DANS LE ROLE DE MÉPHISTO
T K célèbre baryton Renaud a ubicnii, dans le rôle de Méphistophelès de la '-' Damnation de Faust, un succès tel que nous avons cru devoir fixer en quelques lignes les traits essentiels et caractéristiques de cette nièmurable réation.
Au cours des représentations de la Damnation de Faust, au théâtre Sarah Bernhardt. chacun a admiré la maîtrise absolue avec laquelle Renaud, indépendamment d'une interprétation vocale atteignant la perfection, a composé le personnage de Méphistophelès.
lit ce grand, ce bel effort d'art. Renaud l'a renouvelé pendant vingt soirées consécutives sans une défaillance, sans une apparence de fatigue, avec une sincérité, une probité au-dessus de tout éloge.
Autour de lui les titulaires de tous les autres rôles alternaient, se succé-* daient chaque soir. On entendit trois Faust, cinq Marguerite. L'affiche était une mosaïque; elle ne devenait définitive qu'à l'heure de la représentation. Seul, indispensable et inébranlable pivot de l'interprétation.- Renaud accomplissait ponctuellement sa part de l'œuvre commune en artiste éprouvé.
D'ailleurs, il avait déjà donné maintes preuves de cette imperturbable vaillance. Sans parler des représentations de la Damnation de h'aust à Monte-Carlo, n'avait-il pas interprété ce rôle l'hiver dernier quatorze fois ide suite avec un succès toujours grandissant à la Scala de Milan? ' \'ous savez déjà avec quel art merveilleux Renaud a chanté Méphis-- I tophélès. Timbrée, chaude, expressive, la voix n'a jamais été plus puissante; ] mais ce qui est un régal d'art, c'est la variété, la souplesse que l'éminent 1 artiste apporte dans les moindres nuances de la déclamation lyrique, tout I en conservant au rôle une unité magistrale.
Jamais il ne laisse pressentir le virtuose ou simplement le chanteur. Le I tragédij^n ou le comédien, suivant les situations, domine toujours en lui. ' C^ostfflipe, attitudes, gestes, expression, jeux de physionomie s'harmonisent i.*iictement avec la phrase musicale et constituent un ensemble d'une sublime beauté.
Arrivons à la physionomie si caractéristique et absolument inoubliable que Renaud a su imprimer au personnage de Méphistophelès.
La question n'ayant pas été résolue de savoir si Berlioz avait entrevu la réalisation de son œuvre sur une scène, le compositeur n'a jamais eu l'occasion de dire comment il voyait son Méphistophelès. Pourtant il nous a laissé une indication précieuse dans son article sur le Faust de Gounod. Ne ! pensait-il pas à son personnage, à lui, quand il écrivait à propos de Balanqùé, excellent dans Méphistophelès : (( Il en a la tournure, le prolil 'Knguleux, la voix stridente et railleuse » ?
ji Notons d'ailleurs que le caractère donné au rôle par Balanqùé a disparu, [quand Faust passa du Théâtre Lyrique à l'Opéra. Faure, élégant chanteur, [l'enguirlanda de traditions aujourd'hui surannées, mais que personne n'ose 'changer. Quoi qu il en soit, Berlioz ne pouvait imaginer à quel degré d'intensité Renaud, qui n'était pas encore né, élèverait un jour ces caracitères essentiels de la ligure du Prince des Ténèbres.
^ Sec, long, mince, complètement noir sans une pointe de rouge et sans les plumes légendaires, Renaud semble s être inspiré pour habiller son Méphistophelès des belles lithographies de Chiftlart dont les originaux sont au Petit Palais et qui représentent en deux compositions d'un roman- [tisme attrayant : Faust au Combat et Faust au Sabbat .
Ce n'est pas un corps humain que son long manteau enserre d'un réseau de plis rigides ; on devine que l'étofle sombre recouvre une ossature de squelette. Des ongles d'une longueur démesurée terminent des mains pâles et crochues. Si l'ample manteau s'écartait, on ne serait nullement surpris de voir les jambes se terminer par des pieds fourchus. Les yeux, aux
6 égards tour à tour fixes et fuyants, sont .surmontés d'une paire de sourcils ressés comme deux accents. Les lèvres minces et blêmes se croisent auessus des narines ne s'ouvrant que pour aspirer des souffles impurs. La , Darbe pauvre et rare salit par places le visage livide; sur le menton émerge une barbiche de bouc, qui semble répéter dans le bas du visage la mèche pointue des cheveux descendant jusqu'au niveau des yeux et coupant en deux le front poli comme 1 ivoire.
