‹ La dame en boisChapitre 6 sur 14 · AUX TILLEULS · texte numérisé non relu

AUX TILLEULS

On avait dit aux quatre petits Mellinier : « Votre nouvelle amie a du chagrin : vous serez bien gentils pour elle afin de la consoler un peu. »

Et les chers mignons s'appliquaient de leur mieux à faire sourire Andréina; mais ils y parvenaient difficilement, en dépit de toute leur bonne volonté, car la pauvrette demandait à grands cris son papa dont on l'avait séparée.

— Tu sais bien qu'il est parti pour un long voyage, maman te Fa dit, lui répondait Toto, l'aîné de la bande.

— Pourquoi il ne m'a pas emmenée? Il m'emmène toujours, ordinairement.

— Dame ! c'est que sans doute cette fois il n'aura pas pu, fit le petit bonhomme en se frottant l'oreille, évidemment embarrassé.

— Et pourquoi il ne m'a pas dit adieu , pas embrassée ? — Il l'a fait bien certainement, mais tu dormais, tu

ne t'en es pas doutée.

— Eh ! oui, ajouta Lily, puisque papa t'a apportée ici tout endormie. >

Andréina parut se contenter de cette explication : à cinq ans et quand on n'entend pas très bien la langue française, on admet mieux certains raisonnements.

Afin de la consoler tout à fait , sublime de générosité , Toto offrit à Torpheline son amitié et une pomme verte qu'il tenait en réserve dans ses poches.

Pépé, lui, en veine de galanterie, apporta à la mignonne un bouquet fait à la diable, avec autant de grâce qu'y aurait mise un gendarme.

Mais Andréina ne vit que l'attention, et elle embrassa ses gentils camarades.

« Veux-tu voir Caramba? lui demanda tout à coup la petite Baby qui était très entreprenante.

— Je veux bien; mais qui est Caramba ?

— Caramba? Comment, tu ne connais pas Caramba ? Le cheval de papa , notre ami Caramba qui ne mord jamais et ne donne pas de coups de pied !

— Allons le voir, s'il est si doux que ça.

— Comme on est peu instruit dans ton pays î ... ne pas connaître Caramba ! i> répétait miss Baby qui n'en revenait pas d*une telle ignorance.

Pendant que les deux petites allaient à l'écurie prier le domestique de leur montrer le merveilleux animal qui ne mordait ni ne piétinait les enfants, Pépé se frappa le front tout à coup.

« Qu'y a-t-il? lui demanda son frère.

— J'ai oublié de demander à Andréina si elle aimait le chocolat; mon Dieu! que je suis bête! Maman nous a permis de faire la cuisine dehors aujourd'hui, nous aurions fait une crème au chocolat.

— Eh bien! il n'est pas encore l'heure de goûter, puisque nous ne sommes qu'au matin; tu as bien le temps de penser à ça. *

Tout porte à croire cependant qu'Andréina aimait le chocolat, car elle en mangea l'après-midi et même avec un certain plaisir. Les enlants jouèrent ensemble une bonne partie de la journée, sauf Toto qui, âgé de neuf ans, ne devait pas abandonner tout travail.

Andréina admira le jardin , le petit bois, les fleurs odorantes, la cascade et le ruisseau murmurants, mais elle demeura triste : ne pas voir son père pendant vingtquatre heures, c'était le premier gros chagrin de sa vie.

Hélas ! la pauvre mignonne ne se doutait pas que, pendant qu'on cherchait à la distraire, M. et M^no MeUinier conduisaient son cher papa à sa dernière demeure et s'occupaient ensuite des intérêts de l'orpheline.

Le docteur régla la dépense des Stone à l'auberge, résilia le bail que le pauvre ventriloque avait fait avec la ville pour l'emplacement de son petit théâtre, et déclara à la mairie son intention de garder l'enfant avec lui jusqu'à ce que les démarches teuA^es pour retrouver sa famille eussent amené un résultat quelconque.

La vente des objets appartenant au mort donna une faible somme qui , jointe à l'argent recueilli dans un petit coffre -fort que l'Américain transportait avec lui, forma un total d'environ deux mille francs. C'était maigre, et cet argent fut placé à la caisse d'épargne au nom d'Andréina Stone.

