‹ La Dame turqueChapitre 5 sur 8 · L'OPALE · texte numérisé non relu

L'OPALE

— Viens ce soir au café de la Rotonde, m'avait dit l'Arménien à la porte de l'hôtel. Viens vers

neuf heures, viens nous retrouver, sidi, Shiamé Esmirli veut te parler à toi seul.

Et je n'allai pas au rendez-vous. Le même soir, ce fut le transbordement de nos bagages de l'hôtel d'Australie à l'impérial Hôtel, chassés que nous étions des vastes chambres dallées de l'Australie par l'horripilation de deux nuits sans sommeil et les morsures d'invisibles puces. Enervement de notre déménagement et de notre nouvelle installation, je me sentis vers les neuf heures, si mal en point et si maussade que je regagnais ma chambre, plus préoccupé d'inspecter la literie et de préparer une nuit tranquille à grand renfort de poudre insecticide que d'aller retrouver la dame turque. Elle me captivait toujours autant cependant, mais j'étais vraiment trop déprimé ce soir-là. J'étais sans énergie, sans volonté aucune, comme désarmé, la détente sans doute de mon système nerveux trop surmené depuis huit jours par Tripoli et par cette traversée et par la violente impression de Malte ; on a de ces inexplicables soirées de veulerie en voyage, et puis comment s'aventurer dehors I La pluie tombait à seaux maintenant. Il n'y avait que la rue à

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traverser, il est vrai, pour trouver Shiamé Esmirli au café ; mais, en toute conscience, ce soirlà, je ne le pouvais pas. Qu'avait-elle à me dire, après tout? Pourquoi cet entretien particulier: Encore, si le Cahuaji n'avait pas été là ! Il ne me disait rien qui vaille, à moi, cet interprète arménien avec l'afféterie de ses mains trop molles et la càlinerie de ses yeux de fille... Femme de pacha ! quelque histoire inventée à plaisir sans doute ! Et, couché tout habillé sur mon lit, je passais la soirée à m'excuser à mes propres yeux, à donner des prétextes et à mon indolence et à mon impolitesse, cloué, en somme, dans cette chambre d'hôtel par une espèce de perversité inconsciente, qui me fait manquer avec délice chacun de mes rendez-vous.

Maladie delà volonté ou raffinement d'égoïsme, je n'ai jamais pu accepter ou donner de rendezvous sans désirer immédiatement n'y pas aller. C'est d'abord une sourde révolte contre la personne qui a disposé ainsi de mon temps, puis je me raisonne, je sens que je dois tenir la parole donnée, et, jusqu'à la dernière minute, je me dis : « Tu as promis, tu iras. « .le m'habille, je me

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prépare pour sortir, et alors une étrange nonchalance m'envahit, s'empare de moi, tous mes membres deviennent de plomb.

C'est comme un maléfice, un véritable envoûtement; j'aurais bu un narcotique que je ne serais ni plus veule ni plus lourd: je suis forcé de m'étendre, et l'heure passe pendant que je suis là, sans force, à me dire : « Mais vas-y, on l'attend, tu te conduis comme un muftle », à la fois navré de mon impuissance et délicieusement chatouillé dans le tréfonds de mon être par la pensée qu'au lieu du rendez-vous, l'autre est là qui s'impatiente et se morfond.

Cetinexplicable engourdissementde la volonté, phénomène de la neurasthénie, disent les médecins, effet d'un mystérieux atavisme, prétendent les autres, jamais je n'en ai subi la délétère intluence plus que durant les cinq jours, que je passais à Malte, après un mois vécu tant dans la Tunisie qu'en terre tripolitaine, presque sur les confins de l'Orient.

