F.S SIHUI.ACIIIIES DK LA MO«T
Le XV' siècle avait prêté à la pensée de la mort des formes gothiques et bizarres; le XVI* siècle, qui la reçut de lui, la revêtit des formes régulières et savantes de l’Antiquité. La religion l’avait gravée dans l’esprit du peuple par des images empruntées à ses plaisirs ; la philosophie venait l’enseigner aux intelligences d’élite en leur offrant les maximes des sages et les chants des poètes. La ronde funèbre que le Moyen-Age avait formée se dissipait avec l’enfance des peuples ; mais tandis qu’elle disparaissait, l’imagination des hommes demeurait frappée d’épouvante par ses refrains
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n'ioiiotones , et c\i redouhlail en ({ue’.que sorte la terreur en la mêlant aux concerts (jui s’élevaient (le toutes parts pour fêter la jeunesse et l’affranehissemcnt du monde. Ainsi , 1 époque nouNclie consacrait les sentiments de l’épocpie antérieure tout en les modifiant.
Au eommencement du xvi' siècle , la ville de l.yon semblait particuliérement destinée à propager en France le génie de la Renaissance, (fêtait elle (pii profilait de l’effort qui entrainait la monarchie tout entière au midi , vers la frontière italienne. File reçut les Génois qui fuyaient devant la faction de Doria, les Florentins que bannissait ledespolismedesMédicis, et elle vit le commerce et les lettres s'établir avec ces proscrits dans ses murs. Tandis que Françoisl" attirait à grands frais des savants et des poètes à Paris, elle en forma naturellement une colonie qui devint bientôt célèbre. Fà qucUiues amis de (élément ^îarot, Gbarles de Sainte-Marthe , (ibarlcs Fontaine, Maurice See\e surtout, ((ui était peut-être le
püëte le plus poli de ce temps , unissaient à l’enjouement du maître une science qui faisait pressentir les révolutions de l’époque suivante ; là s’était établi le cicéronien Étienne Dolet, élève hardi des imprimeurs et des rhéteurs de l’Italie ; là était né et commençait à se faire connaître, à son retour de Florence, le plus célèbre de nos architectes, Philibert Delorme ; là le prodige de ce règne, un moine défroqué , un helléniste consommé , un érudit éminent, un philosophe profond, un bouffon effronté, Rabelais, composait son Pantagruel ; là liaient accourus des imprimeurs allemands qui favorisaient la liberté des opinions religieuses; la des imprimeurs italiens (l) qui conviaient les es-
(1) Les anciennes publications tics presses lyonnaises sont devenues de véritables raretés. A Lyon, deui liornrnes qui confondent dans leurs affections leur cité cl les lettres, M. Coslc et M. Cailbava, ont rassemblé a jirands frais un grand nombre de ces livres précieux, .le prie M. Cailbava, qui a bien voulu me faire donner communication de la première édition des SimuUichrts de ta Mort d’Holbcin, de recevoir mes rernerciemenls
prits à l’étude de l’antiquité. Le sol où tombaient toutes ces semences parut aussitôt fécond ; on peut juger, par les vers de Clément ^^arot, (fuels étaient les plaisirs qu’il rencontrait dans cette Aille, dont les femmes mêmes savaient les langues antiques et cultivaient la poésie avec succès.
Sous le rèiine de François 1", un libraire de Lyon eut l’idée de rajeunir les publications de la Danse Macabre, qui , à la fin du siècle précédent , avaient fait la fortune des libraires de Paris , et qui, sous le règne de Louis Xll , avaient aussi commencé à occuper les presses de la pr(J-
hicn vifs. Dans im temps où il est (ievenu presque impossible de SC servir des bibliolliéques qui sont destinées à l'usag^c du public, on ne saurait trop apprécier le bonheur de pouvoir profiler des collections particulières qui seules remplaccnlsérieusemenl pour nous les bibliothèques des anciennes communautés. M. Cailhava a ajouté lui-même aux richesses de la typographie lyonnaise en publiant , avec beaucoup de luxe et de goût, un manuscrit historié de la bibliothèque de sa ville, contenant sous le litre : De trisiiOus Franciœ, un poème latin sur >es guerres religieuses du xvi' siècle.