, On ne saura.l imp le ,vcl>re à travers le. aspects .nukiplus du rôle.l iRenaud tout en vanant a I ,nl,n. sa diction, sa physionomie, ses attitudesl sait conserver au personnage une sombre grandeur. 11 laisse deviner ce ûu3 recèle de redoutable cette incarnation des forces mauvaises de la nature | Gœthe a prêté à Méphistophélès une série interminable de plaisanteries Iroides et inquiétantes.
Berlioz s'est montré discret dans le choix de ces plaisanteries diaboliques ;
il a évite ainsi les lourde, niaiseries que commettent journellement le. inler
I prêtes des autres adaptations, et il a permis à un artiste comme Renaud
;de mettre en valeur ce qu il y a de grave, de troublant dans ce personnage.
^ecache-t il pas dans les plis de son manteau le redoutable problème de la
destinée humaine?
l ClIASSAIGNE LE NÉRONDE.
THEATRE SARAH-IiERNHAIiDT. — f..l DAMNATION DL: hALSl. — AcTi; IV
HECTOR Bl'RI.IOZ, autour di- la « DAMNATION DE FAUST »
' Ce portrait, oh F illustre eoDiposifetir est représente en chef cV orchestre, fut fait à l'époque où Berlio-
achevait La Damnation de Faust. Cette œuvre, qui fut terminée en 1846, et qui devait par la suite yit faire pour sa gloire, valut à Berlio{ des déboires sans nombre; il lui fallut foute sa foi en son (renie pour qu'ils I ne fussent point irrémédiables. Comme il l'avait fait pour toutes ses œuvres antérieures, il donna La Damnation I à ses risques et périls. Cette initiative hardie ne suscita aucune sympathie, presque pas de curiosité.
\ œuvre fut méconnue ou âprement critiquée. Tel est généralement ici-bas le sort premier des chefs-d'œuvre immortels.
... n. Etienne Billot
Par notre entremise, I^I. Etienne Billot a bien voulu accepter de causer un instant avec les lecteurs de spectacles et de VOféra à Lyon; il repond à notre interrogatoire, souvent indiscret, — un journaliste est sans vergogne, — avec une sympathie et une bonne grâce dont nous tenons a le remercier
— Je chante depuis 2>^ ans, nous dit-il. Nous ne lui cachons pas notre surprise. Pour qui connaît la dure carrière du comédien lyrique, — et M Billot, nous le savons, s'est dépensé sans compter pour « son » public qu'il aime et qui d'ailleurs le lui rend bien, — une telle jeunesse physique et surtout vocale peut paraître surprenante. M. Billot qui dans la Damnation de Faust, est un Mephisto hallucinant, aurait-il approfondi son rôle au point de conmître les sataniques mystères qui tentèrent le Docteur Faust ?... Nous notons soigneusement, pour y revenir tout à l'heure...
Je suis né à Béziers, continue M. Billot; je
suis sorti du Conservatoire de Paris avec un premier prix et c'est en effet en 1903 que j'ai débute •i l'Opéra Comique dans Nilakanta, de Lakmc. J ai chanté la plupart des rôles du répertoire courant; en 1904 j'ai pris part à la création du Jongleur de Notre-Dame, de Massenet. J'ai fait ensuite une saison à Montoellier, puis à Toulouse où j ai crée Wotan, de la WaVkyrie (j'interpréterai prochainement ce rôle à Lvon dans le cycle de la Tétralogie), nuis Fortunio, de Messager, la Damnation je suis resté six années au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles où j'ai créé VEnfance du Christ, de Berlioz, le rôle de Gurnemanz, de Parsifal, — que i'ai chanté 35 fois de suite ! les Ifhigeme de Gluck... Enfin ce fut la guerre. Passons Apres j'ai donné des représentations dans toutes les grandes villes de France.
— Que pensez- vous de l'évolution du Théâtre lyrique "? Des ouvrages nouveaux ?... Us se comptent d'ailleurs !
- On n'a pas encore retrouvé les formules qui donnent satisfaction au public. Beaucoup de compositeurs connaissent admirablement leur métier mais il faut bien reconnaître qu'ils manquent souvent d'inspiration. C'est le triomphe de la technique e il faudrait parfois que les spectateurs trava lent un ouvrage nouveau au moins huit jours avant de l'entendre à la scène; cela les rebute. On a beau dire, mais Massenet, Puccini étaient des compositeurs doués 1
— On dit souvent que les belles voix se font rares. Qu'en pensez-vous ?