Malte, les étroites rues dallées de La Valette, ces rues en escaliers bordées de hauts palais, comme les rues de Florence, et qui descendent

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toutes vers la mer, Slrada Santa-Lucia, Strada Santa-Ursola, Strada Santa-Barbara , Strada Reale, toutes les stradas de la ville des Chevaliers, avec leurs légendaires auberges, Auberge de Castille, Auberge de Provence, Auberge d'Auverpiie, Auberge d'Aragou. Auberge d'Autriche et VAuberge de France, qui fournit le plus de Maîtres à l'Ordre. Quels souvenirs ! Que de gloires et que d'histoires sculptées, là, dansles larges écussons des façades, et tout au long des devises héroïques, se déroulant en banderoles de pierre des balustrades des balcons aux entablements des piliers 1 Ville chrétienne, mais ville sarrazine aussi par le type des indigènes, leur fanatisme religieux (s'ils sont catholiques comme Castille, ils sort ardents et fatalismes comme l'Islam , et, par le costume même de ses femmes, cette gracieuse et courbe faldette noire, presque sœur du haïck. dont s'y auréolent les visages de femmes, les femmes, toutes pareilles dans les ténèbres luisantes et moirées de cette conque de soie noire à des femmes turques, dont la brise de mer enflerait le voile...

Oh! l'apparition des Maltaises aux tournants

des étroites et droites rues de La Valette, leurs silhouettes noires, telles des statues de deuil, sur leurs raides escaliers, leur pâleur de cire et leurs paupières de bistre entrevues, comme autant d'objets d'a"l, dans le recul de leur camail de soie 1 La Valette, ce décor de comédie de Shakespeare, hanté par des femmes du temps de l'Inquisition! Ces Maltaises, de loin, elles ressemblaient toutes à Shiamé Esmirli, et c'était elle, la mystérieuse dame turque de YAsia, que je croyais croiser à tous les coins de strada, maintenant que j'évitais et fuyais sa rencontre ! Oui, moi qui avait tant désiré la connaître, maintenant, oui, je l'évitais et craignais sa rencontre, le cœur étreint d'une légère angoisse à la pensée de la voir tout à coup surgir et m'apparaître à chaque angle de rue, que surplombe et décore, attifée de vieille soie et couronnée de roses sèches, une madone enfermée dans une boite de verre.

Oui, j'en étais arrivé là, à redouter de me trouver avec elle et je me sentais tous les torts. Je m'en voulais de la soupçonner, mais la faute en était à cet obséquieux et louche juif Arménien.

EST-CE DE LA FATUITE? JE CROIS QV ELLE INSISTE EN ME SERRANT LES DOIGTS (p. 97).

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N'éiait-il pas venu me relancer le lendemain à l'hôtel, et là, forçant la consigne, entré presque de force dans ma chambre, ne m'avait-il pas dit avec d'affreux clins d'yeux que j'avais fait beaucoup de peine à sa maîtresse en ne venant pas la veille, que Shiamé Esmirli m'avait en grande amitié, qu'elle désirait vivement me voir, mais n'osait renouveler sa visite. Bref, insistant et quémandeur, il m'arrachait un autre rendez-vous pour le soir, au même endroit, car, pour ses serviteurs, Shiamé Esmirli ne pouvait me recevoir dans son hôtel.

Cette fois, je tenais parole, j'allais au rendezvous; mais, au café, je ne trouvais que Baschia Cahuaji. L'.-^rménien était venu seul, sa maîtresse, un peu souffrante, n'avait pu l'accompagner ; mais si je voulais le suivre, nous irions la trouver dans sa chambre; les scrupules de la matinée s'étaient évanouis sans doute, puisqu'il m'offrait maintenant de me conduire à l'hôtel. La pauvre Shiamé s'ennuyait fort dans ce mauvais caravansérail de Levantins, c'était une bonne action que d'aller lui rendre visite. «Tiens ! toi n'avoir pas tes bagues aujourd'hui. >■> Le

temps étant meilleur, nous causions dehors assis à une petite table, tout en regardant passer les équipages de maîtres se rendant au Cercle militaire où il y avait grand bal. Les voitures défilaient et Cahuaji, dans la lueur des lanternes, venait de remarquer ma main veuve de bagues. Un oubli : en montant me laver les mains, en sortant de table, j'avais négligé de les remettre. « Toi, n'avoir pas tes bagues, toi, les avoir pas perdues au moins : toi, en avoir pour beaucoup d'argent, n'est-ce pas? » Je n'aimais point cette question. Que lui importait que j'eusse des bijoux sur moi. Je déclinais son offre d'aller voir Shiamé et il me sembla qu'il insistait moins; on eût dit que mes bagues oubliées l'avaient refroidi ; nous nous quittions avec une promesse de rendezvous pour le lendemain.

