MÉMOIRE POUR L ASSEMBLÉE
Nous n'en avons pris que des extraits, ne prévoyant pas sa destruction ; aujourd'hui nous avons le regret de ne pouvoir la reproduire intégralement, au moins pou-
(1) Ordonnances des rois de France de la troi sième race. Paris, Imp. Roy. (172*3-1849).
(2) Passim.
(3) Passim.
(4) Dr Chéreau, Ordonnances de i53i, Études suites épidémies parisiennes. (Paris, Willem, 1873.)
(5) Franklin, les Rues de Paris en 16 36. (Paris, Willem, 1873.)
vons-nous affirmer que rien ^essentiel n1a été omis.
« On se plaint depuis plus de quarante « ans, peut-être même depuis un siècle, de « l'infection que cause le cimetière des Inno- « cents. Les plaintes les plus anciennes dans « les bureaux datent de 1725.
« Le procès-verbal de Pétat du cimetière, « rédigé à cette date, par suite de plaintes, et « signé du commissaire Soncy, n'avait pu « être retrouvé.
« En 1737, les plaintes s'étant renouve- « lées, le Parlement délégua, par arrêt du « 9 juillet, Lemery et Hurault, médecins « de l' Hôtel-Dieu, assistés de Geoffroy, ex- « pert en apoticairie (sic), tous trois de l'Ace cadémiedes Sciences.
Les médecins et l'artiste justifièrent la confiance du magistrat; leur rapport, du 22 may 1738, est divisé en trois parties :
« i° Observations sur ce qui se passe « dans le cimetière ; 20 expériences chimi- « ques pour découvrir l'état du cimetière; a 3° moyens proposés pour diminuer l'infec- « tion, dissiper la crainte et faire cesser les « plaintes.
« Les observations ont eu lieu à toute
« heure, en toute saison, dans le cimetière « et les maisons, pendant qu'on creusait les « fosses.
« On a remarqué deux sources de mau- « vaises odeurs : les matières fécales, que « les habitants des maisons voisines jetce tent dans le cimetière , en partie sur une « rigole qui a été faite le long des maisons « qui sont du côté de la rue de la Féronne- « rie, et l'infection des fosses dans le temps « qu'on les creuse et qu'on les remplit.
« Lm première cause est la plus patente, la « seconde ne paraît pas exercer d'influence « fâcheuse sur la santé des voisins.
« Les exhalaisons du cimetière augmente teraient-elles les accidents en cas d'épidé- « mie? Mais il y a d'autres endroits analo- « gues : l'expérience du passé affaiblit ces « soupçons légers. D'ailleurs il y a des préce cautions à prendre ; la terre n'est pas usée, e< mais elle est moins propre à amener la « corruption des corps morts.
ce II y a peu d'inhumations dans les cimeee tières de paroisse qui sont d'ailleurs en ce plein air; dans les églises, au contraire, où ce il n'y a pas d'air, l'été c'est une infection: ee par exemple à Saint-Germain l'Auxerrois
« et ailleurs, ce qui dépend peut-être des « cercueils en plomb qui sont mal soudés.
« Le cimetière des Innocents est entouré « de maisons qui empêchent l'air de se re~ « nouveler, l'été surtout.
« Il s'agit donc pour apporter le remède, « non d'un déplacement, mais de prendre « des précautions :
« Empêcher les locataires de jeter leurs « eaux, les urines et les immondices dans le « cimetière, et pour cela multiplier les lues nettes des lieux communs et sceller des « gîillages aux fenêtres.
« Aplanir le terrain, le diviser en carrés, « les exploiter en diagonale opposée avec « celui exploité auparavant, et ne le rouvrir « qu'après dix années révolues.
« Obliger le fossoyeur à chaque ouverture « de fosse à retirer les os.
« Avoir une fosse ouverte pour tous les « corps indistinctement, au lieu de trois « que l'on conserve constamment.
« Doubler la grandeur des fosses qui n'ont « que quinze pieds de profondeur, et n'ont « que neuf pieds sur huit d'ouverture, ré- « duites à six pieds au fond, parce que l'on « va toujours en diminuant.
