LA DANSE MACABRE
Pendant le Moyen-Apc , la Fi ance ooininanda en reineaux nations chrétiennes ; elle leur imposa sa pensée, sa poésie, ses beaux-arts : la scolastique , la chevalerie , Part ogival sont ses œuvres. Le sujet qui nous occupe nous donne une nouvelle occasion de constater cette anti- (|ue domination du génie français. I.a danse macabre est une création de notre esprit; elle est la première danse des morts qui ait été exécutée en Furope.
A Paris, le cimetière dos Innocens offrait , a la fin du xn* siècle, le spectacle le plus déplorable. Une petite église, dt^iéc à la mémoire des enfants massacrés par Tlérodc, s’élevait là, dans un endroit désert, hors du faubourg qui s’é-
tait formé peu à peu sur la rive droite delà Seine, et qui ne devint la ville véritable qu’au siècle suivant.^ Quoique, par l’effet d’une dévotion toute particulière, le champ qui entourait cette chapelle eût été choisi par les bourgeois de la capitale pour recevoir leurs sépultures, il ne laissait pas que d’étre aussi un marché où l’on vendait tout ce qui pouvait être nécessaire à la vie; et , dès que la nuit était venue, il se changeait encore en un infâme l'éceptacle où tout ce qu’il y avait d’impur parmi les vivants errait à travers les débris infects entassés pendant le jour sur les tombes des morts (1). En 1180, Philippe- Auguste, à qui Paris doit ses premiers embellissements , frappé par ce scandale, fit clore le cimetière par une muraille de bonnes pierres carrées et par quatre portes qu’on avait soin de fermer le soir.
Dubreul, à qui nous empruntons ces détails, ajoute que, de son temps, au commencement du
(I) Dubreul. Antiquités de Paris. 1G39, p. 621.
XVII' siècle, le cimetière des I nnocents était entouré de quatre-vingts arcades, adossées à la muraille, et surchargées de galetas. 11 faut croire que, ce sont ces arcades qu’on appelait les charniers des Innocents , et qu’au lieu d’avoir été construites toutes ensemble par l'autorité publique , elles furent successivement élevées par les familles qui y déposaient leurs ossements ; car on sait que Nicolas Flamel se fit peindre, avec sa femme Perrenette, dans la quatrième arche , en entrant par la porte ^ du côté de la rue Saint-Denis, devers la main droite; et le livre curieux (1) où
(I) Le livre des figures hiéroglyphiques de Aicolas Flamel, escrivain , ainsi qu’elles sont en la quatrième arche du cymctiere des Innoccns à Paris , entrant par la porte , rue Saint-Denys , devers la main droite , avec l’explicaiton d'icelles par ledit Flamel traitant de la transmutation métallique. IVon jamais imprimé. Paris, 1G12, in-4®. Cet ouvrage est un tissu de rêveries métallurgiques; mais les figures, qui en sont le prétexte, existaient réellement aux Innocents, et méritent l’altention. Dans le fatras qui les accompagne, on trouve pourtant encore cette définition du métier d’écrivain : « Ainsi qu’après le décès de
Von trouve ce renseignement ajoute que Nicolas Flamel érigea ce charnier en l’an 1383.
Au commencement du siècle suivant, en 1408, le duc de Beriy, qui depuis environ trente ans se gorgeait de l’or des provinces confiées à sa garde par le malheureux Charles VT, songea, se faisant vieux , à se préparer une sépulture digne de sa grande fortune. Kn conséquence il embellit l’église des Innocents, où il voulait que son corps fût déposé. Il lit représenter en bosse sur le grand portail méridional la légende de saint Macaire, (lu’un demi-siècle auparavant André Oi’cagna avait peinte au Campo Santo de Pise , et que la France revendiquait ainsi comme une invention de son génie. D’un côté de la porte on voyait les trois morts debout dans la forêt , de l’autre le.s
» mes parents, je gaignais ma vie en noslre estai cl’é- • crilurc, faisant des inventaires, dressant des comptes, » et arrestant les dépenses des tuteurs et des mineurs. » C’était là , à propremen' parler, l’état de l’homme de lettres au xiv' siècle.
