.

Voyant l'inutilité de ses efforts pour embrocher les banderilleros qui l'esquivaient lestement, affolé par les hameçons de fer que ceux-ci enfonçaient dans son cou et qui l'ensanglantaient affreusement, le taureau se rua sur un autre cheval , puis sur un troisième ; il en coucha ainsi cinq sur le sable, et même, en sa fureur, revenant aux morts dont on ne pouvait débarrasser l'arène, il s'acharnait sur eux, les soulevait en l'air sur sa tête robuste.

C'était un carnage hideux : un cavalier, que le poids de son armure empêchait de se relever et que sa monture avait entraîné en tombant , avait été blessé ; dans «on effervescence, deux fois le taureau franchit le petit mur élevé pour servir d'abri aux toreros et aux monos savios ; mais cette drôlerie n'offre heureusement aucun danger pour les spectateurs, l'étroit couloir étant borné vers les gradins par une balustrade haute et solide, et l'un ne faisait qu'en rire.

Ce fut la seule chose qui amusa Andréina, ainsi que le délire exultant des Espagnols que rien ne contient quand il s'agit de taureaux ; tout le reste du temps, elle tenait sa tête cachée sous le bras de son père, ne voulant point voir l'ignoble boucherie qui avait lieu dans l'arène.

Enfin le taureau ayant été reconduit dans le cirque et fatigué à point, l*espada arriva, salué par des cris d'enthousiasme et tenant en main sa longue épéa qui allait immoler le féroce animal.

« Tu peux regarder, maintenant, ma petite, dit William Stone à sa fille; la mort du taureau sera prompte et moins dégoûtante que ce qui vient de se passer. j>

Andréina risqua un œil à travers son petit éventail de papier peint, mais son pauvre cœur restait soulevé de dégoût.

L'espada était le fameux Espartero, qui depuis a fini si malheureusement un beau jour sur l'arène de Madrid, éventré par la bête qu'il venait de percer de son épée.

Après quelques essais infructueux , il parvint à prendre le taureau de face, et, au moment où Tanimal, éreinté, mais encore féroce, baissait le cou pour s'élancer, il lui enfonça la lame entre les deux épaules presque jusqu'à îa garde.

La pauvre bête souffla bruyamment, leva la tête et, la langue pendante, huma l'air avec force; ses jambes fléchirent, mais elle resta debout, tourna trois fois sur elle-même, fit encore quelques pas en avant, rendit un flot de sang noir par la bouche et tomba.

Gomme elle respirait encore , on l'acheva d'un coup de stylet entre les deux cornes : la mort fut instantanée.

Alors ce fut un délire universel : les dames jetaient les bouquets de leur corsage à Espartero, les hommes des cigares, ce qui est le plus grand régal d'un Espagnol.

Les gens du peuple, transportés d'enthousiasme,

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lançaient dans l'arène ce qui se trouvait sous leur main,

jusqu'à des bouteilles, des chapeaux et des bottines ou

des espadrilles.

Mais Andréina ne pouvait même pas rire de celte f(«!ie

comique; le front caché sur l'épaule de son père, elle

répétait :

« Papa, allons-nous-en, allons-nous-en ! j>

William Stone, qui était lui-même fort pâle, emaiena

Andréina alla se plonger avec ravissement dans la mer.

bien vite sa fille, heureux d'e« avoir fini avec ces émotions.

Dehors, ils respirèrent l'air avec délices, et Andréina alla se plonger avec ravissement dans la mer, tandis que son père lui portait envie pour ce plaisir du bain froid qui lui était interdit.

Ils firent ensuite quelque recette avec les poupées de bois, qui tentèrent les promeneurs ou les malchanceux qui n'avaient pu trouver place dans Tamphithéâtre des courses.

Ainsi le voyage de San -Sébastien ne fut pas une tentative infructueuse, quoiqu'il ne rapportât pas beaucoup d'argent ; la vue des jeunes Espagnoles rappela au père

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et à la ûUe la petite Gonchita Salapès si capricieuse mais :; gentiU.! avec laquelle ils avaient voyagé de Bordeaux

' Av'aTla fin du mois, Stone se réinstalla dans cette dernière ville où il avait loué un emplacement aux glacis et où il espérait bien gagner encore quelque argent.

CHEZ TANTE VLEXANDRINE

Depuis une semaine master Pèpé s'était montré un modèle de bonne conduite et a'application ; c'est qull s'attendait bien à ce qui lui pendait à Toreille.

Tous les ans aux vacances , tante Alexandrine réunissait chez elle ses neveux et nièces avec les amis de ceux-ci, et elle leur offrait une petite fête.

