‹ La dame en boisChapitre 7 sur 14 · CIEL SEREIN · texte numérisé non relu

CIEL SEREIN

Cependant les démarches faites par Mellinier pour retrouver la famille de la petite Stone demeuraient infructueuses , par la raison que mistress Brown , la tante d'Andréina, avait quitté New-York avec son mari et l'on ne savait où ils s'étaient dirigés; hélas! l'Amérique est grande, l'univers est vaste, et les Mellinier disespéraient de jamais retrouver la trace des voyageurs.

« Allons, dit un jour le docteur à sa femme, je crois que nous pouvons considérer Andréina définitivement comme notre fille.

— Je l'espérais un peu, je te l'avoue, mon ami. Il m'eût été pénible dorénavant de voir notre chère mignonne hors de notre nid.

— Au lieu de quatre oiseaux, le nid en contiendra toujours cinq, voilà tout, reprit le médecin. J'avoue aussi que je me serais fait difficilement à l'absence d'Andréa ; je suis tellement accoutumé à la regarder comme une des nôtres!

— Et puis, nous sommes récompensés avec cette enfant de la peine que nous prenons pour elle; elle est douce.

reconnaissante, aifectueuse; elle a -ilmé les petites colères de Toto, presque guéri Pépé de «^a paresse; elle est une sœur et une amie intime pour Lily, et, moins étourdie que celle-ci, une petite mam-^n pour Baby.

— Ce pauvre William Sfone avait de bons principes d'éducation : il élevait parfaitement sa fille.

( Il m'eût été pénible dorénavant de voir notre chère mignon»* hors de notre nid. »

— D*ailleurs elle doit tenir de lui beaucoup de ses bonnes qualités. *

Hélas I en novembre , un gros chagrin tomba sur la bande des cinq enfants : Toto, qui atteignait ses dix ans, entrait au collège comme demi -pensionnaire d'abord, mais c'était un acheminement vers la grande .séparation qui aurait lieu deux ans après sa première communion.

Pour le moment, le jeune garçon partait le matin pour

Saint- Louis, collège dirigé par des Bctharamites, et il revenait le soir; on le voit, ce n'était pas une séparation déchirante; néanmoins, ]es premiers jours parurent fort longs à Pépé et aux fillettes, et le soir le collégien était accueilli comme s'il revenait d'un voyage au long cours.

Par exemple, on avait les dimanches et les après-midi du jeudi pour s'amuser à cœur -joie, et je vous assure qu'on en profitait.

Les enfants ignoraient les démarches (et leur résultat) faites par leurs parents pour retrouver la tante d'Andréa; ils avaient trouvé toute naturelle l'entrée de la fillette dans la famille et se lussent terriblement gendarmés si Ton eût tenté de la reprendre.

Andréina elle-même finissait par se croire la sœur des jeunes Mellinier, et elle donnait souvent le nom de c maman -» à leur mère.

Puisque je n'ai plus de maison, ni papa, ni rien, ni personne, pensait-elle, je resterai avec eux toujours.

Et, dans son ignorance sacrée, elle ne devinait pas qu'elle pouvait être une charge pour ses parents adoptifs qui n'étaient pas très riches.

Toute la famille vivait d'un mince revenu qui venait de la dot même de M«ie Mellinier, et surtout du travail du docteur qui avait beaucoup de clients à Bayonne et à Biarritz.

On vivait simplement à la villa des Tilleuls, mais on y était heureux: les soirs d'hiver, réunis dans le salon paisible sous l'abat -jour rose et gai de la grosse lampe, on jouait à toutes sortes de jeux amusants et intelligents; l'été, on prenait des boissons fraîches sous les hauts tilleul^, en vue du fleuve qui roulait vers la mer, tandis que la lune mettait des flaques de lueur blanche sur les pelouses, et que Microbe s'y roulait avec des aboiements joyeux.

Dans la journée, quand la chaleur était passée, on attelait Caramba à la charrette anglaise si le docteur n'en avait pas besoin pour sa tournée de malades, et toute cette fournée de jeunesse habillée de rose, de bleu, de blanc, allait se baigner soit à la Ploge des Fous, soit au Port Vieux, soit à la Chambre d'Amour ; M. Mellinier reccmniandait

Aprôs avoir remporta plusieurs prix ai; collège Saint-Louig, Toto entrait en vacances.

pour les enfants le grand air, l'eau et Texercice, aussi toute la petite smala se portait- elle comme un charme.

