‹ La danse des mortsChapitre 7 sur 18 · I.e caractère des gravures qui accompagnent la · texte numérisé non relu

I.e caractère des gravures qui accompagnent la

publication de Guyot Marchand est, pour le temps , extrêmement remarquable. Les personnages ne se tiennent point tous par la main , de manière à former une véritable ronde , comme dans les peintures de la Chaise-Dieu et de Lubeck ; ils sont groupes deux à deux, sous ces arcades en anse de panier qu’on regarde communément comme une marque du règne de Louis XII, et (|ui , on le voit , étaient déjà pratiquées pendant la minorité de Charles VIIL Le dessin des ligures se ressent encore du style à la fois grand et lin de nos vitraux du xiv® siècle ; les tètes , douées d’une belle expression , sont aussi plus achevées qu’on ne l’attendrait d’une époque où les artistes italiens n’étaient pas encore venus en France ; elles permettent de penser qu’il y avait dans notre pays, au Moyen-Age , des peintres dignes de rivaliser avec les disciples les plus élégants des anciennes écoles de Cologne et de Florence.

A l’édition du 7 juin H 86, se trouve annexé, dans l’exemplaire de la bibliothèque du Roi , une

sorte de supplément , qui porte la date du T juilkt de la même année, et qui renferme trois pièces différentes; d’abord la Danse Macabre des femmes, en vers do huit syllabes, sans gravures ; ensuite le Débat du Corps et de l'Ame, accompagné de dessins où le Corps est représenté sous la forme d'un cadavre se levant de la tombe, et l’Ame sous celle d’un enfant nu, s'entretenant avec le corps, au bord de son sépulcre; enfin la complainte de rAmc damnée , en vers alevandrins, mesure qui disparut presque entièrement au temps de François F’’, pour redevenir le véritable mètre français entre les mains de Ronsard.

Le 2 mai 1491 , Guyot Marchand publia une édition dont celle du 7 juillet i486 semble n’a\oir été que l’ebauebe ; il la fit paraître, enriebie de gravures, sous le titre : la Danse Macabre des femmes, toute hystoriée et augmentée de pleuseurs personnages et bcauxdictesen latin et français, etc. Il ajouta à cette publication du 2 mai 1401 , aNcc la date antérieure du dernier avril 149 J ,

im supplément à la tête duquel il est écrit : « S’ensuivent les Trois Morts et les Trois Vifs « avec le Débat du corps et de l'âme. » C’était un ressouvenir des petites pièces jouées autrefois après la grande.

Dans cet appendice, qu’on pourra voir à. la Ribliothèque du Roi , la légende de saint Macaire se trouve répétée en vers latins riinés, avec des changements ({ui annoncent une littérature d(jà savante. On n’y voit plus seulement trois rois rencontrant trois morts, comme dans la composition primitive, marquée de cet imposant caractère d’uniformité que le Moyen-Age a porté dans toutes ses œuvres. Trois personnages différents , un roi, un juriste, une femme, y repré.sentent la vaine puissance [vana potentia), la vaine science [vana prudeulia ) , la vaine beauté ( vana pulchriludo) , et entendent condamner leur vanité par la bouche de trois squelettes, également différents, qu'ils rencontrent, f.es vers français qui sont dans toutes ces éditions sont les mêmes

(|u’on ivfrouvc' clans le livre de Blois; et coinine ils resseiiibleiit exactement , pour la inesure (‘t pour le stxle, à ceux du liréciaire des nobles, de maitre Alain Chartier, je pense qu’ils devaient différer peu de ceux que le duc de Berry avait fait graver , en 1 408 , sur le portail des Innocents, et que Dubreul n’a pas voulu citer pour ne pas surcharger son livre.

Guvot iNlarchand donna encore. Jusqu’en l’année 1499, plusieurs autres ixlitions de la Danse Macabre, (ju’il rajeunit par des titres nouveaux et 'par de nouvelles combinaisons, l.’une de ees publications porte un titre facétieux qui, pris au sérieux, a fait faire une conjecture singulière sur le mot macabre •• « Chorea » ab eximio Macabre versibus alemanicis édita , » et a Petro Desrey cmendata. Parisiis ,per ma- » gistnnn Otddoncm Mcrcatorem pi'o Godeffrido » de Marne f , 1490. » La dernière partie de cette plaisanterie explicjue suflisamment la première. Lbi est-ce, en effet, que ce nom emprunte de

