LIVRE DEUXIÈME
Où l'on ne peut entrer qu'en écartant les branches ; On n'en voit pas d'abord la forme, ni le centre, Mais on sait en entrant qu'on y serait heureux î Mes amis, mes amis, notre rencontre est bonne. Laissez que je regarde un peu votre visage, Votre jeune visage où je crois distinguer Je ne sais quelle ancienne et chère parenté. Je vous entends d'emblée avant toute parole. Sans vous connaître encore je vous reconnais bien; Le son de votre rire est neuf à mes oreilles, Mais j'en ai, dès l'abord, la pleine intelligence. Le son de votre voix m'est d'abord familier, Mais un secret y vit dont je veux faire étude, Et je suis tout joyeux et plein d'inquiétude Et de vous bien comprendre et de vous ignorer.
Votre âme est la maison que l'on n'a jamais vue Et où l'on croit, pourtant, avoir vécu jadis. On n'y est pas surpris du timbre de l'horloge ; On sait que l'escalier mène à de belles chambres, Mais on tourne en tremblant la clef dans la serrure, Et c'est le cœur battant qu'on pousse les volets. Si la chambre, au moment qu'y entre la lumière, Apparaissait soudain moins heureuse et moins belle Qu'on ne le présumait lorsque l'emplissait l'ombre! Si, d'abord, accueillante, elle allait être hostile
Et si son charme à qui le cœur était sensible, Allait s'évanouir d'un coup dans la clarté !
Mes amis, de vos cœurs je fais la découverte. Je voudrais lentement la poursuivre, et jamais Ne pouvoir l'achever, et pourtant je voudrais, Avide, pénétrer d'un bond votre âme ouverte.
Source, au fond de ton eau est tombée mon image, Et il faudrait d'un trait
Que ma soif t'épuisât pour toucher mon visage Dont je vois le reflet !
Mais je voudrais aussi te conserver entière Source, sans te tarir jamais,
Pour que se garde intact, en ta fraîcheur première Et toujours vivant, ton secret,
Pour que notre amitié, toujours neuve, ne sombre Ni dans le morne ennui, ni dans le désaccord, Saurons-nous, l'un pour l'autre, et toujours sans
effort, A la clarté qu'il faut, mêler ce qu'il faut d'ombre ?