I>E QUOI FUMER POUR VINGT- SEPT SOUS
Si la jeunesse continuait à être bien portante et gaie à la villa des Tilleuls, il n'en était pas de même des parents.
Une grosse épreuve menaçait d'écraser le ménage Mellinier : le docteur sentait sa vue s'affaiblir sensiblement depuis quelques mois, et il n'en avait parlé à sa femme que le plus tard possible, afin de ne pas la tourmenter.
Il avait consulté en cachette les célébrités du pays : on lui conseillait de se rendre à Paris pour y voir le niieilleur des oculiste»; aussi venait-il de consentir à faire ce voyage en plein mois de janvier, accompagné de M^^e Mellinier qui, pour un empire, n'eût voulu le laisser partir seul.
Les enfants, auxquels on dissimulait encore la cruelle vérité, crurent qu'ils s'agissait d'un simple voyage d'agrément et ils se divertirent beaucoup pendant les vacances du premier de l'an, quoique leurs parents leur manquassent énormément.
Ils avaient bien remarqué que depuis quelque temps leur père ne lisait plus les journaux, ne feuilletait plus de livres et que, s'il avait un traité de médeciae à consulter, il sô servait d'un microscope pour se grossir le»
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caractères; mais Tenfance ne s'inquiète pas faciîenient et nos bambins profitaient amplement de leur congé.
C4omnient donc eux si sages, si obéissants depuis près d'une année, conçurent-ils Tidée d'une sottise de premier ordre? C'est ce que nous ne saurions expliquer.
Toujours est-il que le 6 janvier, veille de la rentrée de Toto au collège, la vieille cuisinière proposa de faire un grand goûter composé de crème au chocolat et de pâtisseries qu'elle réussissait très bien.
Andréina eut l'inspiration d'y inviter Microbe; quant à Garamba, on ne put l'admettre à table, mais je vous assure qu'on le regretta bien.
A la prière de Toto et de Pépé, Cadette consentit à verser à chacun des enfants un doigt de liqueur des Iles, ce qui les mit fort en gaieté.
Soudain, comme la bonne leur permettait de faire une partie de croquet, bien enveloppés de châles, car si le soleil brillait l'air était vif, Toto eut une idée.
Si vous vous le rappelez, c'était le garçon aux bonnes idées que notre ami Toto ; mais pour cette fois son invention ne fut pas heureuse.
€ Si on fumait? proposa-t-il d'un air de mystère.
— Oui, fit Pépé les yeux brillants de convoitise; on pourrait prendre des cigares à papa là-haut dans sa chambre.
— Fi donc! ce serait le voler, ce pauvre papa! Il est tout le temps à dire qu'il faut faire des économies et qu'il voudrait se priver de cigares, même que les derniers, c'est maman qui les lui a achetés.
— Mais alors, comment veux-tu que nous fassions? riposta Pépé. Le marchand de tabac ne nous en donnera pas gratis, va.
— Aussi le payerons- nous, fît Toto avec majesté; et nous prendrons des cigareties pour les lilles.
— Qui ça, les fîUes?
— Lily et Andréina, donc! Quant à Baby, elle est trop pelile.
— Mais je veux faire comme les autres, moi, protesta la benjamine.
— C'est bon ; je te permettrai de tirer une bouflëe d'une cigarette : ça suflira pour toi.
c Madame, voiilez-vons me donner de fjtïoi fumer pour vingt -«eft sons, s'il vons plaît? »
— C'est que, dit Andréina qui était songeuse, nos parents ne nous le permettraient pas s'ils étaient ici.
— C'est justement pour ça que nous profitons de leur absence. Papa et maman ne nous laisseraient peut-être pas fumer, parce qu'ils craignent que le goût ne nous en vienne et que Pépé et moi nous ne nous y mettions de trop bonne heure; mais il n'y a aucun mal à cela. >
Ce buu ïoto, il parlait pour ne licn dire, parce qu'il
sentait fort bieii qu'Andréina avait raison et qu'en fun>ant ils commettraient une grave désobéissance.
c Mais les dames, ça ne fume pas, reprit Lily, sauf peut-être des étrangères, des Russes, des Espagnoles.
— Nous sommes si près de l'Espagne I et puis, c'est encore plus glorieux pour une fille de fumer que pour un garçon.
— Tu crois? fit Lily ébranlée.
— Voyons, combien avons -nous de sous à nous tous? >
On réunit les bourses et Ton obtint un total de vingtsept sous.
€ Que de sucre d'orge on achèterait avec çal soupira Baby qui appréciait peu le tabac.
— Tu verras, la cigarette est bien meilleure , > répliqua Pépé.
En sa qualité d'écolier, Toto avait la liberté d'aller jusqu'au centre de la ville sans être accompagné. Il profita donc d'un moment où les bonnes enlevaient les reliefs du goûter à la salle à manger, pour courir à bride abattue chez la plus proche marchande de tabac.
<r Madame, voulez-vous me donner de quoi fumer pour vingt -sept sous, s'il vous plaît?
— Volontiers, mon mignon, répondit la vendeuse : voici des cigarettes, des cigares. C'est pour votre papa, sans doute? D
Toto rougit jusqu'aux sourcils, mais il répliqua bravement :
« Non, madame, c'est pour moi.
— Alors , voici le tabac le plus doux que je possède.
— Et... des cigares.
— Ohl ce n'est pas pour les petits garçons.
