‹ La danse des mortsChapitre 8 sur 18 · HA^S UOLBEIN , LE JEUNE · texte numérisé non relu

HA^S UOLBEIN , LE JEUNE

Ilolbein. est un des plus heureux génies qui brillèrent au nord des Alpes, dans les premières années du xvi* sièele. Il représente parfaitement l’époque où le goût italien , pénétrant parmi les nations de race tudesque , eommença à transformer les anciens types de leur art , sans pourtant les faire encore disparaître. Far son origine, il se rattache aux gothi(iues ; par ses tendances il appartient à la Renaissance. Il revêtit les idées d'autrefois d’un costume nouveau où perce le sentiment de la régularité classique ; il conserva à ses innovations les plus hardies l'air ingénu des temps passés. Ce double caractère qui distingue

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sa Danse des Morts est empreint dans tous ses autres ouvrages.

Son père, qui s’appelait comme lui, Hans Holbein, était un peintre de la vieille école. A la tin du XV* siècle , il demeura quelque temps à Augsbourg , qui faisait un commerce considérable avec ritalie, et q on peut s'en convaincre par l’œuvre de Hans Hurgkmayr, entra aussi promptement en communication avec les artistes ultramontains. Le vieil Holbein n’était pas homme a se plier à leurs méthodes ; j’ai vu, au musée d’ Augsbourg, deux tableaux de sa main, où l’on l'ctrouve cette distribution naïve, ce coloris transparent, ces figures élancées, ces airs de tête mélancoliques, qui m’ont paru caractériser le.s écoles formées sous l’infiiicnce de l’architecture ogivale. Peut-être ce pauvre artiste , fidèle à ses traditions surannées, ne put-il pas trouver longtemps à s'occuper dans une ville tout ouverte aux choses nouvelles. Vers l’année 1 i98 , il quitta Augsbourg; il traversa quelques villes de.

la haute Allemagne, séjourna au pied duTaunus, aGrunstadt, l’ancienne résidence des comtes de lânange-Westerboui-g, et enfin s’arrêta à Bêle, où l’imprimerie fournissait des moyens assurés d’existence à qui savait tenir un crayon.

Dans ses migrations, il emmenait avec lui loute une jeune famille. A'.ibroise Ilolbein, qui parait être l’ainé de ses fils, était né en 1 484 , et par conséquent à Augsl)ourg. Il fut peintre comme son père, exerça son art à Bâle, et vers 1521 grava des bordures pour des livres publiés dans cette ville par ,1. Froben. Valérius Holbein , à qui on attribue un portrait peint vers 1562 (F, fut-il le second fils du peintre d’Augsbourg? Hans Holbein, qu’on a surnommé le Jeune, est le seul de ses enfants qui ait acquis une véritable renommée. S’il vit le jour en 1495 ou en 1498, à Augslwurg, à Grunstadt,ou à MAIe, on ne saurait le décider. 11 y eut encore un

(1) Voyez le Diciionnaire des monogrammes, i>ar Fr. Urulliüt. Municii, 1832.

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autre Ilolbein (1), dont le prénom était Sigismond, qui vint aussi à Bâle, qui y gravait d’après les dessins de Martin Schœn et d’Albert Durer , et qu’on croit avoir été le frère de Hans le vieux, et l’oncle de notre artiste.

Comment le jeune Hans passa-t-il ses premières années? il fut élevé à Bâle dans l’atelier de son père; mais n’eut-il point d’autre maitre? J’ai vu dans la Pinacothèque de Munich un beau portrait signé par lui en 1517, et représentant le comte Fugger d’Augsbourg, qui était le plus riche banquier de l’Europe. Ce portrait est évidemment d’un élève des Vénitiens; à la couleur dont il est peint, au costume dont il est revêtu , on dirait que l’auteur sortait de l’atelier du Titien lorsqu’il y mit la main. Le comte Fugger, qui avait des vaisseaux sur toutes les mers, des

(1) De nos jours le nom d'Holbein a été de nouveau porté par une artiste, Thérèse Ilolbein, née à Gratz en Styrie, qui gravait à Vienne , en 1812 , des paysages d’après Everdingen et Molitor.