Par exemple , afin que la pauvrette conservât quelques souvenirs du cher défunt, MeUinier racheta pour elle quelques objets : la montre de son père, une miniature sur ivoire représentant sa mère , la douce et jolie mistress Stone morte peu de temps après la naissance d'Andrée, et enfin l'un des mannequins du ventriloque, celui que les enfants appelaient « la Dame en bois i> et qui riait quand on appuyait le doigt sur un certain ressort.

Seulement on ne laissa pas les bambins jouer avec, il

fallait respecter cette épave du passé, et Ton serra la grande poupée dans une chambre de réserve.

Très intelligente, la petite Andréina se tourmentait tout bas de ces singulières menées ; et puis on Tavait habillée de noir et cela lui donnait à réfléchir. Elle ne se plaignit pas, ne pleura pas, mais elle pâlit et maigrit peu à peu; le chagrin amena dans sa santé un profond ébranlement nerveux et elle finit par tomber tout à fait malade.

Alors le docteur et sa femme la soignèrent avec un dévouement admirable, et, du fond de sa tombe, le pauvre père dut les bénir de ce qu'ils faisaient pour son enfant bien -aimée.

Les petits Mellinier eux-mêmes se montrèrent pleins d'attentions pour la malade, surtout Lily qui, vu ses sept ans, passait presque pour une personne raisonnable.

Elle souffrait de voir souffrir Andréina, de voir poser les sinapismes brûlants sur ses petits pieds blancs et délicats, d'entendre ses plaintes et les gémissements que lui arrachait la douleur.

On n'entendait plus de rires frais dans le jardin du docteur ; à travers la maison silencieuse , les jeunes garçons marchaient avec des précautions de chat.

Mais aussi quelle fête, le jour où le bon docteur annonça que la malade entrait en convalescence et pourrait être transportée au jardin î

La maladie avait duré longtemps : l'été s'achevait maintenant, très doux, très pur et encore chaud.

Sous les grands tilleuls, en vue de l'Adour tout bleu, Andréina parut respirer avec plaisir la brise vivifiante.

Avec plus de franchise que d'amabilité, Pépé fit observer que les mollets de la fillette ressemblaient à des pincettes; le fait est qu'Andréa n'avait pas gagné d'embonpoint pendant sa maladie ; heureusement sa faiblesse et

sa maigreur devaient se dissiper, grâce à l'air pur qu'elle respirait et aux soins dont on l'entourait.

Et puis, Tenfance a tant de ressorti Pendant que ses petits amis travaillaient à la salle d'étude, sauf Baby trop jeune pour cela, Andréa, couchée dans l'herbe, jouait avec Microbe devenu son compagnon assidu.

Andréa, couchée dans l'herbe, jouait avec Microbe devenu son compagnon assidu.

L^heure de la récréation sonnée, les cinq enfants se réunissaient avec des cris joyeux et l'on s'amusait follement. Peu à peu , sous cette heureuse influence et se sentant aimée par le r'octeur et sa femme presque à l'égal de Toto, Pépé, Liiy et Baby, Torpheline recouvra la gaieté de son âge.

On lui disait maintenant que son cher papa vivait dans un repos plein de délices auprès de Dieu , et cette pensée

lui était douce , quoiqu'elle pleurât souvent encore à Tidée de ne plus le revoir.

Elle n'oubliait pas, la pauvrette, mais elle s'habituait par degrés à cette absence et elle finissait par s'y résigner.

« Si au moins nos enfants profitaient de la présence d'Andréina pour apprendre à parler Fanglais I Ils sont si paresseux pour Tétude des langues étrangères , soupirait un jour Mme Mellinier.

— Au fait, dit son mari, je vais les y contraindre. > En effet, il fut établi qu'on n'userait que de la langue

anglaise pendant les récréations et les repas ; aux heures d'étude on parlerait français.

Andréa, elle, avait assez le temps d'apprendre le français ; et , douée d'une mémoire très vive , elle s'assimilait promptement tout ce qu'elle entendait. Dans la suite, même , ce fut elle qui fit le plus de progrès en espagnol , langue très usitée à Bayonne et à Biarritz, vu leur proximité de l'Espagne.