« (îodeffrido de Marncf » avec sa maladroite particule française, et ses deux lettres initiales qui correspondent aux initiales de Guyot iNlarchand? Ne dit-il pas lui-même assez hautement qu’il a été forgé par le libraire parisien, dans l’intention de donner au livre une apparence germanique, et de le faire sûrement agréer des Allemands? Si cette édition n’avait pas été adressée particulièrement à nos voisins d’outre- Rhin, pourquoi aurait-elle été traduite en latin? Tout le monde en France n’entendait-il pas bien le français des éditions précédentes? L’Allemagne a presque toujours écrit en latin au Moyen-Age ; au XV' siècle, Agricola et Ueuchlin lui apprirent a parler cette langue avec une pureté que la France ne retrouva qu’au commencement du siècle suivant , sous le règne de François 1". Guyot Marchand pouvait donc se promettre d’écouler ses gravures en Allemagne, s’il les y envoyait accompagnées d’un texte latin. Plus tard, nous le verrons, les éditeurs français de la Danse des

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Morts d’Holbeiii curent la meme pensée, et l’exécutèrent plus sérieusement. Mais le libraire du XV® siècle, encore tout plein de la vieille gaieté gauloise, eut la belle idée dellatter le patriotisme germanique en se disant lui-même le mandataire de Godefroy de Marnef , et en faisitnt de son humaniste Pierre Desrey, qui travaillait évidemment sur les éditions françaises, le traducteur des vers allemands du bonhomme Macabre {eximio Macahro). 11 faut que nous soyons bien dégénérés, puisque ceux de nos auteurs qui ont eu ce point à débattre ont donné dans le piège où il n’est pas bien sûr (jue les Allemands du xv® siècle soient tombés.

Un Saxon qui vivait au commencement du dernier siècle avait, il est vrai, donné l’exemple à nos critiques et tellement embrouillé toute cette question en pende lignes, (ju'il n’était peut-être pas aisé de l’éclaircir. Fabricius, qui entendait refaire le glossaire de Ducange, en composant sa Uiblioihcca latma mediœ et infimcc (Ptatîs, n’a eu rien

de mieux à dire sur la Danse Macabre que ce que lui avaient appris les facéties cleGuyot Marchand. Son article, qui, jusqu’à ce jour, a été considéré comme le seul document faisant autorité dans la matière , veut être cité tout entier ; il faut qu’on voie sur quels légers fondements s’appuient quelquefois les jugements des érudits.

« MACABEU auclor speculi mouticini, she » speculi choveæ mortuorum, non tamen latine » ab eo compositi, sed rhythmis germanicis , » quGs latinis circa A. HGO, reddidit Peints « Desreij Trecacius orator. Latinos vulgavii » Goldasivs ad calcem speculi omnium statuum » totius orbis (errarum , auclore Rodcrico Za- >• vwrensi , Ilanov. 1613. A. Anliguior hœc est » chorea mortuorum similibus plcrisque ejusdem •' argumenti poetarum ac piclorum lusibus, quos “ //. Paulus Ililscherus , noster cùm viveret ami- » eus, descripsit in peculiari llbro,jucundo lectu » atque erudito^ edito Dresdœ A. 1705. 8. Sunt » atitem vel imagines mortis , adpositis versibtis,

>■ aire dcscriptœ , eUiijno in libro aliqno ut in Jlar- » imanni Schedellii C/inmico , Norimb. J 493. *> fol. In marginibus offkioruin eccles. quolidia- •• norum Paris. 1j15. 8. in quo figurœ LX\ J. » In Georgii Æmilii iinaginibus morlis , Lugd. » 1542, 1547, S..Colon. 1567. 8, etc. velintem- » plis, arcibus, ba,si{icis, ut Mindœ in 11 cstpha- » lid, A. 1383.

» Lubecœ in portion templi mariani. A. 1463. •> Annabcrgœ, .1. 1525.

•> Dresdœ in arce Georgii Ducis, A. 1534.

» liasUeœ in cœnobio .iugustinianorum , auc- » toreJo.IJolbeiniopictoreClarissimo. .1. 1543. « fJpsiœ in auld Aurbacensi. »

('omnie personne n'a jamais vu les œuvres originales (lu prétendu poète Macaber (1 , rabrieius

11) Il est une autre étymologie du mol macabre, qui serait plus spécieuse, cl que nous nous abstenons cependant de combattre. Comme on cite un troubadour du nom de IMarebabres, (]ui était originaire du l'oitou , et à qui on attribue quebjues fragments d'un sir- \cnle, on a cru, sans autre fondement, que c'était lui

(“tait fort embarrassé pour en citer le titre original : aussi a-t-il donné le choix à son lecteur entre spéculum morticinum et spéculum choreœ mortuorum. Il a évidemment emprunté ce titre aux éditions françaises, queGuyot Marchand a iiititulées tout à la fois Mirocr salutaire au haut de la page, et Danse Macabre au bas. S’il y avait eu jamais un poète allemand du nom de Macaber, c’était assurément au lexicographe allemand à nous dire quelles en étaient les œuvres. Loin de pouvoir nous les montrer, il ne les connaît luiméme que par cette prétendue traduction latine (lu’en adonnée Pierre Desrey (1). bien mieux, il

(jui avait donné son nom à la danse des morts. Voyez la suite de Y Histoire liuéraire des Bénédictins, xiii' siècle.