Cette année, elle avait pensé à un petit voyage à Cambo, Yoire même à San-Sébastien, à une course d'ânes, à une partie en mer ; mais tous les marmots assemblés avaient comploté et demandé un grand goûter dans le beau jardin de tante Alexandrine, suivi d'une représentation des poupées automatiques de William Stone.

Naturellement, tante Alexandrine avait acquiescé au vœu général, et par une radieuse après-midi de dimanche les chers bébés prenaient leurs ébats chez elle, au grand désespoir du jardinier qui s'attendait le lendemain à trouver ses plantes la racine en l'air, les fleurs en terre.

Jusqu'au goûter tout allait comme sur des roulettes, mais ensuite les mamans et les gouvernantes ne répondaient plus de rien, tante Alexandrine ayant la terrible

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habitude de faire boire un peu de vin d'Espagne aux bambins.

Alors jugez de l'effervescence de ces petites têtes, une fois la capiteuse liqueur dégustée.

Ce jour- là, le lunch fut si bon que la petite bande eut grand besoin de prendre un peu l'air sur la terrassé de tante Alexandrine où soulïlait la brise de mer ; quand le calme fut revenu chez les gentils convives, on les installa dans la plus belle salle de la maison , au bout de laquelle se dressaient une estrade et les poupées de bois de l'Américain.

Celui-ci avait amené avec lui sa fillette, afin de ne pas la laisser seule à Bayonne, et, sur Tordre de tante Alexandrine qui pensait à tout, Toto Mellinier avait été chargé de la faire goûter.

Mais Andréa refusait gâteaux et sucreries, et, toute triste, elle répétait :

« Papa n'aurait pas dû venir : il a été malade toute la journée d'hier et toute la nuit. i>

En effet, William Stone était affreusement pâle quand il commença son travail.

Les enfants l'écoutaient, bouche béante, tandis que les parents, se pressant au second plan, prenaient plaisir, eiîx aussi, à regarder et entendre le ventriloque.

On s'amusait beaucoup ; seuls , un œil et une oreille exercés pouvaient deviner quel effort surhumain faisait William Stone pour se tenir debout et pour parler.

Plusieurs fois dans le cours de la séance, le malheureux, pris de vertige, ©hancela sur ses jambes.

€ Cet homme serait- il ivre? d murmura tante Alexandrine épouvantée.

Le docteur Mellinier se retourna vers elle.

« Non, mais il est malade, dit-il en secouant la tête, bien malade. *

Hélas ! la séance s'achevait à peine que rAméricain s'abattit sur le sol, comme foud'Toyé ; vite, on envoya les enfants jouer dehors et Ton s'empressa autour de lui.

Par bonheur, le docteur Mellinier avait pu prendre part à la fête sans s'être vu demandé au dehors pour un client pressé ; il fit transporter William Stone dans une chambre confortable du rez-de-chaussée et se mit en devoir de le soigner.

Le médecin ifjstalla le malade dans un bon landau.

Mais le bon médecin conservait peu d'espoir, et pour ne pas causer un trop grand embarras à tante Alexandrine qui devait rejoindre son mari à Paris le surlendemain, il installa le malade dans un bon landau avec la petite Andréa désolée, et les fit amener à l'hôtel Saint- Étienne à Bayonne ; des glacis où s'élevait la villa des Tilleuls, le docteur pouvait donc facilement aller soigner l'Américain ; quant aux poupées de ce dernier, on les fit rapporter à Bayonne par un commissionnaire.

La jolie maison de tante Alexandrine vit s'envoler vers sept heures ses joyeux oiseaux; bambins et bambines, lavés et peignés à tour de bras quelques heures auparavant, s'en retournèrent fripés et barbouillés de terre et

de chocolat, tant ils s^étaient amusés dans le jardin de la bonne dame.

Mais celle-ci restait soucieuse : l'accident arrivé au pauvre ventriloque la remplissait de compassion, et quoiqu'elle ne fût pas très riche, elle chargea M. Mellinier de remettre à l'Américain le double du prix convenu pour la séance donnée chez elle.

De leur côté, les petits Mellinier étaient rentrés à la villa des Tilleuls tout attristés : leur père leur avait dit que William Stone était très malade , et ils pensaient à la petite Andréina qui leur avait paru si gentille.

« Oh I si vous vouliez , papa ! fit Toto , portant la parole en sa qualité d'aîné pour exprimer le vœu de son frère et de sa sœur.

— Quoi donc , mon mignon ?

— Vous amèneriez ici la petite Andréa pendant que son papa essaye de guérir.

-— J'y ai déjà pensé avec votre mère, répondit le docteur, mais je suis heureux, mes chéris, que vous ayez aussi cette bonne idée; j'ai même tenté d'amener Andréina avec moi, mais elle a résisté violemment, et comme elle adore son père, je crois qu'il sera impossible de l'arracher d'auprès de lui.