Après avoir remporté plusieurs prix au collège Saint- Louis, Toto entrait en vacances à la grande joie de ses frères et sœurs; aussi, pour le récompenser de son application, le docteur emmena-t-il tout, ce petit monde à Saint-Jean -de- Luz.

On s'y divertit énormément pendant un mois, puis on revint à la villa des Tilleuls où l'on continua à se récréer et où l'on fut bien aise de retrouver Fabien le cocher, Cadette la cuisinière, Rose, Caramba et même la dame en

bois que les enfants visitaient souvent et même s'amusaient à <r faire rire * , en tirant le ressort qui la forçait à produire un petit ricanement guttural et bizarre.

Mais la vue du mannequin rendait toujours Andréina sérieuse, car elle lui rappelait son cher papa.

NAUFRAGÉS POUR RIRK

Une belle journée dé congé ! C'est lé mardi - gras , et , quoique l'hiver ne soit pas terminé, le soleil e^t presque chaud aujourd'hui, le ciel d'un bleu de turquoise, et le vent de mer ne souffle pas. Aussi la famille Mellinier en profite -t- elle pour se rendre à Biarritz par le tramway, de bonne heure , afin que les enfants puissent s'amuser longtemps.

Le docteur a quelques malades à voir, lui; mais aussitôt ses visites achevées il rejoindra la petite famille sur la plage, si on ne le retient pas trop tard. On emporte un grand panier qui contient un énorme goûter, caria brise de l'Océan creuse les estomacs.

Tandis que les trois fillettes et les deux gari;ons se disposent à jouer, M"ï6 Mellinier déploie sa broderie et se met^ comme toutes les mamans, à travailler en surveillant la petite bande :

« A quoi allons -nous nous amuser? dit Toto, plus pressé que les autres de jouir de son jour de congé.

— A la main chaude, suggère Baby qui a une prédi-

leetion pour ce divertissement où elle triche toujours un peu.

— Non , construisons plutôt des forts en sable ! i» s'écrie Pépé.

Andréina fait la grimace.

< Nous y jouons , aux forts en sable , toutes les fois que nous venons à la grande plage, réplique- 1- elle.

— Cherchons des crevettes dans les creux des rochers ! insinue Lily qui aime à se déchausser pour courir jambes nues dans la vague.

— Moi, j'ai quelque chose de mieux à vous proposer, dit Toto, très grave.

— Quoi donc?

— Dis vite.

— Un jeu nouveau ? demandent les enfants avec curiosité.

— Jouons aux naufragés.

— Qu'est-ce te c'est te ça? fait Baby avec un certain dédain.

— Des gens qui se noient, répond Pépé.

— Ah! bien, c'est pas drôle. > Toto lève les épaules.

€ Que tu es sotte, Babyî tu ne comprends pas encore; c'est très drôle, au contraire.

— Alors etsplite-toi , > riposte Baby, qui n'a pu encore s'accoutumer à prononcer les q.

Toto prend une pause héroïque.

€ Yoiià : nous serons les naufragés de la Méduse; vous vous rappelez , ce grand vaisseau , dont papa nous a raconté l'histoire?

— Oui, oui, oui, crièrent les enfants. Mais tu neveux pas pourtant que nous entrions dans la mer ?

— Eh! non, nous serons censément sur un radeau; tenez, nous en construirons un avec les pliants.

— C'est cela, mettons -nous à Touvrage!

— Moi, je serai le capitaine, fit modestement Toto.

— Ne te gêne pas, va, fais- toi la part du lion, dit Pépé, jaloux.

— Je suis Taîné , le plus grand et le plus fort , riposta Toto, c'est mon droit. Toi, Pépé, tu seras mon second.

— Et nous? firent les tros petites filles.

— Lily et Andréina formeront l'équipage des matelots ; Baby sera le mousse.

— Et on la mangera à la fin , j ajouta Pépé , pour taquiner sa petite sœur.

Baby se mit à pleurer.

« Ahî mais non, je ne veux pas être le mousse qu'on mange! gémit -elle.

— Il faut pourtant bien que quelqu'un remplisse ce rôle; Andréina et Lily sont trop vieilles pour ça. d

Les deux vieilles de six et huit ans opinèrent du bonnet.

(T Pourtant, dit la petite Stone toujours prête à se sacrifier au bon plaisir des autres, si Baby ne veut pas l'être, moi je serai bien le mousse; j'ai justement un col marin et un béret; c'est très joli le costume de mousse.