viiice. En cherchant à les accommoder au goût de son siècle , il écarta l’idée gothique du Branle des Morts ; il donna ù son livre un titre qui indiquait suffisamnTent l’esprit nouveau dans lequel il l’avait conçu : « Les simul\chres et historiées
» FACES DE LA MORT, AUTANT ÉLÉGAMMENT POüR- » TRAICTES, QUE ARTIFICIELLEMENT IMAGINÉES. »
Ces mots choisis dans le vocabulaire classique, ces inversions qui rappellent la syntaxe des langues anciennes, ces balancements qui imitent le mouvement des périodes , disaient assez que la Renaissance avait ouvert pour les lettres et poulies arts une ère toute nouvelle.
Une epitre dédicatoire, mise en tète du livre , développa tout ce que le titre annonçait. L’éditeur y faisait parade de ses innovations ; « Ces- » sent hardyment les antiquaUlextrs et amateurs » des anciennes images de chercher plus antique « antiquité. » 11 ajoutait : « Si Severe empereur » romain tenait en son cabinet^ tesmoing Lam- » pridius ^ les images de Virgile ^ de Cicero ,
» d' Ach 'tUcs , cl (lu grand Alexandre pour à ied- » les se inciter à verlu , je ne voy point ponrqnoy >' nous devons abhomincr celles par lesquelles on » est stimulé à toutes bonnes opérations. » Il jugeait devoir conserver les anciennes décorations des cimetières , d’autant qu’ils étaient « jadis » par Diogénes révisités pour veoir si entre ces ossements des morts pourroit trouver aucune » différence des riches et des pouvres, » et que « aussi les payens pour se refréner de mal faire , » aux entrées de leurs maisons , ordonnoient fos- >' scs et tombeaux en mémoire de la mortalité à « tous préparée. » Ce libraire, on le voit, était un homme qui connaissait son temps, et qui n’aurait plus su saluer son père et sa mère sans rappeler les formules des anciens.
Après cette dédicace, il mettait dans son livre : Diverses tables de mort, non painctes , mais extraictes de rescriplure saincte, colorées par docteurs ecclésiastiques , et umbragées par philosophes. Plus loin, apres des exhortations emprun-
ftes aux auteurs sacrés, il insérait encore : « Mé- » movables uulhorilés^ et sentences des philoso- « phes et orateurs payens pour confirmer les » vivants à non craindre la mort. »
f>’ouvrage qu’il fit ainsi paraître à Lyon , soubs l'escu de Coloiijne, en 1538, contenait (luarante et un sujets gravés sur bois. ï.’artiste qui les avait composés , secondant les intentions du libraire, n’avait conservé des anciennes images de la Danse .Macabre, que l’idée des diverses conditions humaines aux prises avec la Mort. 11 avait brisé les anneaux de cette ronde gothiifue qui semblait se dérouler dans l’infini , loin de tous les accidents de l’existence terrestre ; au lieu de représenter la Mort régnant dans le vide , et y entraînant ses victimes , il l’avait montrée pénétrant dans le monde réel , surprenant les hommes au milieu de leurs plaisirs et de 10111*8 peines, leur donnant tout le temps de les savourer , pour leur mieux faire sentir la rudesse de scs coups. Ainsi, là où ses prédécesseurs avaient fait la pein-
hirede l’empire absolu de la Mort, il avait composé le tableau du royaume divers et agité de la vie. Avec le même esprit il avait changé la physionomie de ses personnages : à la place de ces figures de haut style qui formaient la Danse Macabre , et où paraissaient seulement les formes les plus générales de la nature, il avait peint des êtres marqués d’un caractère prononcé d’individualité , et se présentant naturellement sur la scène variée de la société humaine. Ainsi, comme l’auteur du texte qui accompagnait ses dessins , et avec toute la supériorité d’un incontestable talent, il s’était montré le représentant fidèle des révolutions de la Renaissance.