Même heure, même endioit; cette fois, la dame turque est là avec son nègre, les négresses sont restées à l'hôtel. C'est moi qui suis en retard. Quand j'arrive, Shiamé se lève et, la main au front, au cœur et puis sur ses lèvres, me fait son joli salut. Il me semble que Shiamé a pleuré ; ses lourdes paupières sont un peu roses malgré

le kolh qui bleuit ses longs cils, Shiamé Esmirli me semble aussi pâlie, mais, en la regardant de près, je vois que c'est de la poudre de riz; ses lèvres aussi sont touchées de fard et ses mains sont très parfumées: elle me les tend pour la première fois. Est-ce de la fatuité ? je crois qu'elle insiste en me serrant les doigts. Maintenant, nous sommes assis à la même rue grouillante et mouvante, sillonnée de promeneurs et de soldats ; et tandis que Shiamé, immobile, découvre en un muet sourire ses dents éclatantes et courtes, Cahuaji me raconre avec de longs yeux de caresse combien j'ai bien fait de venir et combien sa maîtresse est heureuse. — « Toi, tes bagues aujourd'hui ! » Il a avisé ma main; maintenant, il chuchota en turc à l'oreille de sa maîtresse en lui désignant mes doigts. Shiamé se penche et admire : elle a pris ma main dans la sienne.

— Elle trouve tes bagues très belles, la pierre bleue, surtout, lui plait; elle dit qu'elle ressemble à tes yeux; tu l'appelles, cette pierre"?

— Saphir étoile,

— Etoile, c'est joli. Ma maîtresse aussi a des

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bagues, mais elle n'en a qu'une ce soir, regarde. » Et l'officieux Cahuaji me met la main de Shiamé dans la main.

La dame turque porte à l'annulaire une opale, une trouble et laiteuse opale à peine sablée d'or, presque sans reflets, une oblongue et pâle pierre morte veinée de bleu comme un bras de jeune femme, une opale à peine irisée qui tient à la fois du marbre et de l'œil du poisson, une pierre sans valeur en somme, grossièrement sertie dans un large anneau d'argent guilloché à la mode d'Orient, et comine, par politesse, je l'admire. « Elle est à toi, si tu la veux, reprend l'obsédant Cahuaji, s'il te plait, ma maîtresse te la donne comme elle donne aussi ses serviteurs, n'est-ce pas qu'elle est belle, sa bague? C'est un cad.au du pacha quand il l'a prise pour femme j tu ne veux pas de son anneau. Tu as tort, elle serait contente que tu portes sa bague; elle n'a rien à te refuser. » Cet Arménien, il ne se taira donc pas. La dame turque, elle, sourit de sa belle bouche sinueuse et fardée : « Pourquoi pas changer d'anneaux vous deux? toi donne le saphir, ma maitresse donne l'opale.

SHIAME ESMIRLI SOURIT TOUJOURS, IMPASSIBLE ET SILENXIEUSE (P. lOl).

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— Ce saphir m'a été donné. »

Et là-dessus je me lève, je trouve un prétexte, je dois rentrer. « Toi, pas content, moi t'avoir déplu, toi falloir pardonner. » On n'est pas plus indiscret maladroit que ce chien couchant de juif. Shiamé Esmirli sourit toujours, impassible et silencieuse, une lueur humide entre ses lèvres rouges, une autre lueur entre ses paupières veloutées; une odeur d'ambre, de jasmin, de poivre et une autre senteur encore s'émanent d'elle, je la désire et je la haïs. Est-elle complice de ce ruffian ou n'est-elle entre ses mains qu'un jouet inconscient et aveugle, ignore-t-elle ou sait-elle ?