— Eh bien! non, reste matelot, va, Andréa, î fit Baby, qui luttait entre le désir de rester mousse et la crainte de se voir dévorée, même en imagination.

Les rôles étant distribués et acceptés , le„ jeu commença. Nos naufragés passèrent par toutes les horreurs de la submersion et de la famine; on chanta en chœur :

Il était un petit navire,

et enfin Toto eut une idée sublime :

« En désespoir de cause, dit- il, nous allons jeter un document à la mer.

— Un quoi? demanda Lily.

— Un document, un papier que nous confierons aux flots , et sur lequel nous écrirons notre malheur et notre détresse.

— Si tu te figures qu'il durera longtemps, ton papier! fit Pépé avec mépris; je ne te donne pas deux minutes pour que Teau salée en efface récriture. »

Toto jeta à son frère un regard de commisération :

« Comme tu es naïf, répliqua- 1- il. Tu vas comprendre. »

Puis, courant à Mme Mellinier qui travaillait, abritée sous la galerie des bains :

« Maman, est-ce que nous pouvons goûter?

— Déjà, mes enfants? mais il n'est pas trois heures; il est impossible que vous ayez faim.

— Moi, je n'ai pas encore l'appétit ouvert, déclara Andréina.

— Et puis, ajouta Lily, ça n'aura plus l'air d'un naufrage et d'une disette, si nous mangeons sur le radeau. »

Pépé et Baby ne protestèrent pas , eux : ils étaient toujours prêts à se mettre quelque chose sous la dent.

<r C'est que, maman, fit Toto en se grattant l'oreille, nous avons besoin de la bouteille. »

Lorsqu'on goûtait hors de la maison , on emportait toujours une bouteille pleine de sirop et d'eau pour faire boire les enfants.

€ Je ne peux pas vous donner à boire et non à manger, mes chéris, répondit Mme Mellinier en riant : quand vous en serez ensuite à vos brioches, vous étoufferez.

— Alors , reprit Toto en retournant à ses camarades , fabriquons toujours le document; nous nous servirons de la bouteille après le goûter. > *^

Il tira de sa poche une feuille de papier blanc et un crayon tout à l'une de ses extrémités , car maître Toto avait cette louable habitude de dévorer porte -plumes,

règles et crayons, ce qui a'^est pas précisément hygiénique ; et il se mit à trac^ les lignes suivantes :

€ Sommes naufragés, eôte Nouvelle - Ecosse , entre le 426 degré de latitude est et le 25^ de longitude. Détresse affreuse. Cinq êtres bupiains suf rocher inconnu, x

Gomme on le voit, les indications étaient loin d'être précises , mais tel quel le document parut admirable aux quatre enfants: seule, Baby déclara qu'elle n'y voyait rien de drôle.

« Prends patience; le plus amusant va venir, lui dit Toto, qui macuiait à dessein le papier plié en quatre, afin qu'il eût Pair usé, vieux, avarié.

— Si tu ajoutais : « Sommes en train de manger le € mousse? j^ insinua Pépé, qui tenait à l'anthropophagie.

Baby protesta, mais on ne Técouta point, et la sinistre phrase fut placée à la suite de la déclaration.

Ensuite on jugea à propos de goûter, et Ton mit les bouchées doubles, tant on avait hâte d'achever ce jeu si amusant; de temps à autre , tandis que les mâchoires fonctionnaient avidement, on relisait le fameux document, pour s'assurer que nul détail impartant n'y manquait.

Toto data, signa : Capitaine Laclaque, et parafa.

Enfin, la bouteille étant vide, à la vive satisfaction des cinq amis, on la sécha soigm-usement, on y introduisit le papier replié; on la boucha avec mille précautions et on la confia aux flots.

La prétendue épave emportée par la vague flotta un instant à une certaine distance de la grève, puis y fut rapportée par une autre lame et s'échoua , enlisée dans le sable , à une centaine de mètres de l'endroit où elle avait été jetée.

« Ce qui serait drôle, dit Pépé, c'est sî nous wyions quelqu'un ramasser notre bouteille, prendre connaissance du contenu et en informer le chef du bureau maritime, i

Les enfants étaient très fiers à cette idée, et ils eussent donné toute la monnaie que renfermait leur petite bourse pour la voir mise à exécution par quelque promeneur crédule.

