HISTORIQUE
La découverte dont je vais raconter l'histoire, a dès son origine, une destinée bizarre. Communiquée au monde par deux jeunes filles, ignorantes peut-être de la valeur du phénomène, elle est mêlée aux pratiques d'une secle religieuse, et sa réalité fait le succès des superstitions les plus folles, des croyances les plus ridicules ; perdue, pour ainsi dire, au railieu des mystérieux exercices d'une religion bizarre, attribuée k la présence et a Tintervenlion d'un ange ou d'un esprit du bien, elle reste pendant quatre ans l'apanage de quelques visionnaires, et le privil^e exclusif de pauvres convulsionnaires.
Ëiiiiii la relijg;ion uoovelle qoiite sou berceau» elle iruverse les mers, et ne trouve un asile, dans le vieux continent, que sur la terre classique du mysticisme et de l'idéalité. Mais, tandis que le mysticisme américain s'élève, sur les ailes de l'imagination, dans les mondes du merveilleux et des superstitions, le mysticisme allemand, toujours appuyé sur la raison, ne s'égare et se perd que dans les sphères les plus hautes de Tesprit : l'un est le résultai de l'exaltation des facultés spéculatives, si l'on peut ainsi dire, et l'autre la conséquence de l'exaltation des facultés positives.
Grâce a ce double caractère, TÂllemagne, de toutes les nations de l'Europe, pouvait seule accueillir les récits étranges de la secte religieuse d'Amérique, et dégager en même temps ce que ces récits contenaient de faux et de vrai, d'imaginaire et de réel.
C'est en etTet par elle que le monde a été initié à la connaissance du phénomène merveilleux qui fait le sujet de ce livre.
Comment ce phénomène a-t-il été découvert?
par quelle mystérieuse intuition deux jeunes filles américaines ont-elles montré aux homme»
étoBnéft des horizons nouveaux? Est-ce le h^ sard, ce grand artiste en découvertes, qui a rapproché les mains de ces deux jeunes filles, et leur a révélé une force jusqu'alors inconnue? est-ce une tradition, cachée dans les savanes, qui leur a été communiquée par quelque nègre reconnaissant ? je ne sais ; mais le jour n*est pas éloigné où ces deux jeunes filles feront connaître la part qu'elles ont eue dans cette découverte, et, quelle que soit leur déclaration, elles ont droit, dès à présent, à une large place dans l'histoire.
Ce rùl en 1849 que trois jeunes filles, Anne- Leah Fish, Marguerite et Catherine Fox, deux sœurs, mues par je ne sais quel mobile, se réunirent k l'effet de fonder une secte religieuse dont le besoin, depuis le départ des mormons, se faisait généralement sentir chez les Américains, ce peuple étrange qui veut toujours du nouveau.
Cette association ne fut pas de longue durée; car k la première réunion des sectaires, qui eut lieu le 14 novembre de la même année, les deux sœurs, Marguerite et Catherine Fox, furent seules k comparaître.
Anne-Leah Fish a-t-elle été initiée aux mystères de la nouvelle religion ? a-t«elle eu connaissance des pratiques qui la devaient appuyer et faire accepter? je Tignore; toujours est-il que Anne-Leah Fish ne s*est jamais montrée en public k côté de Marguerite et de Catherine» et que celles-ci ont seules parcouru les villes de rUnion.
Les demoiselles Fox imposèrent k leurs coreligionnaires le nom de spiritualistes, parce qu'elles s'attribuaient la Faculté de se mettre en rapport avec les esprits des morts : ces esprits annonçaient leur présence par un bruit semblable à celui que rend un corps creux lorsqu'on le frappe, et par un mouvement rotatoire des tables autour desquelles les fidèles étaient assis, et où venaient également prendre place les esprits évoqués.
Ainsi que je le disais tout a l'heure, la première réunion des spiritualistes eut lieu le 14 novembre 1849 au Gorinthian-IIall de Rochester. Les signes précurseurs de l'arrivée des esprits, le bruit et le tournoiement des tables, se manifestèrent comme Marguerite et Catherine l'avaient annoncé.
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Ces phénomènes, surtout le dernier, impressionnèrent vivement rassemblée, qui, séance tenante, nomma une commission afin de s'assurer qu'aucune supercherie n'en était la cause. Soit que le rapport de cette commission, exclusivement composée d'hommes, parût être Texpression de la galanterie plutôt que de la vérité, soit qu'il contint des restrictions nécessitées par la diflerence des sexes, toujours est-il qu'une seconde commission, cette fois entièrement remplie par des femmes, se livra sur Marguerite et Catherine a un examen scrupuleux, et ne constata en elles l'existence d'aucun moyen mécanique capable de provoquer les deux phénomènes dont il s'agit.
Dès ce moment la réalité des esprits évoqués ne Tut plus mise en doute, et ils furent reconnus, quoique invisibles , comme des étrés parfaitement matériels.
A partir de ce jour et grâce à ces épreuves authentiques, la secte des spiritualistes acquit son droit de cité dans l'Union et vit, en peu de temps, augmenter le chiffre de ses adeptes.