<’omptoips dans tous les pays, qui battait mon-' naie en son nom, qui prêtait à l’Empereur, qui engageait des tonnes d’or pour la rançon des rois, n’était pas homme non plus à poser devant un artiste qui se serait présenté à lui sans éclat ; mais que le Jeune Holbein ait passé à Augsbourg en revenant de Venise , qu'il ait fait valoir , avec le souvenir de son père , un talent formé sous les grands maitres de l’Italie , et l’on comprend que le prince des financiers du xvi* siècle ait dérobé, en sa faveur, quelques heures à ses vastes affaires. Nous avons à Paris une autre page du même artiste , qui parle aussi hautement de son voyage en Italie : c’est cette Cène qu’on voit dans la première salle du Louvre , et qui est une ad-^ mirable étude faite par un Allemand d’après la grande, peinture de Léonard de Vinci. On retrouve dans le tableau d’Ilolbein des ligures qui sont presque entièrement copiées sur la fresque de Milan.

.\près avoir ainsi dirigé , vers la Lombardie et

vers Venise , le voyage que tout artiste entreprenait alors avant (le passer maître , Holbein revint à Bâle. Les travaux qu’il y entreprit tout d’abord ne sont guère plus connus que les premières études qu’il y avait faites. 11 est probable qu’il y fit beaucoup plus de gravures que de tableaux. Dès l’année 1519, peu après son retour, il signait le frontispice d’un des ouvrages (fu’Erasme faisait' imprimer chez Froben : « In epislolam Pauli ad Galalas paraphrasis per » Erasmü lioiterdainû , BasUiœ apud Joannem >• Frobennwm,mense augiisto anno M .D.XfX. » Peu après il ornait aussi un bref de Léon X : •• Breve Sanclissimi Domini noslri Leonis X , « snmmi ponlificis , ad De.vjderium Erasnuini » Rolterodamum ; ejusdem Bealissimi palris ad » flenricitm Angliœ regein altcrum breve com- » mcndatilium pro Des. Erasmo. •• En 1521 il signait un portrait gravé d’Erasme. En 1523, il ornait le passe-partout d’un ouvrage intitulé : « Catalogiis omnium Erasmi Rotterodxmi Lu^

» cubralionum , ij>so luitorc, Cùm alus nonnul- » lis, liasiliœ in ædibus Joannis Frobenn ,

» mense aprili ani M. Ü. XXIII. >• Ces pièces , ou l’on voit sou chiffre tracé de diverses manières , passent pour avoir été gravées par lui (1). (Jraverle portraitd’Érasme,orner le catalogue que ce grand homme avait lui-méme dressé de ses (cuvres, et les lettres que Léon X lui écrivait, ce n’était pas faire une œuvre vulgaire; et ces travaux prouvent qu’JU)ll)ein fut de bonne heure connu d’Krasme et honorablement apprécié par lui.

Krasmc était alors dans le moment le plus solennel de sa vie; il avait long-temps montré dans les l’ays-Ras , en France, en Angleterre, en Italie, ce qu’étaient l’urbanite, l’esprit, le crédit d un rhéteur antique; mais il ne s’agissait plus pour lui maintenant de briller aux yeux des princes, et de répandre son nom parmi les peu-

(I) Xo>oz nrulliot. /}iciiontiaire des mouogramtnes. iMssiiii.

pies. Appuyé à Bâle sur la presse de J. Froben, il venait de faire éclater le grand projet de sa vie; il avait entrepris de réformer la théologie catholique, de faire prévaloir dans l’école, sur la méthode dogmatique du Moyen-Age, la méthode eriti(iue et littéraire de la Renaissance; comme si ce n’était pas assez de se proposer un l)ut si diflicile, il voulait l’atteindre sans offenser ni lepape, qui redoutait son audace tout en se parant de son amitié, ni Luther, qui gourmandait sa timidité tout en se mettant sous sa protection. Un homme aussi haut placé , aussi circonspect , que l’était Krasme, n’aurait certainement pas admis Holbein dans sa familiarité, s’il n’avait reconnu en lui le talent (|ui donne la réputation, et la prudence qui la conserve.