Ce ne fut pas tout à fait cela qui arriva. Toto, Pépé, Lily , Andréa et Baby , qui étaient tout yeux et tout oreilles , virent; s'avancer sur la plage deux dames , dont l'une , d'une quarantaine d'années environ, était mise avec élégance, et l'autre , plus jeune, avec simplicité.

« Si elle pouvait apercevoir la bouteille, j> dit Pépé, qui lança son pied droit à la hauteur de son front dans Texubérance de son désir.

Et voilà que M^c Mellinier, regardant sa montre, appela les naufragés et leur dit en serrant précipitamment son ouvrage :

« Mes chéris, je ne faisais pas attention à l'heure : nous n'avons que le temps d'attraper le tramway, et encore faut -il nous hâter.

— Mais papa doit venir nous rejoindre ici, s'écria Lily qui voulait gagner quelques instants de répit.

— Il est trop tard pour qu'il vienne, répliqua M^^ Mellinier; votre papa aura été retenu par ses malades, mes enfants. Allons, vite en route!

— Oh! maman, encore une minute! supplièrent les mignons. Nous voudrions tant voir ramasser notre document!

— Mais nous manquerons le tramw^ay, objecta la prudente mère.

— Nous prendrons le petit chemin de fer qui nous déposera chez nous en quinze minutes , dit Toto , l'homme éminemment pratique de la bande.

— Enfin, soit, conclut M "^e Mellinier en se rasseyant.

— Justement, il y a là- bas une dame qui reluque joliment le sable , > fit observer Pépé.

« Alors, reprit Toto en retournant à ses camarades, fabriquons toujours le document : nous nous servirons de la bouteille après le goûter. »

Les enfants avancèrent de quelques mètres vers les deux promeneuses , dont ils entendirent les voix :

« C'est des Anglaises, dit Lily, très fière de sa divination.

— Non , des Américaines, rétorqua Andréa, dont l'oreille plus experte distinguait mieux la nuance des accents.

— C'est toujours la même chose , fit Pépé le taquin.

— Mais non , ce n'est pas la même chose : moi je suis Américaine et pas du tout Anglaise.

— Quand vous aurez fini de vous disputer! dit Toto très attentif aux mouvements des deux étrangères. Elles parlent, ces dames; la demoiselle en gris se baisse, elle ramasse l'objet en question. Quelle chance! Ohl que nous allons rire ! Écoutons ce qu'elles vont dire, puisque nous savons de quoi elles parlent. »

Et, prenant des airs curieux et étonnés, les malicieux, ils s'approchèrent des deux promeneuses avec ce sansfaçon des enfants, même bien élevés, sur un lieu tel qu'une plage, c'est-à-dire propice à nouer des connaissances éphémères.

Les deux damée parurent d'abord fort intriguées à la vue du flacon que la mer avait eu le temps de rouler dans les algues et le sable.

' € Voyez donc ce que c'est , miss Lisley, dit la plus âgée dans la langue de son pays. >

Miss Lisley, qui était la demoiselle de compagnie de l'Américaine, obéit aussitôt, et, retirant ses gants, elle saisit la bouteille, aperçut dans l'intérieur un papier, brisa le verre et prit le document qu'elle déplia et présenta avec un sourire à sa compagne.

Celle-ci lut avec un grand sérieux les premiers mots, mais arrivée aux indications géographiques données par Toto, elle se mit à rire aqsai, secoua les épaules et jeta le papier après l'avoir froissé.

<r Elle n'y croit pas! » murmura près d'elle une petite voix désappointée, celle de Lily.

La promeneuse se retourna, vit les cinq mignonnes têtes alignées derrière elle , et demanda à Toto , dans un français assez pur :

€ C'est vous , mon petit garçon , qui avez imaginé cela ?

— Oui , madame , répondit Toto , un peu confus , c'était pour jouer.

— Oh ! je le devine , il n'y a pas de mal à plaisanter sur le petit papier. t>

Elle rit encore en répétant ;

« Funy! very funy, indeed! »

Ce qui veut dire :

€ Drôle! très drôle, en vérité. »

Soudain elle cessa de rire; son regard était tombé sur Andréina et elle avait eu un mouvement douloureux en apercevant la petite figure grave de l'enfant.

« Oh! murmura-t-elle , comme elle lui ressemble! quelle peut être cette petite fille? d

Au moment où elle allait interroger de nouveau, on entendit un appel de M™e Mellinier qui signifiait aux enfants de la rejoindre au plus vite pour se rendre à la gare.