« Couvrir les corps de huit pouces à un « pied de terre, suivant les saisons.
« Ouvrir les fosses de préférence pendant « l'hiver.
« Mettre les fosses particulières dans un « terrain circonscrit.
« Défendre les bières arquées ou trop « grandes, ou les remplir de terres lessivées.
« Couvrir les corps qui viennent de la « Morgue avec un lit de chaux et un pied « de terre.
« Pendant que la fosse est ouverte, en test nir la superficie exactement fermée ; quand « elle est remplie, la couvrir de trois pieds « déterre battue.
« Brûler les ossements ou les transporter « dans le terrain neuf des Porcherons, ac- « quis par le chapitre de Saint-Germain, et « transporter partie de la terre du cimetière « des fosses creusées, et la remplacer par « celle de ce terrain. »
Les conclusions de ce rapport, très-sages assurément, étaient insuffisantes et ne seraient pas acceptables aujourd'hui. Elles aboutirent à un arrêt ordonnant à l'architecte du cimetière d'en lever le plan figuratif. Déjà longtemps auparavant, Legrand,
architecte de la police, avait fait ce travail ; mais son plan n'a pu être retrouvé, on a su seulement par une lettre qu'il avait été remercié pour ce travail, sous l'administration de M. Hérault (i).
Aucune des précautions indiquées n'ayant été suivies, de nouvelles plaintes s'élevèrent et donnèrent lieu à un nouveau rapport
Néanmoins, le 7 novembre 1755, on constatait qu'alors une fosse de vingt-cinq pieds carrés était ouverte depuis trois mois, et que deux ou trois mille personnes étaient enterrées par an aux Saints-Innocents; le tout suivi de considérations historiques et de citations de chartes de Lothaire et de Louis X aux religieux de Saint-Magloire (monastère dépendant de Saint-Barthélemy en la Cité), dans lesquelles il est fait mention d'une chapelle Saint-George, où était leur cimetière, situé dans le faubourg sur la chaussée de Paris à Saint-Denis, proche les murs de Paris, et une autre tirée de Delamarre (2), au sujet du cimetière Saint- Paul : « Nos roys donnent une portion de terre en leur do-
(1) Arch. de l'Hôtel de Ville.
(2) Traité de la police, 1. I, t. VII, ch. v.
mairie pour y faire le cimetière, ri étant pas permis d'enterrer dans les villes, et environ ii 83, Philippe- Auguste fit clore de murs le cimetière de la ville, aujourd'hui des Saints-Innocents qui , vingt-cinq ans après, se trouvait enfermé dans la nouvelle enceinte de la ville } avant son voyage d' Oultre-mer , ce qui alors était sans inconvénient, riy ayant pas d'habitations. »
On comptait alors qu'on avait inhumé 55,ooo cadavres depuis 1725. L'auteur du rapport rappelle l'exemple de la paroisse Saint-Sulpice, qui avait transféré son cimetière rue de Bagneux, ainsi que les Pères de la Charité, et Saint-Roch qui avait établi le sien à la Grande Pinte.
Le commissaire Laumônier, dans un autre rapport (18 novembre iy55), signale une particularité caractéristique de l'époque, il n'avait trouvé dans les maisons de la rue de la Féronnerie qui dataient à peine d'un siècle (1664), que des fosses d'aisances trop peu multipliées, on ne comptait qu'un cabinet par maison et au premier étage (1).
(1) Le bâtiment neuf, du côté de la rue de la Ferronnerie, fut reconstruit sous Louis XIV; on sait
La plupart des villes du Midi sont encore, sous ce rapport, en retard de deux siècles.
En 1762, nouveau rapport du même magistrat, rappelant l'achat fait antérieurement (1750) d'un terrain aux Porcherons, pour y transporter le trop plein des charniers qui sont encombrés depuis deux ou trois cents ans.