Ceux-ci se trouvèrent réunis, au nombre de huit cents, dans un meeting tenu l'année dernière^ et
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dont on me permettra d'empnmter la physionomie à mon collaborateur de Vlllu$tration, M. Guillaume Depping, afin d'abréger autant que possible cette simple notice. « Entre autres mesures qui furent adoptées, dit M. Depping, i| faut noter un décret qui autorisait rétablissement de réunions trimestrielles et la fondation de commutiautés harmoniques ou cercles spirituels* Chacune de ces communautés, qui compreiidra uu nombre égal de iidèles, sera organisée d'à* près le modèle du corps humain : le président sera le cerveau; les vice-présidents, le nez et la bouche; lés secrétaires, les yeti^ et les oreilles.
« Après Tadoption de ces mesures importantes, on vit paraître les orateurs. Il existe aux États-Unis une secte qui a établi, au lieu de chaires, des galeries d'une longueur suftisante pour que le prédicant ou prédicateur puisse s'y promener h Taise et s'y livrer k toutes les évolutions auxquelles un orateur est quelquefois entraîné, malgré lui. dans la chaleur de l'improvisation. Si les spiritualistes n'ont pas encore pris ce parti, je leur conseille de le faire, car il leur sera fort utile. Un des assistants monta h
— lofai tribune et se mit.k lire un rapport vrai et authentique sur un congrès d'esprits auquel il avait assisté ; un second donna communicalion à rassemblée d'une lettre qu*il venait de recevoir des esprits de Washington, de Benjamin Franklin et d'autres Américains célèbres. «Il faut abolir le mariage I il faut abolir la famille ! » s'écria an troisième énergumène» qui voulait sans doute en venir k la polygamie des mormons. Une Irlandaise grosse et grasse, qui aurait au besoin soutenu ses arguments avec les poings, se leva pour répondre k cet étrange discours et venger les droits de son sexe, quand tout à coup on entendit des cris épouvantables : une femme de la galerie, s'agitant comme si elle eût fait partie de la secte des shakers, s'écriait : « Oh ! j'éprouve des démangeaisons de secouer quelqu'un .ou quelque chose 1 Ecoutez ! je vais vous conter ce que j'ai fait depuis l'âge de douze ans!... Ohl faites pénitenee, mes amis, car le jour approche! » Sur quoi l'un, secouant la tête par saccades, fit le moulinet avec son bras ; un autre se roula par terre ; celui-ci tourna comme un tonton ; celui-là écrivait sur un bout de papier les révélations ci'^lestes, et ainsi du reste. L'un
— socles membres, ayant conservé son sang-froid et sa raison au milieu de ce toho-bohu, s'écria qu'il fallait cesser de pareilles absurdités : c'était le plus sensé de Tauditoire ; aussi fut-il mis k la porte, et on leva la séance. »
Je dirai tout à l'heure, dans un autre chapitre, combien il faut se montrer moins sévère que ne l'est M. Depping envers les personnes soumises à l'influence du nouveau fluide ; les esprits les plus froids et les organisations les mieux trempées subissent une action d'autant plus forte, que les expériences sont plus longtemps prolongées, et plus nombreux les individus qui y prennent part.
il ne faut donc pas s'étonner que l'excitation cérébrale, produite tout à la fois par l'éti^angeté du double phénomène et la présence de huit cents adeptes, ait donné lieu \k des actes extravagants et à des discours insensés. Les personnes agissant sous l'empire du 'nouveau fluide ne sont pas plus maniaques que les buveurs de haschich et les mangeurs d'opium.
Mais revenons 2i la secte des spiritualistes.
Le bruit et le tournoiement des tables que Marguerite et Catherine Fox produisaient en
public forent acceptés comme des faits positife, sorloutle dernier, lorsque des personnes étrangères k la nouvelle religion eurent obtenu des résultats identiques. Cependant le phénomène du bruit resta le secret des deux sœurs et de quelques rares initiés; et le servum jjecus^ c'estk-dire le vulgaire, dut se contenter du second prodige, auquel on donna le nom de tahle-movmg^ que les Allemands ont traduit par Tischriïeken, et dont nous avons fait, pour ne pas sortir du merveilleux, la danse des tables.
Le table-moving était donc en Amérique un fait authentique et que nul ne révoquait plus en donte, lorsqu'un négociant allemand, établi a New -York, écrivit h son frère, résidant k Brème, en réponse k quelques saillies que celui-ci avait émises sur le compte des hallucinations américaines, que les hallucinés n'étaient souvent pas ceux que Ton pensait, et que, pour s'en convaincre, il fit Texpérience de la danse des tables. En même temps, il lui donnait toutes les instructions nécessaires tant sur le mode opératoire que sur les circonstances au milieu desquelles le phénomène pouvait être provoqué.
Le nëgociaot de Brème se mit à Tceuvre^ ei le succès dépassa toutes ses prévisions. Le bruit de ce fait merveilleux se répandit bientôt; et, en peu de temps, des expériences furent tentées simullanément sur plusieurs points de rÂlIemagne, et par des hommes dont la science et la probité éloignaient tout soupçon sur la vérité de leur récit.