Saluant rapidement les deux étrangères, Toto, Pépé, Lily et Andréina coururent prendre leurs pelles abandonnées sur le sable; plus petite et moins ingambe, Baby cria :

c Ya pas si vite, Andréina, attends-moi!

— Andréina?... fit l'Américaine avec un tressaillement violent; que dit-elle? Ce nom et cette ressemblance étrange! >

Très émue, elle retint Baby par la main : <r Qui est celle que vous appelez Andréina, mon bijou, et quel est son nom de famille?

— Andréina est celle qui a les mollets nus et un ruban noir dans ses cheveux châtains. Pas, qu'elle est gentille? Elle est ma sœur, mon autre, et s'appelle Mellinier, comme papa et maman, comme nous tous. Mais laissezmoi partir, miudame, parce que maman va me groiider

Les deux dames parurent d'abord fort intriguées à la vue du tlacon.

si je ne viens pas et nous allons prendre le train pour renlrer à la maison, d

Mistress Brooss, F Américaine, avait lâché la petite main de Baby et ne l'écoutait plus; ne se doutant pas que la petite fille, qui ne se remémorait plus guère l'entrée d'Andréina dans sa famille, la considérait tout à fait comme sa sœur, la bonne dame la crut sur parole et soupira profondément en disant :

€ J'ai pensé une minute être sur la voie; aussi cette

ressemblance!*., et Ce nom d'Androina 1 . . . Ah! mon pauvre frère, ma pauvre nièce! quand les retrouverais -je? Sans doute William m'en veut encore; il ne sait pas que, veuve depuis plusieurs mois et libre d'agir selon mon cœur, je le cherche partout , lui et son enfant , pour leur rendre la fortune à laquelle ils ont droit et les supplier d'oublier nos différends. Ah! je donnerais beaucoup pour être enfin au bout de mes recherches.

— Vous y arriverez, madame, vous y arriverez, dit la demoiselle de compagnie, émue de ce chagrin si sincère; seulement il faut un peu de temps et de patience puisque vous tâtonnez dans l'inconnu. Peut-être master Stone, obligé de gagner sa vie, à-t-il dû changer de nom...

— C'est vrai; et peut-être est- il mort aussi! répliqua l'Américaine avec amertume. Oh! ce serait affreux, cela. Mort sans s'être réconcilié avec moi alors, en me croyant égoïste et indifférente... Et puis, que serait devenue l'enfant? En quelles mains serait- elle tombée?... J'ai bien fait mettre une note en différents journaux américains ou français; mais William les a-t-il lus?

— Ayez confiance, madame, répéta miss Lisley : vos efforts seront récompensés un jour, je vous l'assure; mais il faut le temps. Ne vous livrez pas à ces pensées tristes qui vous font du mal.

— Miss Lisley, reprit mistress Brooss, vous avez raison, j'ai tort de me laisser aller au découragement. Venez, nous ferons un tour au casino, puis nous dînerons, et dans quelques jours nous retournerons à Paris; j'aime mieux revenir ici pendant l'été. >

Un soir de novembre, en revenant du collège, Toto se pâma de rire à la vue de Microbe qui aboyait avec fureur devant une simple canne surmontée d'un chapeau qu'un visiteur avait déposés dans le vestibule avant d'entrer au salon.

€ Eh bien! mon ami, lui dit l'écolier, tu peux te vanter de prendre des vessies pour des lanternes : cette canne et ce chapeau ne sont pas un malfaiteur, mais le bien de notre vieil ami M. de Ripai, qui est venu serrer la main à papa.

— Ne gronde pas Microbe, mon garçon, s'écria M. Mel- Unier en apparaissant tout à coup au bas de l'escalier, précédé de M. de Ripai; il fait son devoir en aboyant avec fureur contre ce qu'il ne connaît pas; c'est ainsi qu'on se défend des voleurs.

— Est-ce vrai, papa, ce qu'on m'a dit à Saint- Louis aujourd'hui, qu'il y a dans le pays une bande de malfaiteurs qui cherchent à dévaliser les villas et qui ne reculent même pas devant un coup de couteau?

— C'est vrai, répondit le docteur en baissant la voix,

mais ne crie pas si fort : tes sœurs et ce poltron de Pépé n'ont pas besoin de le savoir pour trembler de peur le soir dans leurs lits.

— C'est même si vrai, mon cher Toto, dit à son tour M. de Ripai, que je viens emprunter son chien à ton papa pour cette nuit seulement.