Les Simulachres de la Alort n’eurent pas moins de succès que la Danse Macabre n’avait eu. Les éditions se succédèrent à des intervalles rapproches et dans les langues diverses de l’Kurope (ih Une édition latine, qui est comptée comme la
(I) De 1538à 1642, la librairie de l'r'scu de Coloigne, ovi ces images parurent, passa des mains des frères aile-
troisième, et qui parut en 1542, porte le nom d'un Allemand, GeorgiusÆmilius, qui avait traduit le texte français dans la seule langue qui fût alors commune à l’Europe. Répétée à Lyon par les mêmes presses, en 1547, elle contenait cette fois douze gravures de plus qu’il n’y en avait dans la première. Cette même édition, contenant ainsi cinquante-trois images , fut reproduite textuellement en 1554, sous la rubrique de Bâle, sans que le nom de l’imprimeur y soit marqué, et sans qu’on puisse , par conséquent , décider si elle fut en effet imprimée en Allemagne. Dans l’intervalle , le même livre avait été
tnands Trechzel, à celles des frères Frellon, qu’à leur nom seul on peut croire français, el qui imprimèrenl une nouvelle aclivllé à leur commerce. Four les renseignements qu’on pourrait vouloir prendre sur les éditions des Simulachres de la Mon , nous renvoyons aux auteurs dont nous n’avons répété les opinions que lorsque nous avons dû les compléter ou les réfuter,- s’ils ont commis des erreurs bibliographiques, ce n’est pas à nous à les en reprendre. On pourra voir, dans la nouvelle édition du Manuel du Libraire, jusqu’où le savant M. Brunet a suivi et corrigé leurs indications.
plusieurs fois pul)lié par les ini^mes libraires de Lyon, en franrais et en italien. Dans aucune de ces publications, dans aucune de celles qui suivirent pendant tout le cours du xvi* siècle , on ne trouve la moindre indication ni sur l’auteur du texte français, ni sur celui des gravures.
Vers le milieu du xvii' siècle, un artiste (pii s’est rendu célèbre en gravant des paysages et des animaux , AVcnceslas Dollar , vint d’Allemagne en Angleterre, et trouva dans une collection (pi’on croit être celle d’Arundel , les dessins originaux des images publiées h [.yon au siècle précé'dent ; il les grava sur eiiivre , en les ajustant au goût de son temps , et en y Joignant des encadrements dus au crayon de Diepenbecke, l’un des principaux élèves de lUibens ; ainsi transformés, il les publia comme un ouvrage (l’ilolbein , sans qu’on puisse trop savoir si , en iaisant cette déclaration , il apprit à ses contemporains ce (pi'ils ignoraient, ou s'il se conforma au contraire a une tradition répandue parmi eux.
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Après lui , personne ne songea à révoquer en doute l’opinion qu'il avait l’eçue ou formée. T.es dessins qu’il avait copiés se trouvaient , au milieu du xvin' siècle, dans le cabinet de Crozat, d’où ils ont passé successivement dans les mains du prince Gallitzin , et dans celles de l’empereur de Russie, ([ui les possède aujourd’hui. Un graveur qui travaillait à Rdle à la lin du dernier siècle , Chrétien de Méchel , ayant entrepris de reproduire sur cuivre l’œuvre entière d’Holhein, commença sa publication par une imitation nou- A elle et de nouveau altérée de ces anciennes images, qu’il regardait comme l’ouvrage le plus important de son auteur. La tradition était dès loi’s si puissante qu’elle allait même à faire donner le nom d’Holhein à la plupart des Danses des Morts peintes en Allemagne, depuis le cimetière <le Râle jusqu’à l’église de Lubeck. Cependant de nos Jours on a opposé à ce témoignage de la renommée, des objections (pii méritent un sérieux^
examen.
