‹ La danse des mortsChapitre 3 sur 18 · DE LA DANSE · texte numérisé non relu

DE LA DANSE

Pour que les hommes du Moyen-Age associassent l’idée de danser à celle de mourir, il fallait qu'ils fussent préoccupés de la première autant que de la seconde. Que veut dire cette fureur de danse qu’ils mêlèrent ainsi à leurs plus graves pensées ?

La danse, qui est un plaisir de toutes les époques, indique chez cellesoù elle domine un caractère particulier qu’il nous importe d’étudier. Si on la compare au chant, on trouve d’abord que, tandis qu’il suppose toujours la science, l’exercice, le choix, elle, au contraire, peut à la rigueur se soutenir par l’instinct et par la passion : aussi le chant

appartient-il plutôt aux sociétés qui se perfeetion-lient, et la danse à celles qui débutent. On peut s’en convaincre doublement par l’observation et par l’histoire. Dans les contrées méridionales, le peuple , lorsqu'il estaffectépar quelque sentiment agréable , éprouve le besoin de l’exprimer sous une forme de l’art ; cependant il n’en rencontre aussitôt qu’une seule : il forme ses rondes ; et , si monotones qu’elles soient, il peut leur imprimeile caractère des sensations diverses qui l’agitent. A mesure que le peuple se civilise, il danse moins et se contente de chanter. Les nations naissent ainsi toutes artistes ; et, selon le degré de leur développement, c’est par le geste ou seulement par la mélodie qu’elles témoignent le sentiment de l’art dont elles sont animées. Les religions, qui sont leur ex^u’ession la plus générale, semblent aussi avoir eu dans leur principe un culte, très différent de celui qui se pratique aujourd’hui. Pour fêter leurs idoles, l’Inde, l’Kgypte et la Grèce déployaient les danses dans

leurs cérémonies sacrées , tandis que le christianisme les a proscrites, comme indignes de la jnajesté de son Dieu , et n’a plus admis dans ses temples que le chant. David, qui préparait le culte de l’avenir en composant ses cantiques magnifiques, rendait hommage au culte du passé (|uand il dansait devant l’arche.

Lorsque l’homme s’éveille, et qu’il se distingue encore à peine du monde dans lequel il est plongé, il règle sa vie sur celle des êtres qui l’entourent. Comme les astres, c’est par ses mouvements qu’il raconte d’abord la gloire de Dieu ; il bat la terre du pied, et par la cadence de ses pas, il commence à répandre l’harmonie dont il est plein. Puis il soupire comme la solitude lorsque, frappée par les premiers rayons du soleil, elle sent la vie tressaillir dans son sein ; avec les oiseaux du ciel il salue par ses cris le père de la création; et la mélodie est , pour ainsi dire , te second langage qu’il emploie. Après elle vient bientôt la poésie , lorsque l’homme préférant l’articulation

an chant, et achevant de dégager dans sa langue l’élément qui lui est propre, réglé néanmoins encore sa parole sur les anciennes mesures de la musique. S’il brise ces mesures et s’il en conserve seulement un vague sentiment, il arrive à l’âge de l’eloquence. Enfin si ce sentiment de l’harmonie (ju’il plaçait dans les gestes , puis dans les sons , puis dans les mots, il le concentre dans la pensée pure , s’il le transporte du signe à la chose signifiée, alors il touche à l’ère de la philosophie. I.’arl s’est évanoui ; mais l’esprit humain voit s’ouvrir devant lui la carrière des spéculations, qui, pour ((uelques natures choisies, sont encore une forme nouvelle et la plus élevée sous laquelle le sentiment du beau se révèle à la terre.

Ne nous bornons pas à ces termes abstraits ; rendons-lcs sensibles en empruntant à l’histoire grecque des exemples qui les justifient. Les dames des bacchantes apparaissent à l’origine de la religion hellénique, et se rattaeheut, comme Bacchus, au culte que l’Orient rendait aux forces

aveugles de la matière. Les chants d’Orphée, dont les bacchantes tirèrent de cruellès représailles, inaugurent, avec une audace heureuse, une civilisation nouvelle; les vers d’Homère la consacrent ; les harangues de Périclès la gouvernent ; les méditations de Platon la couronnent et la perpétuent en l’expliquant. Telle est la loi qui préside au développement de ceux d’entre les arts humains dont les cadences s’accomplissent dans la durée. Ceux dont les rhythmes se mesurent dans l’espace, observent une loi analogue , et s’élèvent encore de même du concret <à l’absti'ait.