11 est vrai qu’Erasme était fort accessible à la vanité; qu’il avait la faiblesse, de nos jours encore assez commune, de donner des brevets d’immortalité à tous ses admirateurs, etqu’Holbein l’avait flatté en composant des dessins pour orner

y Eloge de la folie. Je pense néanmoins que l'esliine d’Érasme pour notre peintre était sérieuse, et que celui-ci la méritait par une vie digne d’une ^i grande amitié.

11 s’est pourtant trouvé à la fin du xvii* siècleun écrivain qui a représenté Holbein comme un ivrogne, un libertin et un vagabond. IN ieo las Gueudeville, dont le nom est assez obscur aujourd’hui, a occupé autrefois l'Europe par les écarts de sa conduite et par l’effronterie de ses écrits. Placé dans la congrégation de Saint->laur à l’epoque où elle comptait parmi ses membres les Mabillon et les Montfaucon, il montra que le savoir, dont cette illustre société était l’asile , pouvait aussi quelquefois égarer un cœur mal préparé. 11 quitta son habit, se retira en Hollande , s’y maria et s’y fil gazetier pour attaquer la France, dont il n’epargna ni les grands écrivains ni les grands capitaines. Dans ses loisirs il mettait en français les livres latins, où les penseurs du xvi' siècle avaient lait une libre satire des institutions sociales. En

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publiant à Ley de, en 17 13, la traduction de VElofjr de la folie d’Érasme, il y joignit une Vie d’Holbein, qui a été ensuite répétée par tous les biographes, quoiqu’il n’y eût cité aucune des sources où il avait puisé, et qu’il eût semblé se plaire à faire l’histoire de notre peintre d’après la sienne.

C’est Gueudevillequi a raconté qu’IIolbein, réduit à la pauvreté par le libertinage , et ayant usé tout son crédit à Bêle, n’avait plus eu d’autre ressource que de s’expatrier , qu’il était arrivé en mendiant l’aumône jusqu’à Strasbourg ; que là, ayant été frapper à la porte d’un peintre, et étant demeuré seul un instant dans son atelier, il avait peint, sur le tableau commencé, une mouche faite pour tromper l'œil de l’artiste luimème; que néanmoins, étant bientôt retombé dans le besoin, il s’était acheminé vers l’Angleterre ; qu’arrivé à Londres , il avait remis à Th. Morus une lettre d’Erasme; que ne pouvant retrouver le nom d’un comte sur la foi duquel il était venu en Angleterre, il en avait aussitôt

i-rayonné le portrait et l’avait fait très bien reeonnaitre; qu’après deux uns passés dans la maison de Th. Morus, il avait été présenté par lui a Henri VIII; que le roi d’Angleterre l’avait pris a sonserviee, l’avait protégé contre l’importunité de ses grands seigneurs, et avait répondu aux plaintes d’un lord maltraité par le peintre : qu'il pouvait bien faire de quatre paysans quatre comtts, mais non pas de quatre comtes un seul

Holbein. La plupart de ces anecdotes se trouvent dans le livre (ju’llorace W alpole (l) a consacre, nu milieu du dernier siècle, aux peintres de son pays. Mais je n’ai pu en retrouver la trace dans les auteurs contemporains de notre artiste. I.a