— Comment, vous aller emporter notre ami Microbe?

— Oui, mon enfant, j'ai donné campo à mes domestiques pour vingt-quatre heures, et comme je vais me trouver seul dans la côte des Basques, ma maison étant un peu isolée, je prie ton papa de me prêter Microbe pour cette nuit; un chien est une mesure de prudence en pareil cas; je vous le rapporterai fidèlement demain, je vous le promets,

— En venant nous demander à dîner, je Tespère bien? ajouta M. Mellinier en souriant.

— Oui, j'accepte sans façon et j'apporterai des dragées à ces moutards. »

Peu flatté d'être compris dans ceux que désignait l'épithète de moutards, Toto regarda s'éloigner avec une moue expressive le bon M de Ripai qui tenait Microbe en laisse.

« Tout ça c'est très gentil, murmura l'enfant, mais nous voilà sans chien.

— Bah! vous n'en mourrez pas pour vous passer de Microbe. pendant vingt- quatre heures, dit le médecin.

— Et si les voleurs nous attaquent, nous aussi, papa? > M. Mellinier se mit à rire :

€ Pas de danger, mon garçon : ils ne s'en prennent pas aux habitations qui sont aux portes de la ville; et puis, que nous prendraient-ils? Nous nous servons de ruolz pour manger et je ne conserve pas de valeurs chez moi.

— C'est vrai, papa, mais les cambrioleurs n'en savent rien, fit observer assez judicieusement Toto.

Toto se pâma de rire à la vue de Microbe qwi aboyait avec fureur devant une simple canne surmontée d'un chapeau

Vk J^AME EN «OIS «S

— G'«est ^gal, fions sommes ea nomère pour nous défendra, ¥a., mignon, -et Us demeures très peuplées ne tentent pas les voleurs, crois -moi. >

Le docteur renouvela à Toto 4a recommandation de ne pâs parlôr de cela devant son frère et ses sœurs, qu'H était inutile d'effrayer.

Le collégien, en rentrait, trouva ia maison en émoi : dans la journée, les petites filles avaient fait des perquisitions à la chambre -de réserve, et trouvé la dame en bois en piteux état : les rats,, 5e livrant à des voies de tait sur sa douce -et tnolFensiv^ personne, lui avaient mangé toute la main.

« J4isq4j'au petit doigt inclusivement, j> disait Lily indignée.

(ki convint de semer des souricières dans la pièc« et de chercher un autre logement pour la dame en bois.

€ Ponr ce soir, qu'on la descende au salon, ordonna Mn^e Mellinier qui avait awtre chose à faire qu'à s'occuper d'un mannequin. Nous n'awr^ns pas de visites aujourd'hui, et ainsi nous en serons d-ébarrassés jusqu'à ce que nous trouvions un meilleur abri à cette «estimable personne. »

Ainsi fut fait, et la dame en bois dut se croire très flattée, au dire d'Andréina,, d'habiter le salon^

La soirée s'acheva sans enoombre; on coucha les enfants de bonne heure, car ils avaient veillé un peu tard le jour précédent, et leurs parents les imitèrent. Vers onze heures^ un violent coup de sonnette retentit, et un homme tout essoufflé dit au domestique qui vint ouvrir qu'on demandait le docteur Mellinier tout de suite dans une viila près de la Barre, où un accident venait d'arriver.

Un médecin ne connaît que son devoir; or Mellinier^ qui était l'homme du devoir avant tout, s'habilla en hâte, fit atteler Caramba au coupé et partit aussitôt, laissant

la maison paisible et les enfants endormis sous la garde de leur mère et des deux servantes, la cuisinière et la bonne.

Or la cuisinière était sourde et la bonne jeune; toutes les deux dormaient sur leurs deux oreilles et M»"© Mellinier en faisait autant, fatiguée qu'elle se trouvait d'une longue promenade dans les pins.

Tandis que la voiture entraînait sous les Allées Marines, le long de l'Adour, le docteur un peu assoupi, trois mauvais sujets couchés sur un banc levèrent la tête au bruit des roues sur la terre humide, et Tun d'eux s'écria :

« Tiens! le docteur Mellinier et son cocher I

— On a sans doute appelé le carabin chez un malade, dit un autre.

-- Et un peu loin, ma vieille, sans ça il ne se serait pas donné la peine d'atteler son éparvin.

— Ça serait l'occasion de lui jouer un tour.