— Bahl cigarettes ou cigares, c'est tout du tabac; mettez- en deux, je vous prie. >
La marchande, qui se laissait facilement fléchir et qui ne demandait pas mieux que de vendre ses marchandises, plaça deux de ses plus bénins cigares à côté des cigarettes , prit les vingt- sept sous et dit à l'enfant qui se sauvait, son trésor entre les mains :
<r Surtout ne fumez pas tout cela, et consultez vos parents avant de vous y mettre. *
En rentrant aux Tilleuls sans que Cadette ni Rose eussent eu vent de l'escapade, Toto montra son emplette à Pépé et à Lily ravis.
« Un petit de Saint -Lonis, à peine plus âgé que moi, a déjà fumé six fois, dit-il, et il assure que c'est si amusant I >
Afin de n'être pas aperçus des domestiques qui se tenaient au rez-de-chaussée sur le devant de la maison, les cinq enfants disparurent derrière les gros troncs de tilleuls, feignant de jouer; ils frottèrent des allumettes, allumèrent, Toto et Pépé un cigare, Lily et Andréa une cigarette de laquelle Baby fut admise à tirer deux bouffées.
Pendant quelques minutes, on entendit des rires et des appels répétés qui prouvaient que le jeu était fort amusant ; puis bientôt on n'entendit plus rien du tout: les cinq malheureux étaient affreusement malades. Clopinclopant ils rentrèrent à la maison, blancs comme des linges et guéris désormais de l'envie de fumer. Andréina traînait par la main Baby qui sanglotait ; tous accablaient de reproches sanglants l'infortuné Toto qui, plus malade que les autres, n'avait pas la force de se disculp»jr. D'ailleurs, il ne sentait que trop qu'il avnit eu tort.
< Si au moins il n'y avait que moi de puni, se disait-il; mais non , tous y ont passé , jusqu'aux petites sœurs ! j>
Cadette fut terrifiée à l'aspect de ces cinq malades, et crut les avoir empoisonnés sans le vouloir dans sa crème ou ses pâtisseries. Mais Andréa, qui ne supportait pas que
Ton cachât plus longtemps une faute, avoua tout aux deux bonnes.
Les braves filles furant scandalisées de tant d'iniquité ; elles couchèrent prestement les coupables et les abreuvèrent d'infusions de thé et de sermons sur l'obéissance.
Pépé était, sinon le plus malade, du moins le plus douillet : il se crut à sa dernière extrémité, demanda du papier et un crayon et fit son testament en ces termes :
« Moi Joseph, dit Pépé Mellinier, empoisonné par ma faute et surtout par celle de mon frère Toto, je lè<:iie :
« 1o Mon couteau neuf sans pointe au cocher Fabien ;
« 2o Un morceau de sucre, qu'on trouvera au fond de mon tiroir, h mon cher Microbe;
« 3^ Mes cahiers d'étude à papa ;
< 4® Mon beau livre de messe à maman ;
€ 5» Mes billes à Toto ;
f 6«> Mon jeu de Toie à Lily;
c 7» Mon vieil arrosoir à Andréina ; je l'avertis qu'il est un peu percé : maman bouchera le trou avec de la cire à cacheter;
f 8o Mon porte -monnaie, qui est vide, à Baby ;
€ 9o Mes mouchoirs de poche à Cadette ; il n'y en a plus que neuf parce que j'en perds toujours ;
€ lOo Mon petit singe en caoutchouc à Rose ;
« Ho Je lègue à mon beau pays de France le petit ruisseau que j'ai découvert à Ustaritz un jour que nous nous y promenions , que papa a dit qu'il ne le connaissait pas encore ;
« On pourra l'appeler: le Pépé.
<r Et maintenant je demande pardon à tous ceux à qui j'ai fait des sottises, et je pardonne à Toto et à Baby tous les cheveux qu'ils m'ont tirés. Voilà, signé
« Pépé Mellinier, € futur médecin comme papa. »
Cela fait, le prétendu moribond enferma son testament dans une belle enveloppe, écrivit dessus : Ceci cest mea dernières volontés, à peu près comme il l'avait lu dans un livre d'bistoires tristes, se retourna sur son lit, le nez contre le mur, et s'endormit d'un sommeil noo éternel heureusement.
c Ces gamins, i1if-il, faul que ça faingp fvHijourrî Ips pMrcnts. »
La nuit fut excellente pour les criminels ; Cadette et Rose les gardèrent, et Fabien le cocher, qui couchait dans la maison même en l'absence des maîtres pour plus de sûreté, rit beaucoup de l'histoire que lui contèrent la cuisinière et la bonne.
f Ces gamins! dit-il, faut que ça singe toujours les parents ; enfin les voilà guéris de l'envie de fumer pour un certain nombre d'années, au moins. >
Quand M. et W^^ Mellinier revinrent à Bayonne, on ne leur narra point l'équipée des enfants ; ils avaient assez de soucis déjà, sans s'inquiéter d'une désobéissance passée qui ne devait plus se renouveler.
liO Là dame en BOÎS
Ils rentraient chez mx découragé? : les oculistes parisiens n'avaient donné aucun espoir de guérison au docteur, et celui-ci se voyait obligé de renoncer à sa carrière.
En effet, comngent soigner les malades si Ton n'y voit pas clair? Mais alors, comment gagner la vie de la chère petite famille ?
Et pour comble de malheur, les Mellinier venaient de subir de fortes pertes d'argent.