Un médecin de Brème, le docteur Andrée, publia le premier, dans la Gazette d'Augsbouty^ les résultats qu'il avait obtenus. Je vais extraire de ce document, précieux k plus d'un titre, quelques passages qui donnent une idée générale du phénomène et qui soulèvent des queslions que mes expériences personnelles ont en partie résolues :
« Une trentaine de personnes, dit-il, étaient réunies dans le salon. Une jeune dame, sœur du négociant de New- York, nous invita a porter vers le milieu du salon la table qui se trouvait devant le canapé. Huit personnes furent priées de s'asseoir en cercle autour de la table. Celle-ci était ronde, en bois d'acajou, du poids de soixante livres environ; elle reposait sur quatre pieds. Sur les huit personnes assises au*
tour, il y avait trois hommes et cinq femmes, de l'âge de seize a quarante ans Un jeune homme qui avait étudié les sciences naturelles était parmi les huit, un incrédule déterminé comme les six autres. La jeune dame seule persistait et disait : « Les rieurs seront bientôt « de mon côté. » Plusieurs lampes et une trentaine de bougies éclairaient le salon. Quand tout le monde eut pris place, on forma la chaîne Les habits ne doivent pas se toucher ; les chaises doivent donc être a distance Tune de Tautre. Les personnes assises ne doivent pas se toucher par les pieds, ni toucher les pieds de la table. Elles ne sont en communication avec cette dernière que par la chaîne, que Ton forme' en posant chacun légèrement ses mains sur la table et en touchant de ses petits doigts les mains de ses deux voisins, de telle sorte que le petit doigt de la main droite soit placé sur le petit doigt de la main gauche du voisin de droite. Les autres personnes étaient groupées autour de la table, causant et riant.
« Au bout de vingt minutes environ, une des dames déclara qu'elle ne pouvait rester pins longtemps a table, qu'elle se trouvait mal. Elle
se leva et rompit la chaîne, qui Tut cependant immédiatement reformée. L'expérience commençait a traîner en longueur; elle durait de* puis pIuB d'une demi-heure ; on parlait de se lever; mais le jeune naturaliste exhortait k la persévérance et disait éprouver dans le bras droit des courants d*une nature particulière qui avaient passé insensiblement et avec plus de force dans le bras gauche. Peu à peu les autres personnes dirent éprouver les mêmes sensations, et il devint évident que tous ceux qui faisaient partie de la chaîne étaient parcourus par le même fluide. Trois d'entre eux n'étaient pas originaires de Brème et n'avaient jamais vu les autres avant cette soirée.
(c Tandis- qu'un monsieur âgé se donnait la peine de me démontrer qu'on allait voir s'ajouter une folie nouvelle k toutes les folies qui ont déjà cours dans le monde, les dames assises à la table poussaient des exclamations, puis les sept expérimentateurs s'écrièrent k la fois : c( Elle se meut ! elle marche ! » Elle se mouvait, en eflet. Ce fot le dessus de la table qui commença d'abprd k se mouvoir de droite a gauche et de gauche k droite, k se balancer ;
ensuite la table tout entière se mit en mouvement. Les assistants s'empressèrent de retirer les chaises des sept expérimentateurs qui devaient continuer à former la chaîne; et la table, que les quatorze mains touchaient toujours légèrement, se mit à se diriger vers le nord et a tourner sur elle-même avec tant de rapidité, que ceux qui formaient la cbaîue pouvaient k peine la suivre dans sa rotation. Le mouvement durait depuis, quatre minutes. A la demande d'un des spectateurs, plusieurs des acteurs se touchèrent des bras et des habits, et immédiatement la table resta immobile. Quelques instants après^ la chaîne fut reformée; et, au bout de trois minutes à peine, le mouvement de la table recommença si rapide, qu'on peut le comparer a une véritable course. Bientôt les personnes qui faisaient partie de la chaîne, épuisées, de fatigue, cessèrent l'expérience; et la table, reportée devant le canapé, reprit sa tranquillité normale.
« Évidemment les expérimentatears se transmettaient im fluide dont l'action est plus vivement ressentie par celui qui est assis k côté d'une nature sensitive II parait qu'il fout plus
OU moins de temps pour inellre la taMe en mouvement, suivant que ceux qui sont assis autour d'elle possèdent plus ou moins la faculté de recevoir, de produire ou de transmettre le fluide. Il est des cas où le mouvement avait lieu au bout de douze à quatorze minutes déjà. Dans un autre cas, il a fallu plus d'une heure et demie. Parfois aussi elle manque. Il parait que le succès est le plus certain lorsque la chaîne est formée de personnes des deux sexes; des petits enfants et des personnes âgées ne paraissent pas propres a produire la quantité nécessaire de fluide ; dans quelques cas cependant on a réussi avec des garçons âgés de plus de quatorze ans. »
Je dirai tout 2i Theure les résultats auxquels je suis arrivé relativement aux conditions de succès et qui sont loin d*étre d*accord avec celles qu'indique mon confrère de Brème.