— D'abord, moi, je lui garde un chien de ma chienne : pour une fois qu'il m'a parlé, ça a été pour me dire que je ne valais pas deux sous et que le bagne me pendait à l'oreille.

— C'est pas l'embarras : je le crois pas très riche, TEsculape; n'y a pas grand'chose à gratter chez lui.

— Quand ça ne serait que l'argenterie!

— Histoire de nous faire la main avant de nous exécuter chez les Sancho , ces riches Espagnols que nous voulons alléger de quelques milliers de francs.

— Soit, allons nous faire la main. »

Les trois bandits se levèrent aussitôt et se dirigèrent à pas de loup vers la maison du docteur. La grille avait été laissée ouverte sur le jardin pour le retour de la voiture; les voleurs, chaussés d'espadrilles, ou plutôt d'espargâtes à semelles de cordes, comviie on dit dans le pays, arrivèrent sans bruit jusqu'au perron.

c Voici la salle à manger où nous trouverons Targenterie, dit l'un d'eux en désignant la fenêtre du salon, au rez-de-chaussée. Persiennes vermoulues, pas même de grillage en fer; facile à ouvrir, c'est l'enfance de l'art, cela! >

En effet, ils forcèrent la persienne; puis le plus habile, le poing enveloppé dans son mouchoir, brisa un

• Voici la salle à manger où nous trouverons l'argenterie, » dit l'un d'eux.

carreau de vitre et sauta dans la pièce sombre et inhabitée en disant :

€ Pas plus malin que ça! A présent, les agneaux, travaillons! >

Et les agneaux furetèrent.

Soudain l'un d*eux. ayant allumé une allumette, poussa une exclamation de rage en apercevant une personne assise toute raide sur un fauteuil de bois et vêtue d'habits un peu fripés.

fi xMalheur! il y a une femme ici, elle va nous trahir! 9 s^écria le misérable.

Un de ses compagnons s*élança, et, à la lueur vacillante de l'allumette -bougie, empoigna par le bras... la dame en boisl

Dans ce mouvement il toucha sans le savoir le ressort secret, et la poupée automate du pauvre William Stone se mit à pousser son petit ricanement aigu.

Mais le ressort était un peu rouillé depuis le temps qu'on n'en usait pas : le ricanement ressemblait plutôt à un gémissement, à un cri guttural et éperdu.

€ Ah! gueuse! celle-ci va payer pour les autres, tant pis pour elle! nous allons être pinces comme dans une souricière, » gronda le bandit.

Et, lâchant son allumette qui lui brûlait les doigts en s'éteignant, il tira de sa poche un couteau catalan et le plongea dans la poitrine de la dame en bois, s'étonnant de rencontrer une certaine résistance.

Gela fait, il détala par la fenêtre à la suite de ses deux complices qui fuyaient en toute hâte, croyant avoir réveillé toute la maisonnée.

Au premier étage, cependant, tout dormait encore : les bonnes, nous l'avons dit, avaient le sommeil dur; quant aux enfants, on aurait tiré le canon à côté d'eux sans qu'ils se réveillassent.

Seule, M»»e Mellinier avait entendu quelque bruit au rez-de-chaussée; mais, ne se rendant pas compte de l'heure qu'il était, elle pensa :

i C'est mon mari qui rentre. »

Et elle reprit son somme interrompu.

Le docteur dut rester absent une partie de la nuit et il rentra dans la maison par une petite porte de derrière, gagna tout de suite le premier étage et se recoucha avec béatitude, sans se douter le moins du monde de l'attentai commis sur la personne de la pauvre dame en bois.

Le cocher remisa son cheval et sa voiture, heureux de se reposer aussi, et ne s'aperçut de rien non plus.

Épouvantés du crime commis par l'un d'eux, les voleurs, si comiquemeni trompés, fuyaient à toutes jambes, croyant

avoir du sang aux mains, et ils ne s^arrêlcrcnt que bien loin des Allées Marines, près du phare, où ils tinrent conseil. a Tu as eu tort, Trumeau, de poignarder cette femme, dit l'un des misérables à mi-voix. Grâce à ton imprudence, voilA notre travail chez les Sancho remis aux calendes grecques.

— Fallait peut-être laisser brailler cette pimbêche? riposta Trumeau, qui n'avait pas été élevé sur les genoux d'une reine; elle aurait ameuté la maison, car elle geignait comme un canard qui a des engelures.

— N'empêche que t'as été maladroit et que nous voilà avec une vilaine affaire sur le dos.