L’une des gravures de l’ouvrage attribué a Jlolbein , celle qui représente la Duchesse éveillée, dans son sommeil, par l’archet de la Mort, porte, au bas du lit, un chiffre H>, qu’Holbein n’a jamais employé , et qui ne saurait être le sien. Mais ce chiffre appartient-il au dessinateur, ou bien seulement au graveur? On peut Juger, par ce que pratiquent encore aujourd’hui les graveurs sur bois, qu’ils ont toujours eu l'habitude de mettre leur marque à leurs ouvrages. Une fois qu’on admet que le monogramme IL peut appartenir à l’interprète du crayon d’Holbein, il ne reste plus qu’à chercher quel est le nom auquel il s'applique. Un graveur vivait précisément à Bâle , au commencement du xvi* siècle, qui donnait ce signe à ses œuvres. 11 s’appelait Hans Lutzenberger, ou Leuczelberger (l), et portait le surnom de Franck. 11 est connu par quelques copies d’Albert Durer, et
(1) \oyez le Dictionnaire des monogrammes, de Brulliot.
l»ar une sorte d’ouvrages alors fort à la mode, qui consistait en des alphabets formés de danses de paysans et de danses des morts , et destinés à fournir des initiales ornées aux beaux livres de l’époque. 11 est probable qu’Holbein abandonna le soin de graver ses dessins à cet artiste , avec lequel il avait sans doute des relations. M. Brulliot a remarqué qu’une gravure représentant la Félicité, et attribuée au peintre de Bâle, avait le genre de tailles qu’on observe dans les œuvres de Ilans I.euczelberger.
Le savant M. Leber, qui, en dressant le catalogue de sa bibliothèque , a rendu aux lettres un rare service, a signalé, dans la dédicace de la première édition des S iniiilachres de la Mort, un passage qui, au premier aspect, pourrait faire douter qu’Holbein en ait même donné les dessins ^1).. « Très grandement vient à regretter, » dit l’auteur anonyme de ce morceau curieux,
(I) Voyez la note ajoutée au ii” 1362 du Catalogue Leber.
P hi mort de celuy qui nous a icy imaginé Je si » élégantes figures ( de la Mort ) , avanrantcs au- » tant toutes les patronées jusqu'icy, comme les » painiures de Appelles ou de Zeucis, surinon- » tant les modernes. Car ses histoires funèbres , » avec leurs descriptions sévèrement rimees , aiur » advisants donnent telle admiralion , qu'ils en » jugent les morts y apparoistre très vivement , » et les vifs très morlement représenter. Qui me » faist penser, que la Mort craignant que cet » excellc7it painclre ne la paignist tant vifve , » quelle ne fut jdus crainte lui accéléra si fort » ses jours, qu'il ne put parachever plusieurs » aultres figures, ja par luy tracées: meme celle » du charretier frois.sé, et espaulti soubs snu » miné charriot, les rocs et chevaulx duquel , » sont là si épouvcntablemcnt trébuchez , qu’il y « a autant d'horreur àveoir leur précipitation, >> que de gaie à cotUcmpler la friandise d'une » mort, qui furlivemeait succe avec un chalu- » meau le vin du tonneau effondre. Auxquelles
» iwparfaicles histoires, comme à l'inimitable » arc céleste appelé Iris, nul n’a osé imposer » l’extrême main, par les audacieux traits. Il perspectives et timbrages en ce chef d’œuvre » comprises, et tant gracieusement deliniées que » l’on y peut prendre une délectable tristesse ^ et une triste délectation, comme chose triste- » ment Joyeuse. » S’il faut prendre à la lettre ce texte publié en 1538 (1) , comme l’auteur des dessins qu’il accompagne était mort à cette époque, et qu’Holbein est mort seulement en 1 554 , il n’y a pas de doute que cet auteur et Ilolbein ne soient deux personnes tout-à-fait differentes.
Quelque hésitation que j’éprouve à contrediiv l’opinion d’un homme aussi Judicieux qu’est Al. Leber, je ne peux considérer comme sérieux le passage sur lequel il s’appuie, l e ton dont la dé-
(1) Nous avons eu sjin de joindre la dédicace loul entière de l’édition de 1538 à notre édition pour rappeler autant qu’il a été en nous le livre oripinal.