(I) Anecdotes of paiining in Ktttjlond, In/ George T''e>ine , digesicd and pnblishcd bij Horace H alpole. 1765, i vol. — On en trouve des extraits assez mal faits dans un ouvrage piildié à Paris, in-S», en 1807, sous ce litre •• /.e.î Beanx-Arts en Angleterre , traduit de l’anglaÎ!^ de m. Delawag , avec des notes de Millin. Presque en meme temps, on donnait à Londres une nouvelle édition du livre de ^^alpole : Anecdotes of pointers who bave rcsided or been lorn in England, 1806.

lettre par laquelle Krasme recommanda llolbein à Th. Morus n’est point imprimée dans la correspondance du philosophe de Rotterdam, et je l'ai aussi vainement cherchée dans les recueils ordinaires des lettres du chancelier d’Angleterre. Ce grand homme, qui a quelquefois parlé de la peinlure et des peintres dans ses épigrammes , n’y dit rien non plus de l’artiste auquel il a donné l’hospitalité; en sortequepour acheverd’esquisser les principaux traits de la hiographie d’Holhein , nous n’avons guère d’autres renseignements (|ue ses propres ouvrages.

Il parait certain que c’est en 1526 qu’Holhein quitta Bcde. 11 y avait déjà obtenu les honneurs de la popidarité; car je pense que c’est avant cette époque qu’il avait peint une danse de paysans dans le marché aux poissons de sa ville. Quel motif l’en fit donc partir? La cour d’Angleterre, qui était dès lors une des plus polies de l’Europe, recrutait des artistes dans tous les pays; elle attira Mahuse , qui était né en France,

H Maubeuge , qui avait visité Tltalia, et qui finit par SC fixer en Hollande; elle retint L. Cornelis, qui était le fils de Cornélius Engelbreehtsen, le maiti-e de Lucas de Leyde ; il n’est donc pas surprenant qu’elle ait fait faire des propositions à un homme d’un aussi grand talent qu’était celui d’Holbein. Tl parait qu’elles lui ont été adressées par quelqu’un de ces grands seigneurs anglais qui, dès lors, prenaient la voie du Rhin pour aller visiter l’Italie, non pas toutefois, comme le pense Horace Walpole, par Henri Howard, comte de Surre.y, qui fut, à la vérité, l’un des principaux promoteurs de la Renaissance atiglaise, mais qui ne faisait que de naitre lorsque notre artiste passa en Angleterre.

Holbein dut porter une lettre d’Erasme à Tb. .Moi’us. l'.rasme avait passé en Angleterre les années les plus heureuses de sa x ie ; c’était la qu’il avait contracté ces gov'its délicats qui le suivirent partout ; c était x ers ce pays (]u’il tournait toujours

los yeux , lorsciu’il était tenté d’échanger sa médiocrité indépendante contre une chaîne dorée. Parmi les hommes avec lesquels il y avait vécu , aucun ne lui était plus cher que Morus ; toujours il l’avait trouvé aussi enjoué que lui dans ses parolcs et aussi sérieux dans ses idées ; il partageait cette inflexible modération qui fit monter le chancelier sur l’échafaud ; il aurait imité sa résistance , il loua son héroïsme. Il n’y avait pas en ce moment dans l’Europe deux hommes plus semblables , plus haut placés par leur esprit , plus étroitement unis par l’affection. Il n’est donc pas surprenant que Morus ait accueilli comme un ami le peinti’c qu’Erasme lui envoyait; on place ordinairement dans l’œuvre d’Holbein une composition qui se rapporterait au temps (ju’il passa à Chelsea , dans la maison de campagne de son nouveau protecteur; c'est une peinture où Th. Morus est représenté entouré de toute sa famille, de son père, de son fils, de s<i femme , de ses filles et même de son fou qui a la

mine d’un honnête homme , et qui porte écrit audessus de sa tête : Jlenricus Patcnsonus Tfi. Mori Morio{\), annisXL. Mais cette lép:ende, qui n’était point dans les habitudes d’Holhein, suflirait pour Taire élever des doutes sur l’authenticité de la page où elle se trouve.

