LES DANSES ECCLÉSIASTIQUES
L’Église eut, dans les commenceineiits , une peine extrême à se préserver de l’imitation de certaines cérémonies païennes. On en trouve l’indication dans l’un des sermons attribués à saint Augustin : « Erat gentilium ritus inter christia- » nos retentas , ut diebus festis ballationes , id est " cantilenaset saltationes exercèrent... Quia ista » ballandi consuetudo de paganorum observa- » tione remansit (l). » Lorsque les Barbares eurent changé la face de l’Europe, le respect ((ui s’attachait aux derniers restes de la civilisation antique, et la force qui créait chaque jour des formes appropriées aux sentiments de la société
( I) Serm. ilS.
lioiivclle, s’accordèrent pour perpétuer les danses dans beaucoup d’églises. Au ï\' siècle , un coneile assemblé à Rome sous le pontificat d Fmgene 11, prescrivait aux prêtres d’extirper les débris du paganisme : « Z7< sacerdotes admoneatit r> viras ac midicres , qm fisds dieljus ad eccle- » siam occurrunt , ne ballando et turpia verbii » decantando choros ieneant ^ ac ducunt , siinili- » tudinem paganorum peragendo. » M. Douce cite encore, d’après la ebronique de Nuremberg (l), une danse ([ue, dans les premières années du M* siècle, sous le règne de l’empereur Henri 11, dix-buit hommes et dix femmes exécutaient, sur le seuil de l’église de Saint-Magnus, au diocèse de .Magdebourg, tandis (jue le prêtre célébrait la messe de la veille de Noël. Otte ctmtume n’était point particulière à une église. Au xin' siècle, G. Durand écrivait dans .son 7 railé des divins offices que les jours de PA((ues et de Noël, il y avait des danses, des (I ) Tlic (lance of Ilcalli , p. (i.
chants , des jeux dans les cloîtres et chez les év(*(jues : « In quibusdam locis hac die {pas- » chœ) in aliis in valali {Noël), prœlati cinn •• suis clericis ludunt vel in clauslris , vel m do- «mibus ejHscopalibus , ita ut etiam descendant •• ad ludiim pila: , vel etiam ad choreas et can- * tus (I). » .l’ajouterai un exemple curieux qu’on pourra voir dans les chroniques de lu ville d’Ert'urt (i): Ln archevêque de .Mayence, qui, à ce (|u’il parait, n’était point, pour ses contemporains, un trop grand sujet de scandale , mourut d’apoplexie en dansant avec des religieuses qu’il faisait sortir de leur cloître pour prendre part a ses divertissements.
(I) Rahonalc divin. ofTici. Lib. VI, c. 83. Ce savant livre est un des premiers qui , en 1 169 , sortirent des presses de Mayence. Son auteur, l'une des gloires du droit canonique, et l’un des plus habiles agents qu’ait eus la papauté , était né dans une petite ville du diocèse de Riez, à Puymoisson , on personne aujourd’hui ne se souvient de lui.
(?' Apud Menckenium.
L’érudition d’un abbé du dernier siècle nous a transmis des détails circonstanciés sur une danse sacerdotale qu’on exécutait le jour de Pâques , dans le diocèse de Besancon (1). Cette danse se nommait Bcrgeretta, sans doute à cause des airs pastoraux qui l’accompacaiarent. Kilo était réglée par les statuts mêmes de l’église : « Finilo pran- >' </io, post sermonem^ finita nona, fiunt choreœ « in clavslro , rel in medio navis ecclcsiæ , si « lewpus fmrit pluviosum, cantando aliqua car- " mina, vt in processionariis continetiir. Finita « chorea... fit coUatio in capitulo mm vino rvheo •• et clarn et pomis viilgo nominatis des c.mu'Eî^- * nus. » Dans d’autres statuts il était question des chansons : « Post nonam vadit chorus inprato » claiistri,ct ibi cantantttrcancelinœ de rcsvrrcc- *> lione Domini, » Pour que rien ne reste douteux on y voyait les paroles et l’air de ces chansons ; en voici un fragment :
(I) Lettre écrite de Besarçon le 4 juillet 1742 , et in-
Si si la sol la ut ul ut ut si la si Fidelium sonet vox sobria ;
Si si la sol la ut ut ut ut si la si Convertere Sion in gaudia.
Si si la sol la ut ut ut si la si Sit omnium una lælitia ,
Ut rc re sol la ul ul si la sol fa sol Quos unica redemit gralia.
