LIVRE DEUXIEME
Je vois leur groupe étroit dans la large campagne, Et leurs gestes au bord des quais ; Quand vient le court jeudi ou l'éclatant dimanche, Au printemps, je les voix ramer sur la rivière, Ou s'étendre dans l'herbe en discutant des choses, Ou se réjouir d'aller très loin dans la forêt... Fraîcheur de la pensée sur les jeunes visages, Beauté des fraîches voix montant sous les grands
chênes Du jeune groupe humain dans la vieille forêt, Quand par ses grands éclats la troupe raisonneuse Effraie dans les taillis ou au bord des étangs La horde sans pensée des cerfs adolescents.
Nous nous sommes baignés au moulin de Doyer Et nous avons goûté près du Trou-aux-Mésanges. (O goûter, goût du fruit qu'on prend avec le pain) François nous a conviés chez lui, à l'Abbaye, La maison longue et basse aux nombreuses fenêtres, Avec beaucoup de lits pour beaucoup de cousins, Et nous avons fumé dans la bibliothèque, Et nous avons parfois dîné dans le jardin.
Nous regardions grandir en nous notre vie neuve, Mais la voilà, mûrie, qui veut se dépenser. C'est nous qui, maintenant, devons courir le risque,
C'est nous qui maintenant devont lancer le disque,
C'est notre violon qui doit mener le bal ;
Nous cherchons un chantier pour y faire un travail.
La génération que nous formons ensemble Est massive et ailée comme un essaim d'abeilles. A quel arbre pendra sa grappe bourdonnante, Et quel sera le goût de notre nouveau miel ?
Moi, je croyais que Dieu allait naître de nous, Et qu'il se lèverait un jour de nos paroles, Que nous le tiendrions dans nos mains réunies Et qu'il serait l'effet de nos vœux confondus :
Mais, mes amis se sont peu à peu séparés : L'un, soudain, est parti pour des pays étranges, Tenté par des plaisirs et des fruits inconnus ; Un autre, émerveillé des clairons des soldats Les entend maintenant chanter dans la caserne ; Et un autre, exalté de traverser l'Espagne, Resta dans la taverne où dansait la Poja. — Puis, aucun n'était bien attentif à la vie : Les uns négociaient ou bien levaient des plans ;