Seul, Pépé, toujours paresseux et têtu, résistait et gardait le silence lorsque, en jouant, Andréina lui adressait la parole en anglais.

Un jour son père fut témoin de son obstination, et venant à lui :

« Mon ami, tu parleras anglais, je t'y forcerai, lui dit-il.

— Je ne la comprends pas , répondit le petit garçon boudeur en désignant Andréina.

— Allons donc! tu la comprends bien quand elle t'offre la moitié de son gâteau ou quelque chose de ce genre ; Andréina vient de te poser une question très distincte à laquelle tu vas répondre immédiatement. »

L'enfant continua à garder le silence eu regardant ses doigts.

€ Tu n'as pas besoin de contempler tes mains, le

compte y est, va. * Puis, tirant sa montre, le docteur ajouta : f Je te donne cinq minutes pour obéir. > Mais Pépé s*obstina dans son mutisme et, malgré les

signes désespérés que lui adressait Andréina, il ne trouva

rien à répondre.

« D'abord je sais bien qu'elle n'est pas toute en bois elle bouge de temps en temps. »

Devinez la punition que ses parents lui infligèrent.

C'était pour maître Pépé le jour inoubliable, non de la première culotte, mais du premier pantalon; il devait l'exhiber fièrement sur la plage de Biarritz, et son frère aîné lui a\^it vanté les douceurs de cette exhibition. Or Pépé fut privé, non de dessert, non de promenade, mais du pantalon neuf, et nous vous laissons à juger s'il fut malheureux.

Depuis ce jour, le petit garçon se décida à parler anglais comme ses frères et ses sœurs, et tous firent de

rapides progrès en cette langue. Ainsi Andréina n'oublia pas son idiome natal.

La dame en bois, qu'on avait reléguée dans une chambre de réserve, lui rappelait également son passé; l'enfant allait parfois la visiter avec ses petites amies, sauf Baby, qui avait une peur affreuse de cette grande femme immobile et pourtant vivante d'aspect.

Quand on voulait la lui faire toucher pour la guérir de ses frayeurs , Baby s'écriait :

<ï D'abord je sais bien qu'elle n'est pas toute en bois, elle bouge de temps en temps ; quand Toto veut me taquiner, il tire quelque chose là derrière et la dame remue et même rit ; alors je me sauve. »

Le docteur essayait bien aussi de faire comprendre à Baby que sa terreur était ridicule, mais il n'y réussissait pas toujours.

« Te rappelles-tu, ma bonne amie, demanda-t-il un jour à sa femme, ces figures de cire que nous avons vues ensemble à Londres la première année de notre mariage ?

— Oui , je me rappelle , répondit W^^ Mellinier, c'était imité dans la perfection.

— Est-ce que j'y étais? fit Baby qui posait toujours cette question, parlât-on du déluge, parce qu'elle tenait à honneur d'avoir assisté à la chose, lors même qu'elle ne s'en souvenait pas.

— Mais non, petite sotte, répondit sa mère en riant; tu n'étais même pas de ce monde. î

Emportés par leurs souvenirs, le docteur et sa femme parlèrent d'une autre anecdote arrivée sept ans auparavant, l'année de la naissance de Lily.

« Est-ce que j'y étais? demanda encore la petite fille.

— Non, lui fut-il répondu de nouveau.

— Oh ! mais enfin, je n'étais donc à rien? i> murmurat-elle, prête à pleurer.

On s'amusait beaucoup de cette manie d'enfant, et Pépé , un instant après , fort de la leçon qu'il avait apprise et récitée le matin même, se mit à raconter la prise d'Orléans par Jeanne d'Arc.

<L Et là, est-ce te j'y étais ? dit encore Baby.

— Mais oui, comment ne te rappelles -tu pas ça? répliqua Toto très gravement. C'est bien la peine qu'on te mène voir de belles choses.

— Ah ! oui , je me rappelle ! 2> fit Baby , qui se crut obligée de parler ainsi.

Mais quoiqu'il eût envie de rire au fond, M. Mellinier enjoignit à Baby de perdre sa "sotte habitude et à Toto de ne pas induire sa sœur en erreur, même pour plaisanter.

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