Ma brusquerie me fait maintenant un peu honte, et je demande à la reconduire jusque chez elle. Shiamé prend mon bras ; il me semble que dans les ruelles obscures, Shiamé s'y appuie un peu plus qu'il n'est nécessaire; mais cet Arménien m'a mis des ignominies entête, ce Cahuaji. Il a enfin consenti à se taire, et ce tête-à-tête et ce silence coude à coude avec une belle femme parfumée sont délicieux par ce dédale de stradas solitaires... A l'hôtel de Constantinople, Cahuaji,

qui est rhomme de la situation, m'invite à monter. La dame turque écoute sans comprendre je l'espère du moins, et je refuse net.

J'aurais pu aussi bien monter, ça ne m'aurait pas coûté plus. Le lendemain, Cahuaji était chez moi, il venait prendre congé, ils partaient tous à midi, mais la dame turque avait un gros ennui. En l'emmenant, lui, Cahuaji, de Tripoli, elle avait mal calculé ses dépenses ; son voyage

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lui avait coûté plus qu'elle ne croyait, son retour était payé à elle et à ses serviteurs, mais elle n'avait pas versé le prix du passage de lui, Cahuaji, sur le bateau de Malte à Alexandrie, et elle allait devoir le laisser à La Valette, renoncer à l'emmener avec elle parce que, cet argent, elle ne l'avait pas. Il lui manquait deux cents francs pour les frais de traversée, et voilà pourquoi, depuis deux jours, elle avait tant de chagrin. Elle n'avait personne à qui se confier et n'avait pas voulu s'en ouvrir à moi, malgré que lui, Cahuaji, lui eût assuré qu'elle pouvait le faire, d'ailleurs il n'aurait jamais tenté sa démarchesans mon admiration d'hier, llacru remarquer que l'opale de Shiamé me plaisait, je n'avais pas voulu l'accepter par discrétion quand elle m'était offerte, mais je n'avais plus de raison de la refuser dès que je rendais service à Shiamé en l'acceptant. L'opale était à moi pour deux cents francs ; elle valait deux fois la somme, au moins, mais, contre ces dix louis, je pouvais accepter un souvenir de sa maîtresse et je les tirais tous deux d'un si grand embarras. Shiamé serait si reconnaissante, « Et si tu veux, nous ne partirons que demain

matin. Dis un mot, sidi. » Et l'effronté ruffian retire de son mouchoir la bague de la dame turque.

Je suis joué, je pourrais chasser cette espèce, je préfère m'exécuf^r; il me plaît d'espérer que Shiamé Esmirli est étrangère à tout ceci. Dix louis sont assez durs à tirer d'une bourse de voyage. Je ne rentrerai en France que fin avril, et nous sommes au 3 février. Tant pis ! Je donne la somme à Cahuaji: il se jette sur mes mains et les mouille de sa salive. Si je le laissais faire, il me baiserait les pieds.

— Faut-il rester ce soir, sidi ? viendras-tu nous voir au café. Et il attend, pour relever sa souple échine, que je lui montre la porte. — Non, dis à ta maîtresse qu'elle parte à midi; cela vaudra mieux. Je ne veux point la retarder. — Tu viendras lui dire adieu à bord? — Oui si je peux. Adieu !

Il s'en va et j'ai son opale au doigt, l'opale de Shiamé Esmirli ; elle va partir et je ne la reverrai jamais, Shiamé Esmirli, la femme du pacha ou Esmirli l'aventurière? et je me murmure à voix basse ces vers de Dante Gabriel Rosetti: Look

in my face ! my name is might hâve been, I am also called Too lates Nevermore, Farewcll. Regarde-moi bien, mon nom aurait pu être, je me nomme aussi Trop tard. Jamais plus, Adieu. Je devais pourtant la revoir.

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