— Trop d^ belles voix se perdent ! Combien de voix admirables ont eu des carrières éphémères, hélas ' Les jeunes artistes veulent débuter trop vite. 11 faut pour aborder la scène, connaître le « clavier vocal ». Vovez-vous, il faut résister à la scène : c'est un métier terrible qui vous use les nerfs. Or, il n'est pas possible de le supporter sans technique sûre A la scène, un artiste a toujours 20 % au moins de ses moyens qui lui sont enlevés; il faut sa^•oir calculer avant ! Le danger est que les élevés troi> Ivresses ne font pas suffisamment de technique vocale Ils sont usés vocalement avant lage. ^Lt puis il faudrait aussi toujours conserver le même maître et ne pas se laisser entraîner, ne pas dévier de la route que l'on s'est tracée, pour suivre dtconseils différents, voire opposés.
Oui mais encore faut-il trouver un bon m.ii tre Ce n'est pas facile à déceler ! Puisque voi êtes l'exemple de l'artiste qui a su « résister » la scène — et à ce proix)s on ne dira jamais ass. la difficulté du Théâtre lyrique qui exige du ver table artiste, un triple travail : le chant, la musiqu la comédie, — confiez-nous votre secret... Nous 1 le dirons à personne !
— Il n'y a pas cinquante méthodes, il n'y en a qu'une...
La bonne, allez-vous dire ?...
Il suffit de connaître quelques vérités, nous répond ^1. Billot ; par exemple : il n y a pas de sons ouverts, ni de sons fermés ; on emploie ^souvent ces termes-là qui ne signifient rien = i/ " Y ;. que des sons clairs et ronds. Evidemment c est tre.. difficile à obtenir surtout dans le registre aigu mais il faut arriver à cela seulement. Et puis 01 ne sait pas assez se servir de sa « soufflerie - Comme je vous le disais tout à l'heure pour savoi mettre en pratique ces vérités, il faut des année de travail. Oui, il faut dix ans pour bien con naître son métier...
— Nous vous remercions. Nos lecteurs sans doute vous sauront gré de leur dévoiler ainsi quelques-un de ces nombreux secrets de coulisses. Us ne vou en apprécieront que davantage quand ils vous vei ront sur scène, chanteur et comédien habiles, vm pour eux le Dieu cruel de la belle légende germî nique, ou le Mephisto de la taverne enfumée, ou Diable qui tracassa tant le pauvre Hoffmann, ou ) Don Basile de ce révolutionnaire de Beaumarchais
LYOINI
PECTACLI
3^ Année n"* 56
Vous lirez dans ce numéro...
La semaine lyrique, par Léon Vailaft 2-3
Une création au Théâtre des Célestins : « Le Conf»pagnon
de Voyage », de Jacques Ohabannee, par René Fonteret 4-5
Yves Montand 6
Au Théâtre de Villeurbanne : « La Belle de Cadix », par
Robert-J. Laurent 7
Cabarets et music-hall, par ^^lauricp Curt 8-9
Paris... à l'affiche : « L honorable Catherine », de Solange
Tera'C, au Théâtre du Gymnase, par Jean Pauldret 10-11
La vie des sociétés musicales, par Raoul Causse 12-13
L'activité du T. E. C. de Lyon 14-15
Les programmes complets de la semaine 16-17
Le Cinéma. Rendez-vous de Juillet — Millionnaires d'un jour — Carrefour de la mort, par Maurice Montane. — Incroyable histoire — Camerages, par Claude Ezratty.. 18 à 23
Les Livres. Vincent dMndy, de Léon Vallas, par Jacques
Foumier 24-J?5
La musique, par Albert Gravier 26
Le Jazz. Raoul Bnirkert et son quintette du Hot-CIub de Lyon, par Henri Thibaud. — Swing from Paris, par Hubert Rozier. — Lef: disques de la semaine, de Miss Betty ^ :?? à 31
A l'écoute de Radio-Lyon 32
(Ces gravures sont extraites du remarquable
- Ah ! mon Dieu ! tst-ct quil est dt- i^coCHER.a tue-têu — .''Ii^usi^u veut-il utie voiture? venu snurd. votre mari? j^ jdOSSiECR. — Mon ami, je sors du concert BerJioj
— C«mme vous voye^! Il est aile au ^^ „'e„t'ends pas ce que vous me dites, concert Berlioz... iCiiurn, Charivari, i8 novembre i8;^.)
iNadar. Journal pour rire, S janv. 1856 ) ^^