Lorsque Holbein eut passé de la maison de Morusdans le palais du Roi, il eut auprès de l’aristocratie auglaise un succès dont on trouve les prouvas dans la galerie de Hamplon-Court. La collection des esquisses qu’il jetait sur le papier a été publiée à Londres en 1792, par John Chamherlainc , et forme une galerie complète des contemporains les plus illustres d’Henri Ylll. Sur toutes ces figures, tour à tour lines, voluptueuses, austères, inquiètes, équivoques, méchantes, on voit empreint le caractère d’une cour que l’esprit animait, que le plaisir troubla, que les supplicas

(i) Ce mot rappelait Erasme, qui , en dédiant VElogr de la Folie (Encomium moriœ) à Morus , avait joué avec le titre grec de son livre et le nom patronymique de son ami.

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assombrirent, que la vertu maudit. On y remarque, parmi les amis d’Erasme et de Morus, le savant Colet, qui régénéra les études en Angleterre, et qui porte son intelligence peinte sur sa physionomie grave et belle; parmi les poètes de la cour, lord Nicolas Vaux , qui fut , en Angleterre , Tun des premiers élèves du goût italien ; parmi les confidents des tragédies d’Henri VT II , Th. Cromwell, qui, de domestique du cardinal Wolsey , devint vicaire général de l’Eglise d’Angleterre pour tomber trois mois après sous la hache du bourreau , et dont la figure fleurie est pleine d’une astuce cachée sous une bonhomie mielleuse ; parmi les favoris du Roi , le jeune Elliot, qui fut employé dans les négociations , et le vieux John Hussel , qui combattit à Pavie contre la France ; parmi les royales victimes d’Ilenri VIIT, Anna llollein , spirituelle , encore belle , la lèvre épaisse, la figure déjà un peu trop soufflée par la prospérité ; Jeanne Seymour, la finesse et la distinction mêmes; Anne de Clèves, avec son visage al-

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l(H)^é dont r indifférence pouvait passer pour une tristesse poétique; Catherine Oward, animée plutôt que jolie , enjouée, et d’un embonpoint naissant ; parmi les enfants du Roi , le jeune Kdouard VI , d’abord prince de Galles , tout enflé de la corpulence paternelle ,.puis couronné , avec un profil sérieux, décidé, qui annonee le, protecteur de la réformation; la reine Marie, forte et fière , et ayant choisi dans les traits de son père ceux qui indiquent la férocité; Elisabeth, dans ses premières années, déjà remarquable par un grand air d’inteliigcncc et de volonté ; enfin le Roi lui-mème, accablé sous le poids de cette santé fatale qui s’entretenait au milieu des passions et des crimes (1).

Indépendamment de ces portraits, on voit, dans les galeries de l’Angleterre, des tableaux de moyenne grandeur, qui représentent les princi-

(1) Dans celle collcclion , il y a 6> idcrnmcnl des portraits i|ui sonl mal iiotniiiés. Je citerai ceux (ju'oii suppose représenter Calvin , Mélandithon et Clément Warot.

pales actions du règne de Henri VIH, et qu’on attribue aussi à Holbein. Si l’on admet que l’enti’cvue du monarque anglais a^ec l’empereur Maximilien, sa rencontre avec François I", son embarquement à Douvres, ont été retracés par le peintredeBâle, il faut supposerqu'on le fit travailler sur des événements auxquels il n’avait point assisté. L’auteur a trop conservé de la manière gothique, pour avoir pu donner à ces pages la vie, le mouvement , riieureux désordre que nousy cberehons; on y remarquera néanmoins toujours avec intérêt les premiers efforts de la peinture historique, des; portraits curieux, des costumes exacts et pittoresques. Holbein a toujours parfaitement habillé ses personnages; et lorsqu’il a parfois représenté des Romains, il ne leur a point donné l’uniforme des lansquenets, comme faisaient encoi’c dans ce même temps les meilleurs élèves d’Albert Durer; il leur a rendu la tunique et la toge avec un bonheur qui témoigne d’une étude assidue de l’antique.