(licacc entière est conçue fait assez voir que l’auteur se propose d’éblouir le lecteur par l’agreinent de ses images et de ses pensées; et je juge, (ju’ii a cru donner une preuve bien frappante du pouvoir de la Mort , en montrant le peintre de ses triomphes tombé dc*jà lui-même sous ses coups, (^est ainsi que le peintre de la Danse des Morts de Berne, INicolas Emanuel, s’était représente trappe par la Mort, et avait mis, au-dessous de ce tableau , deux quatrains allemands dont voici la traduction latine. La Mort disait ;
(’.unclorutn in mûris piclis ex aile figuris,
lu quoque dcccdes : clsi hoc vix Icmporc credes.
J A' peintre répondait :
l.n (il)i me credo , Deus, lioc dùm sorte recedo.
Alors rapiat me; te, reliquos sociosque valete.
Uolbein avait vu , sans contredit, la Danse des Motts de Berne, qu’il semble en maints endroits uAoir imitée; il avait pu être frappe de l’épisode
(lu peintre, et en parler à l’écrivain chargé de lui faire les honneurs de la publicité. Mais je ne veux pas dire (jue cet écrivain ne fût capable de trouver tout seul aussi bien.
Ce qu’il a imaginé couvre cependant quelque vérité qu’il sera toujours assez difficile de débrouiller. Les dessins inachevés dont il parle , et ce Charretier froissé et espaiilti sortis son ruiné charriot, qu’il décrit d’une manière si pittoresque, manquent en effet dans la première édition , et parurent dans la quatrième. Comment peut-on expliquer qu’il les ait vus , et que pourtant on n’ait pu les Joindre à la publication dont il comiwsait le texte? Il faut supposer peut-être que cet auteur, bomme de lettres au service des libraires de l’escu de Cologne , chargé par eux de négocier avec Holbein , a été trouver l’artiste en Angleterre, lui a demandé scs dessins, les a attendus long-temps, a quitté Londres avant de les avoir vu achever, et de retour à Lyon , voulant décrire du moins ce qu’il n’avait pu emporter, a
>=•-> 1G6 Cès’
eu recours à cette idée de lu mort qui rentrait naturellement dans son sujet (l ).
Cette conjecture, qui peut sembler fort hasardée au premier aspect, va se changer peut-être en certitude, 11 est, en effet, un homme de lettres , ami d’Holhein, (jui était à Londres en 1 535, qui sé;ourna à Lyon depuis 1536 jusqu’en 1538, et qui, dans ses ouvrages, attribue clairement les images de la mort au peintre de Ihile.
Nicolas Itourhon [Borbonius), dont on voit le portrait crayonné de la main d'Holhein dans le recueil de John Chamherlaine , était né en 1503 , il "N andœuvres près de Langres. Fils d’un riche maiti’e de forges , il se fit de bonne heure un nom dans les lettres en publiant un petit poème latin sur la métallurgie. Pouvant mener, grâce h sa
(1) Il existe une preuve assez convaincante que l'auleiir (le la di'dicace n’avail pas sous les yeux ces dessins inacliev(^s lorsqu’il les d(Jcrivait.On pourra voir parla gravure iG de notre publication , que ce n’est pas le cliarrcticr, mais le clicva! qui est froisse et csi avlti saul’s te ruiné charriai.