•rsé 82 15^5
trois princes vivants qui allaient à la chasse ; auilessousdes figures, ctaientgravcs sur lapierredes vers français contenant les discours qu’elles semblaient échanger entre elles (1). Six ans après, le
(i;Dubrcu!, qui avait encore ces figures sous les yeux, rapporte les vers de la dédicace :
Kn 1 an mil quatre cents huit,
Jean duc de Derry, très puissant, l'n toutes vertus bien instruit,
Kt prince en France florissant.
Par humain cours lors cognoissanl Qu’il convient toute créature.
Ainsi que Nature consent ,
Mourir et tendre à pourriture ,
Fit tailler ici la sculpture
Des trois vifs aussi des trois morts,
F.t de ses deniers la facture Fn paya par justes accords.
Pour montrer que tout humain cor|)s ,
I ant ait biens en grande cité ,
Ne peut éviter les discords De la mortelle adversité.
Ayons de la mort souvenir.
Afin qu’après perplexité Puissions aux saints cieux parvenir.
83 <ëiî.
chic de Berry, ayant changé de projet au sujet du lieu de sa sépulture, érigea à Bourges une riche c“hapelle où il fut inhumé l’année suivante. Mais les sculptures qu’il avait fait exécuter au cimetière des Innocents , se trouvant sans cesse sous les yeux du peuple, durent produire une impression vive sur son imagination.’
On lit dans le Journal du règne de Charles V I et de Charles VII : « Item, l’an 14-24, fut faite la » Danse Maratre ( pour Macabre) aux Innocents ,
» et fut commencée environ le moys d’Aoust et » achevée au karesme suivant. » Ces mots ont donné lieu à des interprétations fort différentes. Villaret dans son Histoire de France, M. de Barante dans l’Histoire des ducs de Bourgogne, M. Villeneuve de|.Bargemont dans l’Histoire de Béné d’Anjou, paraissent s’ être autorisés de ce témoignage laconique pour raconter qu’en l’année 1424, le duc de Bedford et le duc Philippe le Bon se trouvant ensemble à Paris , on leur donna un spectacle extraordinaire, dans Icciuel la
Mort parée d’habits royaux traîna après elle, au cimetière des Innocents, et ensuite dans les rues de la ville, toute une suite de personnages représentant les divers états de la condition liuniciine. M. Peignot fait remarquer, avec raison, qu'une pareille procession n'aurait pu durer depuis le inoys d'Aouat jusqu’au karesme suivant, et que tl'ailleurs on trouve dans le même .lournal de (iharles VT, à l’anm^ 1429 : « I^e cordelier ITi- » chai't, prêchant aux Innocens, estoit monté sur » un iKiult échaffault qui estoit près de toise et » demi de hault, le dos tourné vers les charniers, » en conlre la cliarronnerie , à l’endroit de la » Danse Macabre. » Il en a conclu que cette Danse n’avait point été représentée par des personnages vivants, mais seulement peinte sur les murs des charniers.
Ivxaminons ces deux opinions, l,e correspondant du Mercure, que nous citions tout-à-rheure, linissait sa lettre en annonçant l’intention, qu’il n a point remplie, de commenter le passage sui-
vaut d’un \ieux manuscrit de son église : « Si\c- » callus senescalcus) solvat D. J oaniColeii ma- >' iriculario S. Joannis quatuor simasias vini » per dictum matricularium exibitas illis qui » chorearn machabœorum feccrunt lOjulii (H5.‘i) •> nuper lapsd hord missœ in ecclesid S. Joanis » evangelistœ propter capitulum provinciale Fra- » trum Minorum (l). » Ainsi les Frères Mineurs faisaient représenter devant un de leurs chapitres provineiaux, par des hommes à qui l’on distribuait ensuite (piatre mesures de vin , une danse que l’on appelait Machabée dans un pays où le nom populaire de Macabre n’avait pu parvenir sans altération. Cette, citation importante était sous les yeux de don Carpentier lorsque ce savant homme donna en 17()C, dans son supplément du Glossaire deDucange, la définition de la Danse Macabre: « Macharf-Orum chorea , vulgo •> Dance {sic) Macarre ludicra quœdam cere- > tnonia ab ecclesiasticis pib insliiula, qud om~
(!) iMercure de France, Septembre 1742 , p. I9âo.