^^ais dans ce couplet même, comme l’indique l’auteur inconnu de la lettre du Mercure, l’air montre assez qu’il était fait pour être dit en dansant. Les conciles de Vienne et de Baie ayant renouvelé , au commencement du xiv* et du XV* siècle, les anciennes prohibitions, l’église de Besançon trouva le moyen d’obéir à l'autorité ecclésiastique sans renoncer à ses vieilles coutumes. Après noues , le ehapitre de la collégiale s’en allait au cloitre, et là, tous les dignitaires se tenant l’un l’autre par la cape , tournaient trois fois autour du préau ; après quoi
s(?r(ie au ISUrcme de France , dans le mois de septembre de la même année.
ils faisaient la collation. Cet usage fut suivi jiirqu’en 1737.
En certains endroits, le peuple se mêlait aux rondes eeclésiasticiues. lîonnet, dans sou Histoire delà Danse, dit qu’à Limoges, le jour de Saint- Martial, la Ibide dansait aux can1i(iues dans l’église, et qu’au lieu du ér/orio, elle répétait à la lin de chaque chant :
San Marceou, prcgas i)er nous,
Enous épingarcn (1) per vous.
I.ors(pie le peuple ne pouvait former ses danses dans l’église, il les déployait sur le seuil. 11 était rare au Moyen-Age que les temples ne fussent point précédés soit par quelque péristyle comme celui ([u’on voit à Milan devant la basilique de Saint-Ambroise, soit par une cour plus modeste, comme sont encore celles de la plupart de nos églises de village. Dans cet emplacement,
(l)On dit encore en Provence e^piiitjar , sinon pour danser, au moins pour se mouvoir Irès vivement.
que j'nppelîernis volontiers le forum des villes «ïothiques, le peuple se tenait assemblé, les dimanches, dans l’intervalle des offices. C’était la ((u’il entendait les pèlerins réciter les légendes, et les trouvères chanter les chansons épiques; là ((u’il voyait les jongleurs faire leurs tours ; là qu’il dansait ses rondes. INIais dans ce meme endroit nos pères avaient aussi l’habitude de prendre leur sépulture. Ils cherchaient pour leurs cendres la protection des édifices sacrés , et s’ils ne pouvaient mettre leurs tombeaux dans l’intérieur des églises, ils les rangeaient autour d’elles (l). En
(i) Le mol dont les Anglais se servent encore pour désigner leurs cimcüèrcs {cliurch-tjard, cour d’église) Icmoigne de celle habitude. M. Douce a cilé quatre vers d’un écrit du xiii' siècle , intitulé le Mannd du péché , et attribué à l’évêque Grosthead :
Karoles ne lûtes ne deil nul fere Kn scinl eglise , ki me voil crere ;
Kas en cimelierre karoler ,
Ulrage est grant u lutter.
Uemarquez , dans ce couplet normand , un mol qui est demeuré anglais : karoles. Carol veut encore dire vieille
sorte (jue le lieu des divertissements populaires était aussi l’asile de la mort.
Sans doute les ordres mineurs , lorsqu’ils entreprirent de réformer la chrétienté , s’élevèrent contre les profanations des lieux saints ; mais comme on a vu faire plus tard aux disciples de Loyola, pour mieux s’emparer de la société, ils lui cédèrent en beaucoup de points : ne pouvant donc tout d’abord arracher du milieu du siècle cette passion des danses et des spectacles qui s’y était si fortement enracinée, ils songèrent à la tourner au profit du culte; les églises alors se changèrent d’elles-mêmes en théâtres où l'on vit
chanson, chanson épique cl religieuse; il rappelle Charlemagne , qui était le sujet des anciennes chansons des Normands. Robert Wacc a dit dans le roman de Rou :
Taillcrcrki mult bien cantout Sor un cheval ki tost alout,
Devant li dus alout cantant De Karlcmaineé de Rollant,
F. d’Oliver é des vassals Ki, morurent en Rcnchcvals.
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représenter ces mystères qui offraient aux reuards, dans des jeux sacrés, les dogmes fondamentaux de la religion , et qui aboutirent en ce temps même à la divine comédie du Dante et plus tard aux autos sacramentales de Calderon. Les cimetières eurent aussi leurs solennités; et ce fut la Danse des Morts qui en fournit le sujet ordinaire.
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