On peut faire à l’histoire des nations chrétiennes une application curieuse et importante de cette loi. Quand on étudie l’origine des littératures modernes , on voit que la poésie ne s’est produite, dans aucun pays de l’Europe, sans être soutenue par l’accompagnement de quelque autre art, et on se convainc qu’elle a pris chez chaque peuple un caractère tout différent, selon le degré que cet art auxiliaire

•'jocupe lui-même dans le développement du génie humain. Le chant , qui , au Moyen-Age , était cultivé avec un goût tout particulier dans le midi de la France, et dont il y avait des écoles célèbres, dès le XI* siècle, au monastère de la Dau- -rade, à Toulouse , donna, sans contredit, aux troubadours , le modèle des rhythmes qui firent la gloire de leurs vers et qu’ils communiquèrent eux-mêmes à ITtalie. En Espagne , il est à croire ((ue c’est la danse qui a secondé l’essor de la poésie et qui a décidé de sa forme (l). Les romances que les Castillans ont remplies de leurs souvenirs héroïques, et (pi’ils ont composées de petits vers fortement scandés , tous égaux , tous assujettis à une assonance uniipie , semblent avoir

(I) Bouterwek entrevoyait une partie de la vérité, lorsqu’il attribuait l’origine des copias, ou stroplies, à i habitude de joindre les danses aux chants. Il supposait, il est vrai, que toutes les danses étaient, comme dans les cliœurs du théâtre grec, coupées par des figures. Voyez Histoire de la littérature espagnole, t. I , p. 139.

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(“té destinées dans l’origine à soutenir le pas de la ronde populaire , vive et pesante tout ensemble , et dont aucune figure ne rompait la monotonie (1). Leur littérature, formée presque tout entière sur ce type primitif, manifesta plus tard une répugnance déclarée pour les rhythmes savants de la Renaissance, et se réfugia dans ce

(l) Voyez l'introducUon du Tesoro de los romanceros cspanolos, par M. E. de Ochoa. Paris, Baudry. — Les danses espagnoles étaient déjà célèbres chez les anciens. Deux poètes latins se sont accordés à en faire une censura qui aurait encore aujourd'hui son opportunité. Juvénal a dit, satire xi :

Forsitan expectes ut Gaditana canoro Incipiat prurire choro, plausuque probato Ad terrain tremulo descendant dune puella;.

Et Martial, liv. V, épigr. lxxx :

Nec de Gadibus improbis puellæ Vibrabunt sine fine prurientes Lascivos docili tremore lumbos.

Les anciens nommaient cette danse Apocinus, Igdis, Lobas, et aussi macter etMACTRisMus. Voyez V Orchestra de Jean Meursius dans le t. VIII du Trésor des antiquités grecques.

théâtre original où le peuple avait conservé , avec le mètre de ses anciennes rondes , le sentiment de son génie particulier. 1/ Italie, au contraire , qui avait eu les trovdtadours pour scs premiers maitres, après s’ètrc façonnée à leurs chants, en j)erfectionna encore les modulations, et composa, grâce à eux , la première littératui’e régulière de l’Kurope (l).

Cette diversité que je signale dans le point de départ de la poésie espagnole et de la poésie italienne, est peut-être ce qu'il y a de plus réel dtuis

(I) Dans sa lollrc au connétable de Portugal, le niar- (luis de Sanvillane termine un passage (|ui donnerait lieu aux plus intéressantes discussions, par ces mots : <1 Ponen {los Iialicos) soiies asiwintno a lus sus olirus , e » cafiiaulus por dulces e diversas maueras : e tauio han » fumiliar, e por nianos la viusica , que parecc que entre » etlos hnyan nascido aquellos grandes filosofos, (Jrféo , » Pitagoras , e J'.iupedocles. K quien duhda que asi como • las verdes fojus en el tiempo de la primavera giiarne^ceii e » aceowpaiian los desmidos arboles , las dukes roces e » fermosos soues tto apuesteii e accompanan lodo riino , » tO(/o métro, todo verso, sca de qualquicr arie , peso, » c medida. . (Sanchez, t. I, p. i.vi.)

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l’opposition établie par F. Schlégel entre la littérature romantique et la littérature classique. Elle e.xplique aussi suffisamment pourquoi la pensée de la mort s’est produite sous des apparences si différentes dans les deux péninsules. En Italie elle a pris la forme savante des triomphes ; en Espagne elle a adopté la forme gothique de la ronde. Mais quelle que soit la passion du peuple e.spagnol pour la danse, ee n'est pas chez lui, nous l’avons vu, qu’il faut chercher la première idée de la danse des morts.

Nous pouvons cependant tirer de ce qui précède une conclusion intéressante. La danse , occupant le rang inférieur dans la progression naturelle des beaux-arts, suppose toujours chez les peuples où elle règne un état d’enveloppement qui ne laisse paraître leurs facultés que sous des formes encore indéterminées. Tel fut précisément le caractère de cette civilisation du Moyen-Age, si mal définie Jusqu’à ce Jour, dont la France eut la direction suprême, dont toutes

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k'S nations du Nord furent tributaires, et que les elartés de la Renaissance italienne dissipèrent au XVI' siècle. Nous arrivons ainsi à saisir la cause la plus profonde qui, parmi ces nations, aussi bien qu’en Espagne, fit prévaloir la danse pendant la période à laquelle on a donné le nom de gothique. 11 ne nous reste plus qu’a voir comment alors la danse s’allia aux idées religieuses et pénétra dans les lieux sacrés.

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