fortune, une existence indépendante, il passa sa vie à faire de longs voyages et de petits vers pour solliciter les faveurs des grands personnages de toutes les nations ; il flatta Erasme, qui lui écrivit comme à l’héritier de son œuvre et presc(ue de sa gloire; il adula un jour si bassement le cardinal du lîellay, que ce prélat crut qu’il lui demandait l’aumône; il était lié avec Rabelais, qu’il chargeait familièrement de saluer le poète Saint-Gc’ lais (1) ; (î’est à lui qu’on a fait dire qu’il préférait les psaumes de Buchanan à l’évéché de Paris. 11 jouissait d’une telle estime, que la sœur
(I) On sera peut-être curieux de lire les vers peu connus où se trouvent les noms de Rabelais et de Saint- Oelais :
Jam raro Lateranus et Mainus Occurrunt mihi Sanzelasiusquc ,
Nempe urgentibus aulicisque rebus (Ut sunt tempora) serio occupati :
.\t tu , mi Rabetœse , quando a!)irc Uertum est quo mca me vocat voluntas ,
Quo fatum potins vocat, Irabilqiie, mis nomine die meo salutcm.
(le François T", la charmante IMarguerite, le pria (le veiller à l’i/dueation de Jeanne d’Albret , sa fdle et la mère d’Henri IV. 11 publia , sous le titre de Nvgæ, huit livres d’épigramines, dont Joachim du Bellay , le neveu du cardinal , l’ami de Ronsard , dit :
Taule, luum scribis luigarum nominc libruni;
In (olo libro nil melius lilulo.
On trouve cependant dans ce livre, qui est a proprement parler l’histoire de la vie du poète , une image fidèle et singulière de l'existence des Iiommes de lettres au xm*" siècle.
N. Bourbon se rendit en Angleterre en IbSb, l’annce meme de l’exécution de Th. IMorus; il injuria cette noble victime par quatre vers médiocres qu’on peut juger sur le dernier :
At mipcr niiscro cervix est icta sccuri.
11 fit sa cour à Th. Cromwell, àCrammer, misérables instruments des passions et des cruautés d Henri ^ III ; il célébra le roi lui-même en face de
ses crimes. A Londres, il fréquentait Ilans Holbein, et tout en posant devant lui il écrivait ces vers :
I)ùm divina meos vullus mens exprimit Uansi Per tabulam doclà præcipitanle manu,
Ipsum et ego interca sic uno carminé pinxi :
Hansus me pingens m<ijor Apelle fuit.
Tl semble qu’avant de partir pour l’Angleterre, IV. Bourbon habitait I.yon, et qu’au retour il y .séjourna encore assez long-temps. On le voit , dans ses épigrammes, s’adresser tour cà tour aux célébrités et aux puissances de cette ville, à Maurice Seève, qui travaillait sévèrement ses vers et (ju’il biïime de ne rien faire paraître; au cardinal de Tournon, qui gouvernaitlaplace, et auprès du- (|uel il se défend contre des bruits injurieux répandus par ses ennemis (l). C’est à Lyon qu’il
(1) Le cardinal de Tournon , qui commandait à I.yon , a[)partenait au parti catholique le plus exalté. C est entre scs mains que Marot abjura en 153G, en revenant de Terrarc. Il fut un des principaux consaillcrsdcs rigueurs exercées par François P'' contre les protestants , auxquels
P.ourbon se rattachait quoique timidement.
lit imprimer ses poésies latines en 1538. Kn eetle année il mettait aussi des suseriptions aux gra- ^ ures de la Bible que les libraires de l’escu de Cologne faisaient paraitre d’après des dessins d’Holbein{l). 11 a donc dû eonnaitre l’édition des Simulachrcs de la Mort que les mêmes libraires publiaient la même année avec les dessins du même artiste; et c’est certainement à cette édition qu’il a fait allusion lorsqu il a éciit .
inim Morlis Uansus piclor imaginem cxpriniil Tantà arle Morlcm rclulit , ut Mors viverc Vidcalur ipsa : cl ipsc sc iniinorlalibus l'arcin diis focerit, operis hujus gloria,
(I) Celte édition de la JUblc fournil une excellente preuve pour démontrer qu’llolbein est 1 auteur dis dessins de la Danse des I\/orts. I.es quatre premiers suie\n\on[ les Simalaclnes de la Ulori sont ornés, le Paradis terrestre, ladésobéissance, l’expulsion, la punition, se retrouvent exactement dans la BMcA Uolbein. I.es mêmes bois servaient évidemment pour les deux éditions, l.c premier tirage fut employé à la Bible, comme on peut s’en convaincre à la bibliolbèque de r.Vrsenal , ou les deux ouvrages sont réunis dans un même volume.