>• n//nn difjnitalum. tàni ccclesiæ quùm itnpet'ii , » persunœ choream simul düccndo , allcniis vici- » bus a chured eoanescebant, ut mortem ab omni- » bus sua ordine oppetendam esse sigtiificureut. •>
Il est donc hors de doute que la Danse Macabre a été exécutée par des personnages vivants , elle a pu l’élre ainsi à Paris en 14-24, devant les ducs de JBedfort et de liourgogne , qui s’y rendirent au mois d’octobre , après la bataille de Verneuil,pour arranger les différends du duc de (ilocester et du duc de Drabant, et qui, au dire de iMonstrelet, après avoir célébré solennellement la [este de i oussainls et le jour des âmes , firent les jours suivants les nopccs de messire Jean de la J rnnouille et de la demoiselle liochebaron , où furent gratis résolutions et esbatements , tant en boire comme en tnangier riches et précieux , comme en dances, joustes et autres eshatemens (I).
(^tu’après avoii- été représentée tle cette faeoîi .
I) Monslrolct. Taris , IÔ72 , l. II , j . i8.
-©î> 87 eçg.
la Danse Macabre ait été peinte aussi la même année sous les arcades des Innocents , c’est ce qui pourrait très bien s’accorder avec tout ce que nous savons de l’art du Moyen-Age, Ces peintures , toutefois, n’ont pas laissé graixle trace. Au commencement du xviT* siècle, Dubreul ne vovait plus dans les charniers des Innocents que des ossements qu’il appelait glaces de la vanité des impertinentes grandenrs humaines. Voulait-il désigner par là les tableaux de la Danse ^lacabre, que souvent on a nommés des miroirs salutaires IV] ? M. Peignot a beaucoup parlé d’un homme tout noir (2) qu’on avait vu long-temps l)eint sous l’arcade de N. Flamel , et qu’il voudrait représenter comme faisant partie d’une Danse des Morts. Mais on peut se convaincre parles descriptions apocryphes de N. Flamel,
(1) Voyez le litre de la 2* édition de la Dame Macabre, et la dédicace de la l" édition de la Dame des Morts d’Holbein.
(2) Peignot, p. 8i-7.
et par l’estampe qui s’y trouve jointe , que eet homme noir est un saint Paul sous la protection duquel le célèbre escrivain s’était lait peindre lui-méme, ayant en face de lui sa femme Perrenette , accompagnée aussi d’un saint patron. D’ailleurs, comment aurait -on pu peindre la longue suite de la Danse des Morts sur des arcades (pii n’étaient point une propriété pulilique, mais (lui étaient des s(^pultures particulières n servées à des familles differentes?
Toutes ces difficultés, un examen attentif (fis lextes du .lournal de Charles VI , l’analogie, me suggèrent une opinion (pie M. Dulaure avait (!(jà soutenue, et qui, éloignée de celle de iVl. Peignot, diffère aussi du sentiment des historiens qu’il a combattus. C’est au commencement du XV*' siècle (pie la société des Trèrés de la Passion établit à Paris le premier théâtre ou l’on représenta publiquement les Mystères, qu’on n’avait guère joués jusqu’alors que dans les églises. Pst-il surprenant (pi’à la même éporpie une
compagnie rivale, inspirée, comme la première, par l’esprit des ordres mineurs , ait entrepris de donner aux Innocents des représentations accommodées tout ensemble à la tristesse du lieu et à la turbulence des spectateurs? Pour qui coniiaitla langue du Moyen-Age, il sera impossible de prêter un autre sens à ces paroles : « Item, » l’an 1424, fut faite la Danse -Macabre aux Inno- » cents . » Ce spectacle fit courir Paris pendant plus de six mois; « il fut commencé environ le mois » d’aoust et achevé au karesme suivant. » Le second passage que . Peignot a extrait du Journal de Charles VI, et qu’il cite à l’appui de son opinion, me parait se tourner contre elle d’une manière encore plus directe. 11 est évident que cet « échaffault, bault de près de toise et demie, » appuié aux Charniers des Innocens, » sur lequel prêcha le cordelier Richart, était le théâtre même où l’on avait donné des représentations cinq ans auparavant, et qu’ainsi le frère prêchait « à l’endroit de la Danse Macabre. »
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Quant au nom de .Macabre qu’on donna à ce spectacle , je pense, comme M. Douce , qu’il fut emprunté à la légende de saint Macaire. Les trois morts et tes trois vifs qu’on avait sculptés sur le portail de l’église des Innocents avaient sans doute fait naître dans l’esprit de quelque poète parisien la pensée de représenter non seulement les princes, mais les hommes de toutes tes conditions placés en face de leurs propres squelettes. Mais aloi’s on ne composait point de pièce sans y introduire un acteur chaîné de rcxpli((uer, et tout à la fois de représenter aux yeux du spectateur la vérité et la justice suprêmes. Il était naturel que, dans la danse des Innocents comme dans les peintures du Campo Santo de Pise, on eonli/it ce rôle à saint Macaire, qu’on donnêt ensuite à la pièce le nom du principal personnage, et ({ue ce nom, {(ui n’était point encore fixe par l’imprimerie, s’altérât dans la bouche du peuple.