<i Même, elle a tellement peur que je ne l'emmène avec moi , après ma visite au pauvre malade , qu'elle s'enfuit comme un oiseau sauvage à mon approche. Pauvre petite 1 mieux vaut peut-être qu'elle profite de son père, et réciproquement, jusqu'au bout.

— 11 va donc mourir? demanda Lily qui avait le cœur gros.

— C'est à prévoir, et dans un espace de temps limité.

— Quel malheur pour l'orpheline 1 » soupira U^^ Mellinier en regardant les chères petites têtes si joueuses qui l'entouraient et qui ne manquaient de rien , elles.

Mellinier n'exagérait rien en parlant de la fin prochaine du pauvre William Stone , qui s'en allait lentement. Par économie il avait changé d'hôtel et logeait au bout de la ville, dans une auberge peu confortable où on le soignait tant bien que mal.

Il restait souvent des heures entières avec Aadréiiia pour toute gardienne; Taubergiste, qui n'avait pas le cœur absolument tendre, montait deux fois par jour et disait à l'Américain :

a: Si vous avez besoin de quelque chose, frappez bien fort le plancher avec un bâton et je viendrai, d

Car les gens de l'auberge comprenaient mal le français très incorrect d'Andréina; d'ailleurs il y avait peu de remèdes à administrer au malade. Mellinier jugeait bon de le soulager le plus possible, d'endormir ses souffrances, et inutile de le tourmenter.

William Stone souffrait peu : sa plus grande douleur était la pensée qu'il laisserait sa fille seule au monde, jetée dans la vie comme une pétale de rose au vent. Que deviendrait- elle, la chère mignonne, si douce, si aimante ?

« N'avez-vous donc aucune famille? i lui demanda un jour le docteur Mellinier qui, lui aussi, s'inquiétait de l'avenir de l'enfant.

William Stone fixa ses yeux d'agonisant sur le médecin. Depuis plusieurs jours il le voyait, fidèle et désintéressé, le visiter plus en ami qu'en docteur, lui parler affectueusement et caresser Andréina.

Mme Mellinier était venue elle-même plusieurs fois mettre un peu d'ordre dans la pauvre chambre d'auberge ; elle apportait à Andréina, de la part de ses enfants, des fleurs et des fruits qui faisaient sourire la petite étrangère.

Oui, en vérité, le mourant pouvait se confier à ce*

excellents coeurs, certain qu'ils lui donneraient aide et bons conseils; il se décida donc à répondre :

« Oui, docteur, j'ai encore un peu de famille; oh! pas beaucoup , mais enfin une sœur tendrement aimée autrefois et qui a épousé un homme de la République Argentine , rapace et égoïste.

— Vous êtes brouillé avec eux ?

— Oui, à propos d'affaires d'argent, d'un testament erroné dans sa forme et qui m'a dépossédé de tous biens en leur faveur. Ma sœur, elle, qui est juste et bonne, a voulu passer par-dessus ce défaut de forme et m'abandouner la part qui me revenait de droit en réalité. Mais son mari ne l'a pas permis et elle a dû plier devant sa volonté. C'est pourquoi j'ai quitté mon pays et je suis venu exercer ici la seule industrie à laquelle je pouvais prétendre; mais j'ai eu tort, car ce m.étier m'a tué.

— Voulez-vous que j'écrive à votre sœur ?

— Oui, répondit l'Américain après une courte hésitation; si elle ne répond pas, c'est qu'elle ne sera plus de ce monde... Mais si elle vit, nul doute qu'elle n'adopte l'orpheline que son mari a dépouillée.

— D'abord que savez -vous si Andréina sera bientôt orpheline? dit le docteur, essayant de remonter le moral de son malade.

— Oh! fit celui-ci, je sais ce que j'ai : je meurs, et c'est une horrible chose que de laisser mon enfant derrière moi... toute seule si sa tante ne la recueille pas. *

Saisi d'une vive pitié, Melhnier se pencha sur l'Américain.

« Master Stone, dit-il nettement, quand j'aurai écrit là-bas, si je ne reçois pas de réponse, je garderai votre enfant sous mon toit, je vous le jure. j>

Une émotion extraordinaire courut sur les traits rigides de Stone : il proféra avec une gratitude infinie :

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« Oh ! merci, merci! que Dieu vous rende en béii'''!'ictions tout îe bien que vous me faites ! Demain je vous donnerai l'adresse de ma sœur et vous lui écrirez. »

Hélas! en parlant de lendemain, le pauvre William s'aventurait bien, car cette soirée devait voir son dernier sourire.

Saisi d'une vive pitié, Mellmier sti pencha sur rAméricain.

L'idée qu'en cas d'abandon de la part des siens, Andréina serait recueillie sous le toit hospitalier du docteur, amena tout à coup une grande sérénité sur son visage.

