CONFERENCE DE
M. Adolphe Boschot,
de l'Institut
faite
avec l'éminent concours de M. GEORGES THILL, de 1 Opéra, de M™« HOERNER et de 1 orchestre des Concerts Lamoureux, conduit par M. Pedro de Freitas Branco
le 22 mars 1934 ^^^^^— =
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Aujourd'hui, l'honneur et le plaisir de parler devant vous ne vont pas, pour moi, sans inquiétude ni appréhension. En effet, l'cminente animatrice de ces conférences m'a demandé de remplacer M. Louis Bartlîou. Mais c'est là un conférencier qu'on ne remplace pas. Je le connais trop, et trop amicalement, pour me faire à ce sujet la moindre illusion. Et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi M. Louis Barthou ne parle pas devant vous aujourd'hui. Vous savez tous qu'il est ministre des Affaires Etrangères et qu'il collabore, sous la haute autorité du président Doumergue, à l'œuvre urgente du redressement national. {Applaudissements enthousiastes.) Il a donc jugé, et nous l'en félicitons, que l'heure était assez grave, pour que le goût de l'art et de la littérature passât au second plan, afin que l'homme d'Etat puisse donner toutes ses forces et tout son temps à son devoir de grand Français. (Applaudissements prolongés.) (1)
Mesdames,
Aujourd'hui, le sujet de notre conférence, c'est La Damnation de Faust. Evidemment, je ne ferai pas le commentaire ou l'analyse d'une œuvre aussi connue, aussi justement populaire. Elle chante dans toutes les mémoires. Il suffit de citer les titres de quelques-unes de ses pages parmi les plus célèbres, telles que la Marche Hongroise, le Ballet des Sylphes, ou L'Invocation à la Nature, pour qu'aussitôt la musique même de Berlioz, chantant de nouveau dans nos esprits, nous remette en
— répétée le même jour
contact avec le génie du grand compositeur romantique. Tout de suite, noussommes de nouveau séduits par ce génie pittoresque, entraînant, évocateur et poétique.
Mais si La Damnation de Faust est devenue familière à chacun d'entre nous, l'histoire d'un tel chef-d'œuvre est beaucoup moins connue. Or, cette histoire est asseï curieuse, et même fort émouvante. Elle s'étend sur toute la vie artistique de Berlioz, depuis ses années de Conservatoire jusqu'à sa mort. Bien plus, elle dépasse sa mort même, car cette œuvre, conçue en partie durant sa jeunesse et avant 1830, réalisée complètement en 1846, et rejetée par le public des premières auditions, ne pourra être entendue, ou plutôt ne pourra ressusciter, que lorsque l'auteur aura été mis au tombeau depuis plusieurs années.
Vous verrez que ce chapitre posthume est vraiment extraordinaire. Car cet étrange et génial Berlioz engendre toujours des épisodes imprévus et romanesques, même après sa mort. Rappelez-vous, par exemple, que le jour de son enterrement, alors que son corbillard approchait du cimetière Montmartre, tout à coup les chevaux qui le traînaient s'emballèrent; si bien que Berlioz, isolé, dédaigné ou raillé durant toute sa sinistre vieillesse, se détacha soudain du cortège officiel où figuraient ses envieux et ses ennemis, et il entra seul, romantiquement seul, dans la cité des morts.
En 1826, à vingt-trois ans, il est élève au Conservatoire. Il vient de quitter la Faculté de Médecine, où il a commencé de vagues études.
(i) Cette conjércnce, commencée dans la fièvre des applaudissements, iuste hommage à M. Doumergue et à M. Louis Barthou, eut un succès éclatant. La salle respirait un air de fête. Ce dernier gala de la saison n'offrait-il pas des artistes admirables? IS'étail-ce pas, ce jour-là, la nomination d'Yvonne Sarcey au grade de commandeur de la Légion d'honneur? N'y eut-il pas des mots touchants à son adresse et l'accolade donnée par le conférencier? Bref, c'était jour de joie et les applaudissements roulèrent comn\e des tonnerres.
La Rencontre des <( Faust »