PEINTIJHES (iOTUlQlÆS DE LA DANSE DES MORTS.
Toutes les peintures de la Danse des Morts dont on peut assigner la date avec quelque certitude, sont postérieures à la représentation qu’on donna au cimetière de Paris, en \A^A.
Lorsque les Anglais furent chassés de Paris, ils enlevèrent des Tnnocents les reliques qui jusqu’alors y avaient attiré la dévotion. Ce ne fut pas le seul larcin ([u’ils nous firent. De retour dans leur ile, ils peignirent la Danse des .Morts dans le cloître de Saint-Paul, soit qu’ils l’eussent seulement Mie représentée sur l'cchafault des Innocents, soit qu’ils l’eussent dt^'àvue reproduite en Krance par le pinceau. Pour que le plagiat fût complet, un moine de Bury, nommé John Lidgate, ajouta
aux llgui’cs (les vers anglais (lu’il traduisit du français. Seulement, comme il n’était plus (piestion du meme genre de représentation, et (|ue la légende de saint Maeaire était inconnue en Angleterre , le nom de Danse Macabre n'y parut point. La Danse du cimetière de Saint-Paul subsista a peu près un siècle, jusciu’en l’annee 1540, ou , dans la révolution qui acheva le triomphe du protestantisme anglais , le vieux cloitiv fut détruit avec les peintures qui le décoraient. Les débris en furent recueillis par le due de Sommerset, qui gouvernait la Grande-Bretagne sous le nom du jeune Edouard VL De Londres les imitations de la Danse des Morts se répandirent dans le reste du royaume, à Saiisbury, a llexham dans le Vortumberland, à \\ ortley Hall dans le Gloeestershire, à Strafortsur l’Avon, ou Shakespere, qui semble y avoir fait allusion dans une (lèses comédies (1), put en voir les imaces pendant son enfance.
(ij .y entre pour mewue, aclc III , scène i.
Dans le temps où les idées de la fVance pénétraient à I.ondres à la suite de la retraite des Anglais, elles régnaient aussi à Bâle, où nous avions tait assembler un concile qui faillit changer l’état de la chrétienté à l’avantage de notre Église, l'andis que nos prélats remplissaient cette ville, on eut la pensée d’y peindre une Danse des Morts (l). Les dominicains, qui, d’un bout de l'Europe à l’autre, disputaient l’administration des sacrements au clergé régulier, avaient accaparé jusqu’à la sépulture des fidèles. A Bâle, c’est dans leur cloître qu’on représenta la Danse des Morts ; la main qui l’exécuta n’y mêla point la légende des Trois morts et des Trois vifs ; en re- ^ anche, elle eut soin, pour honorer l’ordre qu’elle servait, delà faire ouvrir par le prédicateur, ainsi
J) Je ne dis rien de l’opinion toute gratuite fjui rattaclie les Danses des Morts, et principalement celle de nàle , aux pestes dent le Moyen-Age fut souvent affligé. Tant d’autres pestes n’ont pas produit de Danse des Morts, qu’on ne saurait voir entre ce lléau et nos peintures une relation nécessaire de cause à effet.
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(juc nous l’avons vu cU^à clans le po<"me espagnol attribué à Rabbi don Santo. Elle y plaça aussi, a ee ({u’on rapporte, les portraits du pape Félix ^ ciue le eoneile avait élu , et de l’empereur Sigismond , qui l’avait convoqué.