— Et l'expédition Sancho est ratée, reprit le troisième. Après un coup de couteau flanqué à la dame du docteur Mellinier, nous ne pouvons pas aller forcer des serrures dans la même ville; nous n'avons qu'à décamper au plus vite par la route d'Espagne : au jour nous aurons gagné la frontière. »

Ils avaient tort, ces mauvais sujets, de parler ainsi de leurs petites affaires privées, car tandis qu'ils se croyaient bien seuls en ce lieu désert, deux braves douaniers en tournée de nuit se reposaient dans le contre-bas du chemin où ils entendaient tout.

Se jeter sur les bandits et en empoigner deux fut vite fait; le troisième s'échappa, c'était heureusement le moins mauvais des trois.

Armés pour la tournée nocturne en cas de capture, les douaniers ligottèrent les bras de Trumeau et de son compagnon et les traînèrent chez le commissaire de poUce, où ils avouèrent leur crime.

Dès que le jour fut venu, les autorités se présentèrent chez le docteur qui, fort étonné, se leva à la hâte; mais quelles ne furent pas la surpris^î et l'hilarité de tous en trouvant au salon la pauvre dame en bois, la poitrine

transpercée d'un coup de poignard; l'arme était même restée fichée dans la plaie.

Un instant effrayés à Tidée de Teffraction commise dans leur propre logis, les enfants, descendus de leurs chambres et poussés par la curiosité, ne savaient s'ils devaient rire aussi ou s'indigner du mauvais traitement que les voleurs avaient fait subir à la dame en bois.

L'ancien appareil du ventriloque passa du coup au rang de héros, et on lui donna une belle place dans un cabinet du rez-de-chaussée où les rats ne pourraient pas l'endommager.

Le bruit courut dans la ville que la maison du docteur avait été saccagée par une bande de malfaiteurs, qu'une dame avait été poignardée et enfin les voleurs arrêtés et jetés en prison.

Ainsi se fait l'histoire dans les petites villes de province... et même à Paris. Les visiteurs et surtout les visiteuses affluèrent ce jour-là chez Mf"e Mellinier, qui s'amusa beaucoup de cette affaire et consentit volontiers à montrer la dame en bois à ceux qui demandèrent à la voir.

Lorque la vérité fut bien connue dans les deux villes, les journaux parlèrent de l'événement et célébrèrent la gloire de la dame en bois, à la grande joie des enfants Mellinier. Peu s'en fallut qu'on ne fît une chanson sur l'ancienne poupée du pauvre William Stone, et Toto, qui commençait à se débrouiller en littérature et qu'on appelait « le poète de la famille » , imagina les couplets suivants qui ne figurèrent pas dans la gazette pubhque, on peut nous en croire :

LA DAME EN BOIS lOl

CHANSON DE LA DAME EN BOIS Par Toto Mellîmer

l^r Couplet.

Aprf's avoir été

Pendant l'été . Par les souris maDîré*», Et puis déménagée Au petit salon , La dame en bois, dans la nuit claire, Vit s'avancer un téméraire Par le balcon.

2*- Couplet.

Or ne pouvant crier,

Ni défier Son maudit adversaire Qui l'empoigne et la serre, Pauvre dame en bois!

Sur sa chaise, inerte, in«mobil« Et sans se faire de bile , Elle est sans voix.

S" Couplet,

Aussi le lendemain.

Après le bain , Ses cinq amis accourent Et tendrement l'entourent...

Jugez des émois Quand on la voit assassinée, Et sur sou fauteuil affaissée, La pauvre dame en boisi

Pépo, Lily, Androina et Baby, qui chantaient ces strophes sur un air inventé par eux, étaient en admiration devant le génie de Toto; celui-ci, très fier, n'était pas loin de se

iO% LA DAME EN BOIS

croire un Victor Hugo en herbe, lorsque, heureusement pour lui, son père rabattit un peu son orgueil.

« Mon ami, lui dit- il, il est certain que tu ne rimes pas trop mal pour ton âge; mais avant de faire mieux, tu devrais apprendre les règles de la versification française : tu as commis une faute grossière en mettant deux rimes masculines de suite, à la fin et au commencement de tes strophes; par exemple voix et lendemain. »

Confus, Toto rougit moins de son erreur que du sentiment d*amour- propre éprouvé tout à Theure.

c Bah I fit Andréina toujours prête à consoler les autres , nous ne faisons que nous amuser, la chanson est bien bonne pour nous. >

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