l'n rappiochaiit de ees vers les paroles de la dédicace que je citais tout à l’heure ; « La Mort » craignant que cet excellent painclre ne la pai- » fjnit tant vifce qu’elle ne fat plus crainte, » ou ne peut s’empêcher de penser que c’est sans doute jN. Bourbon lui-même qui a composé le texte français des Siniulachres , comme il avait écrit celui des gravures de la Bible, Et ainsi on peut arriver à fixer d’une manière précise les plus petites particularités de cette publication importante (l).
(I) M. Douce me paraît avoir accordé une trop grande importance aux vers suivants, que Dourbon n’a sans doute composés que pour flatter quelque vanité provinciale aujourd’hui tout-à-fail oubliée :
Viderequi vull l’arrhasiiini cum Zeuxide,
Accersat à liritannià
liansuin Ulbium , et Georgiutn Picperdium Lugduno ab urbe Galliæ.
M. Douce a construit tout un roman avec ces vers; il s’autorise de la dédicace de 1538 pour aflirmer que l’au leur des dessins qu’elle précède était mort en cette année. Il suppose qu’ils ont pu être commencés par fleperdius et achevés par Holbeiu.
Parmi les preuves accessoires qui viennent a l’appui de l’opinion générale, j’en choisirai deux. Holbein est l'auteur d'une Danse des ]\forts qu’un ciseleur a gravée , d’après ses dessins , sur un fourreau de poignard , et dont le style rappelle parfaitement celui des images de Lyon. 11 a aussi mis la main, sans contredit, à un tableau qui est déposé dans l’un des cabinets les plus intéressants de la capitale, et où l’idée de la mort est reproduite avec une énergie pleine de pensée. Une jeune fille, belle et parée, joue de la guitare, tandis qu’un squelette s’agite derrière elle, et qu’un magicien, couvert de son ebaperon, lui présente un miroir où elle peut voir son image mêlée, cà celle de la Mort. Au-dessus de cette composition, traitée avec une grande, fermeté de pinceau et de couleur, on lit le distique, suivant :
Formosam spcculo te cernons, re.'ipice fonnan)
A Tergo positam quæ notât esse niliil.
Il me semble donc hors de doute qu’Holbeinest
l'auteur des dessins dont les libraires de l’escu de (Pologne ont publié les gravures en 1538. Je remarquerai seulement que c’est à tort qu’on donne à ces compositions le nom de Danse des Morts. W. Jlollar et Ch, de Méchel n’étaient pas moins éloignés de la vérité lorsqu’ils leur prêtaient le titre pompeux de Triomphe de la Mort. De ces deux termes, le premier représente une œuvre du Moyen-Age, le second une œuvre des temps classiques. Holbein fit un ouvrage où le génie de ces deux époques se mêla, et que le titre bigarré adopté par les libraires de Lyon rend avec plus de justesse.
Les Anglais ont été au-delà de nos conjectures; ils ont prétendu que ces images de la Mort, gravées à Bâle par Hans Leuczelberger , et publiées à Lyon par Borbonius , avaient été peintes par Holbein , au palais de Whitehall , par ordre d’Henri VHL A l’appui de cette intéressante découverte ils ont cité des preuves qui ne sont pas dénuées de vraisemblance ; mais l’incendie quia
dévoré le vieux palais de hitehall en 11)97, a rendu impossible la seule démonstration à laquelle on ne pourrait refuser son assentiment.
l.es Allemands de leur côté ont voulu revendiquer pour eux, autant que possible, la propriété de la Danse des Morts d'ifolbein; et non contents d’être certains qu’elleavaitétéexéeutée par un peintre deleur nation, ils ont cherebé à montrer qu’elle avait été publiée pour la première fois, ebez eux, à Bâle, en 1530, et par conséquent plusieurs années avant qu’elle eût paru à Lyon. Mais toutes leurs assertions tombent devant des preux es positives. Georgius Æmylius, qui , comme nous l’avons dit, traduisit en latin, pour les Allemands, le texte français des Simulachres de ta Mort , a eu soin lui-même d’indiquer en quelle langue était conçu l’original sur lequel il travaillait :
Accipc jucundo præsenlia carmina vullii,
Seu Gcrnianc logis, sivc ca Galle logis :
In iinibus cxlrcnia* qualissil Mords imago tïcddidil impnriljus nnisa ladiia inodis.