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A partir de l’époque où Holbein arriva eu Angleterre , les événements de sa biographie se suivent dans un ordre mieux connu. 11 descendit chez Thomas Morus, à Chelsea, en 1 526 ; en 1 528, il passa au service du roi, qui le logea àW hitehall, et lui donna des appointements de .‘50 livr. sterl. par an. En 1529, il reparut à BAle, où il avait sans doute envie de faire admirer sa belle fortune, et où il allait peut-être chercher ses enfants. En 1530, il retourna à Londres. C'est en cette même année, après la disgrâce de W olsey, que Thonuts Morus fut nommé grand chancelier ; nu bout de trois mis, prévoyant déjà les orages, ce grand homme se démettait de ses charges, et se retirait de nouveau à Chelsea, d’où il ne devait sortir que pour monter, en 1535, sur l’échafaud. Holbein îissista à la catastrophe de son premier protecteur, et il serait curieux de savoir quelle impression elle produisit sur lui. 11 était demeure à la cour, et ne la quitta qu'un instant en 1538. 11 revint alors à Bâle; il n'y trouva plus Erasme,

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qui n’avait survécu que d’une année <à Thomas Morus ; on peut croire néanmoinsqu’il manifesta l’intention de s’y fixer, et d’abandonner l’Angleterre, où sans doute il était las de vivre dans un palais tout taché de sang. En effet , le magistrat de la ville lui fit une pension, à la condition que, sous (leux ans, il aurait quitté Londres. Holbein revit la cour et reprit sa chaine. Dès l’année suivante, en 1539, pour satisfaire les caprices sans cesse renaissants d’Henri VllI, il venait sur le continent faire le portrait d’Anne de Clèves. Comme c’était le parti luthérien qui souhaitait l’union du roi avec cette Allemande, il est probable qif Holbein, qui devenait son agent, inclinait vers la religion réformée. On ne sait trop comment 11 employa les dernières années de ce règne, ni les six ans que dura celui du jeune Édouard VI. En 1553, lorscjue la princesse Marie monta sur le tn'ine, il la représenta dans ses babits royaux. En 1554, n'étant pas encore égé de soixante ans, il mourut de la peste qui désolait l’Angleterre.

On conserve son portrait à Bàle et Hanipton- (^ourt. Dans ces deux peintures on voit bien le même homme ; dans la première , jeune , déjà gros , mais plein de bonté , et n’ayant pas encore ce regard ferme que donne la conscience du but entrevu; dans la seconde, plus 'âge*, plus gros aussi, l’allure fière, le corps cambre, l’air dura force d’être assuré. A Bâle et à llampton- Court, on montre aussi deux portraits différents de sa femme; mais, à considérer seulement les gravures qui en ont été faites, on peut se convaincre qu’il est difficile de rapporter ces deux figures à la même personne. On a dit qu’Holbein, comme Albert Durer, avait rencontré une femme acariâtre, et que, comme lui, c était pour fuir les orages de sa maison qu'il avait pris le parti de s’expatrier. Faut-il donc voir sa Xantippe dans le portrait de Bâle? Cette grosse femme , accompagnée de ses deux beaux enfants, a , malgré ses épais contours, les marques dune finesse qui a pu quelquefois troubler

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la paix du foyer ; on croit voir cependant sur sa physionomie une de ces tristesses tranquilles qui sont l’indice d’un tempérament égal ; elle paraît , il est vrai, plus âgée que notre artiste, et cette seule disproportion a pu causer tous les ennuis d'Holbein. Quant à la femme que représente le portrait de Hampton-Court, maigre, humble, plaintive , loin de donner des lois , elle semble porter un joug pesant. Je ne pousserai pas plus loin ces conjectures, et, content d’avoir marqué tes principaux événements de la vie d’Holbein , je renverrai ceux qui la voudrortt connaître avec plus de détails au travail que M. Ulrich llegner a publié récemment à Berlin sur ce sujet.