Cette peinture, faite ^ ers l’année 1441 , fut réparée, en 1 568, par un artiste indigène, nommé. leai^- H ligues Klauber. On y joignit cette fois une inseription latine, suivie de deux vers grecs, ou, par un double jeu de mots, comme c’était assez l’usage du xvi' siècle, on faisait allusion au nom de Macabre, qui, grâce à l’imprimerie, était alors répandu hors de la France.
Opa Tt),oç /xaxpov (liou ,
Apj(»)v opa u.a*ap:ov.
I.orsquelemarcjuis de Paulmy a é'critciue Ma^ cabre était formé de deux mots grecs, il pensait sans doute à ces deux vers. Les images (ju’iis accompagnaient furent encore retoucbées en 1 6 1 (>; en 1621 elles furent gravées par Mathieu Mérian et publiées par lui avec un texte où l’on voit qu’il
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en appréciait la pensée plus qu’il n’en avait respecté la forme. On ne peut guère les connaitre aujourd’hui que par l’œuvre de cet artiste , et par une copie plus exacte faite à l’aquarelle, par Emanuel Büchel , et déposée à la bibliothèque de Bàle. Ces figures avaient été presque entièrement ruinées par le temps et par le travail des cordiers ((ui se faisait le long du mur où elles étaient peintes, lorsqu’on 1805 elles disparurent, avec la muraille meme , dont les magistrats ordonnèrent la démolition pour cause d’utilité publique. 11 y avait plus d’un siècle qu’une tradition mensongère, accréditée sans doute par l’erreur de quelijues voyageurs, les attribuait à Jean Ilolbein.
En 1766, Emanuel Büchel découvrit, au faubourg de Bâle, dans un ancien monastère de femmes, qui se nommait Klingenthal , et dont la fondation remontait au xiii® siècle, une autre Danse des Morts, qu’à son exécution grossière il jugea plus ancienne que celle du cloître des Dominicains. A Bâle, où Emanuel Büchel en a
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laissé une copie, on peut s’assurer si la rudesse <le cette fresque ne venait pas plutôt de l’imperfection du peintre que de l’ancienneté de la date. 1/ Allemagne a été féconde en écoles archaïques ; et j’ai vu des peintures exécutées en Bavière, au eommencementdu xvi* siècle, qu’à leur grossièreté on aurait prises volontiers pour des œuvres du xiv*'.
I.a grande Danse de Bàle fut imitée en Suisse. AicolasEmanuel , né en H84,morton 1530, peignit dans le cimetière des Dominicains, à Berne, sa ville natale, une composition semblable, dont il ne reste plus que les dessins. Dans la copie que la lithographie en a donnée en 1 83*2, on se plait à voir 1 union de l’art gothi(iue avec le goût et les procédés de la Benaissance. L'auteur, qui était un homme distingué , artiste, soldat et diplomate, avait étudié en Italie ; et il parait que c’est lui que Nasa ri désigne, parmi les élèves de Titien, sous le nom d’Emmanuel Tedeseo. Son œuvre , executee de 1514 a 15*22, a eu la plus grande iniluenee sur celle d’Ilolbein, comme on le peut
voir ù la planche qui représente le pauvre aux prises avec la mort. A Lucerne, un artiste nommé .Mcglinger peignit dans la charpente du pont des Moulins, sur une suite de petits panneaux triangulaires, une Danse des Morts qu’à ses idées ingénieuses, autant qu’à ses costumes, on juge facilement être du xvii' siècle (I).