Gallia quæ dcderal Icpidis cpigranimala verbis , Teulona conveitcns est iniitala inanus.
Ua veniarn nobis, doclissimc Galle, videbis Vcrsibus apposilis rcddila siqua parum.
(^ualiacunquc inci sunt hæc monumenta laboris , Gallia, germano pcclore millo libi.
11 nous suffit, quant à nous, d’avoir fait entrevoir par ces considérations et par ces recherches quelle influence la France a exercée pendant le Moyen-Age sur l’art de l’Furope, et par ((uel généreux appel au génie de tous les peuples elle essayait encore, au moment décisif de la Renaissance, de se rendre digne du rôle qui lui avait été confié. C’est elle qui, au xv* siècle, fournit, dans la Danse Macabre, le modèle de toutes les Danses des Morts ; c’est encore elle qui , au XVI' siècle, voulant donner à l’idée conçue dans son sein les perfectionnements exigés par le goût italien, demanda des dessins à un peintre allemand ; c’est aussi pour lui rendre hommage
(ju’en publiant aujourd’liui une reproduction de ces images, nous avons répété et les quatrains qu’un contemporain de Cl. Marot avait joints à la première édition française, et les distiques latins qui en offrij-ent la traduction dans les éditions destinées à l’Allemagne. INI. J. Schlotthauer, à qui nous devons les gravures que nous offrons au public, nous a donné l’exemple de la plus scrupuleuse exactitude. Cet artiste distingué, professeur à l’Académie des Beaux-Arts de IMunich , a passé sa vie à étudier les anciens monuments de son art; et, au dire des connaisseurs les plus difficiles (l), il a restitué celui-ci au point (|u'il est presque impossible de distinguer sa copie de l’original. IVous nous associons complètement
(1) S’il me fallait parler plus lunguement dcM. Schlolthaucr, je ne pourrais que répéter les pages que je lui ai consacrées dans mon livre sur l’^ri en Allemagne au(|uel je renvoie. Voici l’éloge que jM. Douce fait de ses gravures : 'J his uork is execuied in so benitii/ul and accnraie a uinnner, ilial i( niighl easilij be rnistaken ior Ihc u ood original.
177 etS»
à hi pensée pi.'Uie qui u guidé son crayon ; connnc lui, nous préférons lanaïveté des prcinières images «riJolbeiii au luxe des imitations mensongères que W. Uollar et Ch. de Meeliel en ont données, l.e meme sentiment nous défend de lien dire des imifafons postérieures qui ont été faites de la Danse des Morts. IN’ous ne nous sommes jamais plu à considérer les œuvres où est empreint le cachet de la décadence ; ce qui nous semble digne de notre siècle , c’est d’observer, dans l’histoire de l’art humain , le moment ou la pensée descend du monde idéal , s’empare d’une forme , et s’y exprime avec simplicité et avec force. Lors- ((u’on arrive à l’instant où la pensée a parcouru ses phases principales , la forme qu’elle abandonne a beau se métamorphoser encore, s’enrichir et se féconder cent fois elle-mémc, nous ne voyons plus dans scs développements qu’un Jeu inutile de l’esprit détourné de son véritable but : c’est pouniuoi nous aurions regret de perdre le temps
à insister davantage sur l’époque m'i la Danse dc's
178 iit?
Morts ne fut plus qu'un amusement pour les hommes dont elle avait autrefois si vivement remué les sentiments et les idées.