BERLIOZ
'Opéra a mis à son répertoire, le II juin dernier^ la Damnation de Faust d'Hector Berlioz, dans la version scénique qui est l'ouvrage de M. Raoul Gunsbourg, directeur de l'Opéra de Monte-Carlo, et librettiste-compositeur du Vieil Aigle.
Lors des représentations de cette adaptation, en 1903, au théâtre Sarah-Bernhardt, notrel regretté Charles Joly, qui fut rédacteur en chei de Mitsica, en a entretenu élogieusement nos lecteurs. Dans des numéros consacrés aux « Trois Faust», à « Berlioz », d'autres collaborateurs de ce journal se sont exprimés quant à cette adaptation. Il ne me convient pas plus ici d'y insister que d'y contredire.
Il me suffit de constater que MM. Messager et Broussan ont intronisé dans leur théâtre l'adaptation de M. Raoul Gunsbourg.
De nombreuses représentations en avaient été déjà données en France et à l'étranger. La première en eut lieu, naturellement, à l'Opéra de Monte-Carlo; au nombre des premiers interprètes, il convient de citer MM. Jean deReszké (Faust) et Melchissédec (Méphistophélès).
Depuis, ce théâtre a joué presque tous les ans l'adaptation de M. Raoul Gunsbourg, et tour à tour MM. Saléza, Van Dyck, Alvarez, Rousselière y incarnèrent le docteur Faust.
Aux représentations à Paris, dans le théâtre de M'"'- Sarah-Bernhardt, la Damnation de Faust, dont l'exécution était dirigée par le très regretté Edouard Colonne, à qui l'on doit pour beaucoup la vogue de l'œuvre de Berlioz, le rôle de Marguerite fut rempli par M™"* EmmaCalvé, Marie Lafargue, etc.; le rôle de Faust, successivement par MM. Alvarez, Cossira et Emile Cazeneuvo. M. Renaud y imposa son extraordinaire interprétation de Méphistophélès.
M. Chalmin était Brander avec une truculence vraiment admirable.
L'interpiélalion donnée, maintenant, par l'Opéra est de tout premier ordre.
M. Renaud la domine. C'est un grand artiste, aussi bien comme comédien que comme chanteur. Le premier, il s'est avisé de la sublime misère de l'ange du Mal. Il l'a soulagé des pourpoints et maillots rouges élégants qui le moulaient dans les rcpréseniaiions d'opéra.
Il lui a prêté une face grimaçante de douleur, des accents où l'ironie est toute empreinte d'amertume. 11 en a fait une figure hallucinante, un être à la fois de rêve et de réalité. C'est mieux qu'une interprétation : c'est une création. M. Renaud a obtenu, très légitimement, un véritable triomphe.
M. Franz, qui remplit le rôle de Faust, a l'une des plus belles voix de ténor de ce temps (on se rappelle, sans doute, que la révélation publique de cet exceptionnel chanteur est due au Concours de ténors que nous réalisâmes, en 1907, par l'initiative de notre rédacteur en chef M. Georges Pioch, et avec le concours de Comcedia).
La voix de M. Franz s'est encore augmentée en beauté, en charme et en éclat. Le chanteur est maintenant, chez lui, maître de tout son art. Le comédien s'est beaucoup affiné.
M. Franz réalise un type singulièrement complet de l'acteur lyrique. Une récente série de représentations au Covent-Garden de Londres, où les journaux locaux le comparèrent à l'illustre M. Jean de Reszké, vient d'ajouter considérablement à son juste prestige. Son interprétation de Faust est bien faite pour l'augmenter. Il y a fait vraiment merveille de toutes les façons.
L'interprétation du rôle de Marguerite par M"'= Louise Grandjean ne mérite que des louanges.
M. Cerdan (Brander) a chanté avec la truculence nécessaire les Couplets du Rat.
Les chœurs, l'orchestre, sous la direction de M. Paul Vidal, ont droit aussi à tous les éloges, non moinsque l'élément chorégraphique et la mise en scène, d'une réalisation si compliquée.
J'ai devant les yeux un petit livre fort bien conçu, fort utile, de i\L Adolphe Boschot, qui est une analyse de la Damnation de Kïi/5^ L'historique de l'œuvre y est fait. Berlioz avait qualifié son œuvre « d'opéra de concert ». .M. Raoul Gunsbourg en a fait le prétexte (ainsi que de quelques indications scéniques, très rares, et, peut-être, fortuites) pour réaliser son adaptation scénique.