Je supposerais volontiers que c’est aussi deBafe (lue l’idée de la Danse des Morts se répandit au nord, en Allemagne. Elle parvint à Strasbourg, où l’on a découvert de nos jours, une peinture funèbre sur les murs du couvent des dominicains que les protestants ont approprié à leur culte. Le sermon du dominicain y précède aussi, comme dans l’œuvre de Bàle , le tableau des conciuètes de la mort. Les ornements qui accompagnent cette fresque, la disposition et le style de ses figures autorisent a penser qu’elle
(1) M. S.iinl-Marc Girardin a très heureusement raraclérisOi celle Danse des Morts dans le Journal des ))é- /''v/îdu 1.3 féxrior 1835.
appartient au coinmcncement du xvi* siècle. Ou cite depuis long-temps la Danse des .Morts de .Minden en ,\\ estphalie, qui renverserait toutes nos idées, s’il fallait, comme on l’a admisjusqu’à (•e jour, la faire remonter à l’année 1383. Mais comme cette peinture et sa date ne sont connues (jue par un passage de Fabricius ( I ) oii je ferai voir qu’il y a presque autant d’erreurs que de mots, je ne m’arrêterai pas plus long-temps à l’examiner. Celle qu’on voit à Lubeck, à l'entrée de l’église Notre-Dame, sur les murs de la chapelle des morts, a été exécutée en 1403, retouchée en 1588 , puis en 1042, et plusieurs fois encore dans le dernier siècle. Flic se distingue de la plupart des compositions dont nous avons déjà parlé, en ce que dfins celles-ci les personnages s’avancent deux à deux, tandis qu’elle les montre tous unis, et formant une véritable ronde universelle. Par là elle se rattache évidemment au plus ancien modèle
(I) liibliolheca latiua mediœ ci infimœ œlalis , au mol Mncaber. Voyez plus loin, à la p. 121 de notre Essai.
de la Danse des iMorts. Qu’on juge de la date des autres par l’époque certaine de celle-là. M . Douce a écrit qu’il y avait à Derlin, dans l’église Sainte-Marie, une Danse des .Morts que j’y ai vainement cherchée. En redescendant à travers l’Allemagne, du nord au mitli, on trouve qu’à Anneherg, en Saxe, la môme Danse avait été peinte en 1525, sous le coup de la réformation; qu’elle avait été sculptée en 1534, à Dresde, sur une frise du palais que le duc Georges, l’ennemi de Imther, s’était fait construire, et dont on voit encore la cour principale dans la demeure actuelle des rois de Saxe. A Vienne , en Autriche, un voyageur (1) a signalé une composition semblable, peinte dans un couvent des augustins , qui , comme on sait, rivalisèrent dès la fin du xni' siècle avec les dominicains. En Italie, il faut aller jusqu’à Naples pour rencontrer, dans l’église de Saint-Pierre-Martyr , des marbres qui sem-
(1) Bruckmann. Epiainlœ iiiuerariœ. Voir M. Douce, p. 48.
blont appartenir au même genre de représentations. La llenaissance mit obstacle à ce que la gothique Ronde des Morts se répandit dans cette contrée. Cependant Vasari raconte qu’en I5l2, l’un des artistes les plus originaux de l’école 'roscane , l’iero di Cosimo , composa, au milieu du carnaval , pour plaire à la jeune noblesse de riorenee , une mascarade où la Mort , trainée sur un char triomphal, et escortée de cavaliers funèbres, faisait , à chaque station , apparailre des squelettes qui. sortaient de leurs tombes en chantant :
.Morli siain , cotnc vcdclc,
Cosi morli vedrcm voi :
Funimo gia corne voi «-iele,
Vui sarcle corne voi (l).
(1) Celle complainlc, qrr’on altriinre an poêle Anlonio Alamanni , se Iroiivc dans le recueil des Cutiii Canuncialesclü. Vasari prclcnd rni’clle faisail allusion à la fatnille des Mêdicis, (jui exilée alors de 1 lorcncc. était • otnmc morte pour sa pairie, cl qui y icssuscita en elTel cette même année.
Dans celle procession lugubre qui Iravcrsa Florence à la lueur des torches , il semble (jue rimitalion de la Danse Macabre , introduite sans doute en Italie par les F'rançais , ait été modifiée par le souvenir des peintures du Campo santo. Quant à l’Kspagne, qui, suivant nous, ne connut la Danse des Morts que vers la fin du xV siècle, on n’est pas encore en mesure de savoir quels développements elle lui a donnés.