Mellinier s'abusa sur l'état de son malade et crut pouvoir aller chez lui pour dîner et préparer la lettre destinée à la tante d'Andréina Stone.

Ainsi fit-il, et en retrouvant aux Tilleuls ses bienaimés riants et bien portants, son cœur se serra : cette

gaieté, ce bonheur lui fit mal, à côté de la scène désolée qu'il venait de voir.

« Retournes-tu ce soir auprès de ce pauvre homme, mon ami? lui demanda sa femme après le dîner.

— Certainement : le mieux qui se manifestait tout à l'heure en lui peut n'être que factice et je veux le revoir avant la nuit. De plus, je vais écrire à sa sœur, une dame de New- York qui eot riche et qui pourra s'occuper de l'enfant. j>

Quand il eut achevé sa missive , il la glissa dans une enveloppe qu'il laissa intacte afin d'y écrire l'adresse sous la dictée de William Slone.

Quand il entra chez celui-ci, il trouva Andréina dormant de son sommeil d'ange sur le lit même de son père qui la tenait embrassée ; mais quand Mellinier toucha la main de celui-ci, il la sentit glacée.

L'heure mortelle avait sonné pour l'Américain plus tôt qu'on ne s'y attendait; il avait dû expirer doucement, endormi pour toujours dans le baiser de son enfant. Et celle-ci, ignorante de son malheur, chaude contre ce corps qui se glaçait, continuait son rêve peut-être riant.

MeUinier s'agenouilla et pria, puis il écarta la petite fille du cadavre et la replaça dans son petit lit ; ene ne s'éveilla pas tout à fait, fit entendre seulement une plainte frêle de bébé qu'on remue dans son sommeil et dormit de nouveau à poings fermés.

€ Tant mieux, pensa le docteur, ainsi elle ne sera pas gênante, et nous éviterons une scène de désespoir. ;>

Il sonna le garçon de l'auberge , le pria de faire monter sa patronne et lui remit un billet en lui ordonnant de le porter sans tarder à la villa des Tilleuls.

L'aubergiste fut étonnée et contrariée à la vue de son client mort, et elle soupira plusieurs fois, mais du haut des bronches seulement et pour la forme, car elle ne se

sentait pas le cœur très attendri; elle se demandait avec inquiétude si la location de sa chambre lui serait intégralement payée, l'Américain ne lui paraissant pas positivement dans l'aisance.

Le docteur lui donna brièvement quelques indications, et pendant qu'aidée d'une servante l'aubergiste rendait au mort les derniers devoirs , Texcellent homme prit dans ses bras Andréina toujours endormie, Tenveloppa dans un châle afm qu'elle ne sentît pas l'humidité de la nuit et l'emporta ainsi jusqu'à la villa des Tilleuls.

Les distances sont vites franchies à Bayonne : en traversant le passage Sétreire, on arrive promptement aux glacis.

Le docteur trouva sa femme en train de mettre son chapeau pour aller le rejoindre chez William Stone.

« Tout est fini, lui dit- il tristement, et je t'apporte l'orpheUne pour que tu la soignes et la consoles en attendant que sa tante la réclame.

— Tu as donc envoyé la lettre ? d demanda M^e Mellinier qui se mit immédiatement en devoir de déshabiller la fillette pour la coucher à côté de Baby.

Le docteur se frappa le front.

« Grand Dieu! s'écria- 1 -il, c'est vrai; la lettre!

— Eh bien?

— Elle ne peut partir : je n'ai pas l'adresse de la personne en question. L'Américain avait expiré déjà quand j'ai franchi le seuil de sa chambre. i>

M^ne Mellinier demeura une minute accablée sous cette révélation, puis, reprenant courage :

ce Bah ! il est si facile aujourd'hui d'obtenir des renseignements ! Tu feras des démarches avec le peu que tu sais : le nom de William Stone et le nom de Stone seul que portait, étant jeune iille, la sœur du ventriloque.

— Ce sont de faibles indications, murmura le docteur;

New- York doit renfermer beaucoup de Stone, ce nom est commun en Angleterre comme en Amérique. Mais tu as raison, il ne faut désespérer de rien, nous pourrons peut-être retrouver les parents d'Andréina ; en attendant elle est chez nous, elle n'a rien à craindre. »

Mme Mellinier baisa maternellement le front de la petite fille, qui, à demi réveillée seulement, ne se rendait compte de rien; puis, la voyant reposer, paisible, à côté de Baby, la vaillante femme se leva, prit le bras de son mari et lui dit :

« Les domestiques veilleront sur nos enfants ; allons prier auprès du pauvre mort qui ne doit pas être abandonné. »

Et ils se rendirent tous les deux à l'auberge, dans la nuit sereine et souriante.

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