Le 17 juin 1780, l'infatigable commissaire de ce quartier, qui semblait avoir étudié à fond cette question d'hygiène, proposait d'ouvrir un nouveau cimetière dans le terrain voisin du couvent des Capucins 3 derrière le Val-de-Grâce : il cite, d'après d'Héricourt (1), le commentateur du décret de Gratien (2) qui combat les inhumations dans les villes par cette raison : « la loi veut que les corps soient inhumés hors la ville pour quelle ne soit pas incommodée par les exhalaisons malsaines. »
qu'on n'avait oublié qu'une chose à Versailles, les fosses d'aisances, aussi voyait-on le matin les laquais se promener avec le vase de nuit. (Viollet-le-Duc. Dict. d'architecture. V. Latrines, VIII, 260.) Les grandes dames se faisaient alors apporter au sermon leur bourdalou. M. Purgon était alors en honneur.
(1) Lois ecclés. de la France, III, 11.
(2) Corpus jurîs canonici,Dec. II, causa xm, q. 11.
Dans un mémoire d'entrepreneur (8 juin 1792), signé Coeffier, on voit Viel-Cazal, serrurier, figurer pour la somme de 5,o3o livres 16 sous à raison d'ouvrages faits au cimetière des Innocents et aux Halles aux draps et à la farine en 1785, 1786 et 1787. Ce renseignement est puisé aux mêmes sources (1).
La paroisse des Innocents, qu'il est difficile de séparer de son cimetière et de ses charniers, tirait une grande partie de son revenu des immeubles qui attenaient à ces derniers, maisons ou échoppes. « Elle n'a « des habitants que dans trois rues, dit « l'abbé Lebeuf (2), scavoir : la rue de la « Féronnerie des deux côtés. La partie de la « ruQ Saint-Denis qui est derrière l'église « et accolée au cloître, et le côté de la rue « aux Fers qui touchent aux galeries du « cloître : ce qui forme en tout, à ce que l'on « m'a dit, soixante et deux maisons. »
Lebeuf, qui n'est rien moins qu'affirmatif dans ce passage, a été mal renseigné ; cette paroisse n'avait dans sa censive que trente et une maisons, et avant l'élargissement de la
(1) Arch. de l'Hôtel de Ville.
(2) Hist. de la ville et du diocèse de Paris, I, 85.
rue de la Féronnerie (1669 -1670), trentehuit maisons, boutiques et échoppes, évaluées 180,900 livres.
La propriété du cimetière et des charniers était déjà reconnue au chapitre de Saint- Germain dans un titre du 18 avril 1449 (1).
Par acte du 5 mars 1574, les marguilliers s'engagèrent à payer 1 2 deniers parisis de cens et 4 sous parisis de rente seigneuriale une portion du charnier pour établir une allée conduisant aux chambres du presbytère (2).
D'après un autre titre (29 mars 1589), ils s'engagèrent à payer 12 deniers parisis de cens et 4 sous parisis de rente à cause d'une montée construite sous un charnier « proche la porte dudit cimetière du costé de la rue de la Féronnerie. »
Par jugement, confirmé par sentence du Prévôt de Paris (10 mai 1641), Jacques Bauger doit au chapitre de Saint-Germain, 12 deniers de cens et 20 livres parisis de rente foncière pour bâtiments construits, partie sur les charniers, et est tenu de les
(ij Arch. nat., Saints-Innocents (L, 568). (2) Ibid.
paver en la place de Bellavoyne pour acquisition faite parce dernier (i).
a Le Répertoire (dressé en i566) desbauix « à loyer, fruicts des maisons ouvrières et « eschoppes appartenant à l'œuvre et fa- « brique des Saints -Innocens » nqus en donne le prix de revenu, en voici quelques exemples.
Échoppes delarue Saint-Denies [sic) contre le mur de l'église.
i° Une maisoa contre le clocher aliàs loge. 2° Échoppe 2 sols 0 deniers.
Rue de la Féronnerie, quatre maisons (du Chariot d'or, de la Heuse, etc.,) xx 1.
Plusieurs échoppes entre le mur du cimetière, rue de la Féronnerie, 24 s. et 21 d.
Une maison rue Frementel, xi 1.