11 faudrait maintenant pouvoir déteiminer d’une manière précise la date des peintures de la Danse des iMorts dont on retrouve, les traces en France. Sur la porte de l’église de lîriey près de Metz , la légende des trois morts et des trois vifs a été sculptée à une époque qui est , sans contredit, antérieure à celle où la Danse Macabre fut exécutée aux Innocents. On sait, à n’en pouvoir douter, qu’une ronde funèbreavaitétépeinte, à Dijon, sur les mursdu cloitre de la Sainte-Chapelle ( 1 ) ,
(1) Voyez M. l’eignol , wxvij. Celle église a élé démolie l)endanl la révolulion ; c'csl sur son ornplaceinenl que de nos jours on a conslruil le iliéàlre de I>ijon.
102 çe-"?
par un artiste nommé Masoncelle , en 1 43G , c’està-dire douze ans après les représentations des Innocents, et cinq ans avant l’œuvre de Bàle. Un cloiti-e, attenant à la cathédrale d’Amiens, et détruit en 1817, portait le nom de Macabée, probablement dérivé d’une peinture dont M. Maurice Uivoire a encore vu les vestiges. M. Umurlois a dessiné des encadrements qui onuiient le cloitre de Saint-Maclou , à Kouen, et ([ui paraissent appartenir aune Danse des Morts (l). Sur les piliers de l’église de Fécamp, en Xormandie, le même sujet a été représenté par la sculpture. Dans la célèbre abbaye de la Chaise-Dieu (2), en Au- \ ergne , on a découvert de nos jours une fres(|ue (pii a les plus grands rapports avec celle de Uu-
(I) M. Langlois a laissé, sur la danse des morts de Sainl- Macloii , un travail aiupiel .M. Leher a contribue, et ilont iM. Potier, bibliothécaire de la ville de Rouen, a t roulis la publication.
12) M. V. Sansonnctli en a publié un dessin, au(picl M. Achille Jubinal a ajouté quehmes explications. Paiis, iSil.
l)eok. Comme la ronde y est continue, je pense que e’est une des plus anciennes , et qu’on peut en rapporter l’exécution au milieu du xv' siècle. A Lezardrieux , au fond de la Bretagne , on voit sculptés , sur les stalles du chœur, des groupes de personnages qui , eu se livrant à tous les plaisirs de la vie , tiennent dans la main des têtes de mort qui leur en rappellent la brièveté. C’est une sorte de Danse des Morts dont l’idée élégante appartient évidemment à la Renaissance.
On trouve au cabinet des estampes de Paris un magnifique livre, composé de huit grandes feuilles de vélin , où des imîiges richement enluminées accompagnent un texte gothique de la Danse Macabre. Sur la couverture on lit la suscription suivante, tracée de nos jours : « Danse » macabre , on l’Empire de la mort sur tous les » états de la vie humaine , peinte contre le mur » de la cour du chdiean de Iilois,vers 1502, » temps où Louis XII , roi de France , fît embellir ') ce lieu occupé avant ce prince par les seigneurs
■Si» lü‘i
» de la maison de Champagne , ceux de la maison » de Châtillon , comtes de Blois et pas celle » d’Orléans. » O livre, qui a exercé l’érudition de M. Vanpraet, de ÎM. Peignot et de M. Leber, ne contient rien qu’on ne retrouve dans la Danse ■Macabre imprimée à la lin du \n' siecle par Guyot Alarchand. bonis XI 1 s'était-il borné à faire reproduire sur les murs de son château les gravures et les vers publiés par le libraire parisien? Mais est-il bien sur qu'une fresque l eprésentant la Danse Macabre ait orné les murs du château de l>lois?.le crains fort que la suscription que je citais tout-à-rbeure n’ait un fragile fondement. Sur le verso de la feuille où elle se trouve, j’ai lu ces mots écrits en caractères golbiciues :
»Cctt Ijiiiiourcs et liuvcs eu Craufeius.Pu"” 2" contre la muraille lie ^errierc la court
Oloua
"fcïÿ 105 feS
[| 1^ semble assez naturel de croire que c’est cette note gothique qui a inspiré l’auleur de la suscription récente ; mais il inc parait aussi qu’elle a été singulièrement entendue par lui, et qu’au lieu de désigner une fresque, elle indique évidemment le lieu et la case où ce livre se trouvait dans la bibliothèque de Blois. On peut se convaincre, d’après ces incertitudes, qu’il est plus difficile de suivre l’iiistoire de la Danse des Morts en France , où elle prit naissance , que dans les pays étrangers qui l’ont empruntée au nôtre.