Bâle a gardé , en dessins et en peintures , quel- (jues uns des plus beaux ouvrages de son artiste. De ce nombre sont plusieurs portraits qui représentent Erasme dans les occupations et les peu sées diverses de son existence ; Erasme travaillant dans le recueillement ; Erasme jetant dans

la conversation cet esprit infini qui hrille-dans se^ livres; Erasme passant fièrement sous un are romain, comme s’il forçait, par son génie, la porte (lu monde moderne ; Erasme demi-dieu , devenu Hermès, marquant un des termes du développement de l'espèce humaine. Il faut citer aussi l'admirable portrait de lîoniface Amerhach, professeur de droit à l'Université de Bâle (l , tils de l’imprimeur qui compléta la découverte (le Guttemberg en substituant au caractère gothique du Moyen-Age, et au caractère long cpenché de fltalie, la lettre ronde dont se servent aujourd'hui toutes les nations de l’Europe, l.es portraits du bourgmestre Meier et de sa femme sont célèbres ; pour le naturel et pour l’éclat, ils rivalisent avec les plus rares productions de ta palette moderne. Ils ont été répétés, à genoux, devant la fameuse \ ierge (jue possède le musee de

(1) Le portrait (te l'illustre imprimeur de P.Ale, I roben , l’ami et l’b()te d’Krasme, est à Hamiilon- C.ourt.

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Dres'.le (T , et qui passe pour être le clief-d’œuvrc (le l’auteur. Cette madone, aussi belle que eelles des Italiens , avec ses donataires, qui sont les plus vivants portraits qu’un Allemand ait peints, résume en effet parfaitement le génie d’Molbein. Né d’un père (pii demeurait fidèle aux écoles gothiques, élevéàlîâle, où l’imprimerie avait développé toutes les idées de la Renaissance, façonné encore , à ce qu’il m’a paru , par la vue des merveilles de l’Italie, notre artiste semblait destiné à unir, dans une forme complexe et cependant naïve, la science et la perfection de l’époque nouvelle , à la simplicité et à la vérité de l’épo-

(1) Le musée de Dresde possède un magnifique polirait d’homme, dont je lieux faire juger la rareté, en disant qu’on l’a long-temps allribué à Léonard de Vinci, cl qu’on l’allribue aujourd’hui à llolbein. Ce poitrail, (jui, d’après l’opinion des directeurs de la galerie, repr(*scnlerait un riche Joaillier allemand, ami du peintre cl vivant comme lui en Angleterre , ne ressemble, cc- Iiendanl , en aucune façon à celui de l’orfèvre Hans van Zarch , iiui se trouve dans l'œuvre gravée do nolro artiste.

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(juc ancienne. Mais il venait dans un temps ou la religion s’affaiblissait au milieu des disputes et de l’hérésie ; il (piitta llâle au moment où le catholicisme allait y être supprime; il arriva en Angleterre, presque à l’instant où Henri Ylll l'y renversa. 11 laisse paraître dans ses ouvrages l’affaissement des croyances , sans y montrer jamais eette inquiétude du doute, qui touche encore à la piété, et qui a été quelquefois aussi féconde qu’elle. De là vient qu’il est ordinairement superficiel dans ses compositions , et qu’il excelle dans le portrait, où il suflit en général de peindre le jeu purement humain des intérêts et des liassions. 11 rencontra cependant une fois un sujet qui, après avoir beaucoup ému les hommes du temps passé , touchait encore fortement les contemporains ; en s’en emparant avec feu, son talent, qui était aussi mêlé de qualités anciennes et nouvelles , trouva précisément son développement le plus complet , et produisit son œuvre la plus originale.

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