(1) Nous avons indiqué plus haut le titre de la première édition de cette traduction. Voici celui de la seconde

à laquelle se rapporte la citation de Fabricius : « Chorea » ab exirnio Macabro versibus alemanicis édita et à • Petro Desrey frccacio qiiodam oratore nuper cmen- »• data. Parisiis, per magistriim Guidonem Mercatorem » pro Godeffrido Marnef. 15 octobre 1499. «Observez que cette fuis, et sans doute sur les observations de

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ii’a même vu aucune des éditions originales de cette traduction. Il la fait remonter à l’année 1460, tandis qu’il est certain qu’elle a été publiée pour la première fois en 1490; il ne la connaît que par la reproduction que le compilateur Goldast en a faite en réimprimant un autre ouvrage. La grande autorité qu'il eite ensuite est celle d’un de ses amis, qu’il recommande en passant au lecteur, et qui en décrivant la Danse des Morts du palais du duc Georges de Saxe, a\ ait dit quelques mots sur les autres monuments du même genre. Quand il ari ive à la nomenclature des ouvrages où l’on trouve des images de la mort, il nomme le livre latin deGeorgius Æmiliiis sans se douter que c’est la , comme nous le ferons voir, une édition des gra- Mires d llolbein destinée à l’Allemagne; au contraire, plus bas, lors([u’il cite les peintures de Bâle,

(lucique Allomand.Giiyol Marcliand a sii|)|)rimê la particule de devant le nom de Mamcf. Quant à rautcur de la Iraduclion, Pierre De^rey, dcTroyes, M. Peignot l'a fail connaître par {pielquc.s détails intéressants, p. UlU.

il les attribue à Ilolbcin , qui n’y a jamais touché il les fait exécuter en 1543, au lieu de 1411, e dans le couvent des Augustins au lieu du cloitre des Dominicains. Après tant d’erreurs , quel crédit pourrait-on encore accorder à Fabriciiis? et comment , sur sa seule parole, et sans autres détails , pourrait-on décider que la fresque deAIinden , qui n’existe plus, a été réellement peinte en 1383? Lorsqu’on rapproche cet article de celui de don (’.arpentier, on a peine à comprendre comment nos critiques, qui avalent un guide sûr dans le •avant glossateur français , ont été s’égarer sur les traces obscures d’un compilateur étranger.

Quant aux publications du libraire Guyot Marchand, auxquelles il est temps de revenir, elles eurent un si prodigieux succès, que de toutes parts on s’ingénia à les reproduire. H y eut a Paris des éditeurs qui firent graver de petites danses des morts et qui les mirent aux marges des livres d’heures; puis, pour ajouter au débit, leur esprit étant dès lors fertile en expédients, ils

traduisirent leurs heures en espagnol, en italien, on anglais , en latin ; et non contents encore do spéculer ainsi sur la curiosité des étrangers , ils firent des heures particulières à fusage de Paris, d’Angers, de Soissons, de Reims, de Rome , de Rouen , de Troyes , de Citeaux , de façon a tirer de leurs gravures plus de services qu’un romancier n’en tire aujourd’hui de ses inventions.

Promptes dès lors à imiter les modes de Paris, les villes de province commencèrent aussi bien Aitc à donner des éditions de la Danse Macabre. (’ellc (pii la reproduisit avec le plus de fidélité et de constance fut la ville de Troyes en Champagne. Au milieu du siècle dernier, elle n’avait pas cesse de la réimprimer sous son titre primitif; li\s efforts memes (pfclle faisait alors pour « en » renouveler le vieux gaulois en langage phis » poli » étaient empreints de la naïveté des temps anciens. Mais il était une antre ville de France qui, au commencement du \vi' siècle, était en mesure de devancer même Paris dans la voie des

inno^ citions, et où l’esprit de la Renaissance (levait modifier de bonne heure les images gothicjues de la ronde funèbre : je veux parler de Lyon, qui eut sous le règne de François 1" une fortune brillante à laquelle il n’a encore manqué qu’un historien. C’est là que fut publiée la Danse des Morts , dessinée , avec un goût tout nouveau , par le peintre Hans Holbein , dont il faut que nous commencions par examiner rapidement la vie et les ouvrages

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