Rue de la Féronnerie, maisons : (du Bras-d'Or, du Singe-Vert, Image Sainte-Catherine, etc.)
La table de ce répertoire est ainsi indiquée :
« L Alfabet (sic) du présent livre pour « vouloir chercher le tout sera trouvé à la
(1) Arch. nat., Saints-Innocents (L, 656).
« fin du présent livre au commencement « n'étant pas asse% expliqué. *
Ce cahier manuscrit est daté de i568 (i).
En 1474 le chapitre de Saint-Germain avait concédé à des particuliers le dfoit de bâtir des échoppes de trois pieds au lieu d'auvents, le long (2) des murs du cimetière.
Le 2 septembre 1786, fut fait en présence de Serreau, commissaire du Châtelet et des délégués des Saints-Innocents et de Saint- Jacques-la-Boucherie, procès-verbal des épitaphes étant en l'église des Innocents, et contenant « récollement d'icelles sur l'état « et description desdites épitaphes étant en « un recueil représenté, lequel procès-verbal « fait mention que lesdites épitaphes, au « nombre de 52, ont été numérotées première « et dernière. »
Les tombeaux et épitaphes furent transférés à Saint-Jacques-la-Boucherie.
Le presbytère situé au coin des rues aux Fers et Saint-Denis, fut vendu 1787 1. 2 s. 2 d.
La première maison rue de la Lingerie, derrière le charnier, 161 2 1.
(1) Arch. nat., Saints-Innocents (S, 3374).
(2) Arch. nat., Saints-Innocents (S, 3372).
La deuxième, rue Saint-Denis, à gauche en sortant de la rue de la Féronnerie, derrière le petit charnier, 26,000 1.
La troisième, 49,000 1.
La quatrième, n,5oo 1.
La première échoppe, 3, 200 1.
La deuxième, 5,56o 1.
La troisième, 5, 000 1.
La quatrième, 1,440 1.
Une maison, 16,800 1.
En 1764 la recette de la fabrique montait à la somme de 74,726 1. En 1786 elle n'est plus que de 44,295.
Si les recettes sont fortes., fortes aussi sont les dépenses de cette paroisse, l'une des plus petites de Paris.
Un arrêt du Conseil du 1 5 novembre 1785 avait approuvé la réunion de la paroisse des Saints-Innocents à celle de Saint-Jacques-la- Boucherie; ce n'avait pas été sans réclamation des expropriés; un concordat eut lieu le 18 août 1786 entre les parties intéressées, et le 16 novembre suivant, l'archevêque de Paris, Leclerc de Juigné, lançait une ordonnance pour approuver au spirituel les effets de cette réunion et lui donner la sanction canonique.
Puisqu'on est sur le chapitre des ventes et démolitions, il n'est pas hors de propos de si-
gnaler un rapprochement. Dans l'extrait des dépenses faites au Louvre sous Charles V, on lit :
A Thibault de la Nasse, marguillier de Saint- Innocent, pour dix tumbes dont l'on a faict marché en la grand viz (escalier) neuve dud. Louvre: achetée de li, chacune tumbe pris au cimetière dudit Saint-Innocent, à xiiii s. p. par quittance vu 1. p.
A Jean de Vaux, voicturier, pour avoir amené xi tumbes prises à Saint-Innocent par marché pour la grand viz neuve, xxiiu s. p.
Un homme et son tombereau, vi s. p., par fois, vi s. vi d. p. (i).
Une remarque assez curieuse à faire, c'est qu'en 1785, lorsqu1on démolit les charniers, les matériaux furent vendus sur place pour servir aux constructions du Louvre. Ainsi au xvme siècle, comme au xive, on dépouillait les morts pour construire des palais aux vivants.
Décrire les nombreux monuments qui ornaient ce cimetière serait vouloir recommencer ce que la Statistique monumentale de M. Albert Lenoir a si bien exécuté.
Il faut dire un mot du principal d'entre eux, appelé mal à propos le Prêchoir. Les
(1) Leroux de Lincy, Dépenses faites au Louvre.