LIVRE DEUXIEME
Mais qui, le lendemain, dégrisés dès l'aurore, S'en vont chacun sa voie, sans se serrer la main, Après s'être jeté, honteux de leur rencontre, Avec un bref adieu, des regards irrités...
Ainsi, hier encore nous allions de conserve Sans penser que jamais rien pût nous séparer. Nous étions attablés tous à la même table, Contents de beaucoup rire et de beaucoup parler, Dans l'auberge aux feux clairs et gais de la jeunesse Dont le rayonnement enveloppait nos cœurs. — Mais quelqu'un a frappé aux vitres de l'auberge, Notre âme nous appelle et nous veut entraîner, Et voici que soudain, étonnés d'être ensemble, Nous nous levons d'un bond et sortons irrités De n'avoir pas fait seuls la route et le voyage, D'avoir été longtemps l'un par l'autre abusés Sur notre vraie personne et notre vrai visage.
Chacun de nous est né cette nuit à soi-même, Et chacun maintenant reconnaît son chemin, Le chemin où il doit marcher seul et sans aide Pour trouver son travail, son Dieu et son destin.
Au souffle de la nuit limpide du printemps Chacun sent dans son corps peser son âme mûre,
Chacun sent tressaillir en soi sa vie future, Et pensif, agité comme une femme enceinte, Jaloux de bien cacher son espoir et sa crainte, Et sa foi anxieuse et trouble en l'avenir, Veut s'écarter de tous pour se mieux ressaisir.
Mes amis, je vous ai bien aimés un à un, Et puis je vous ai tous beaucoup aimés ensemble. — Chacun de vous pour moi, tout d'abord a été L'objet de ma ferveur, la fin de mon voyage, Et je ne voyais rien au delà du bonheur De l'avoir rencontré, d'apprendre à le connaître. Et puis quand j'ai compris qu'aucun de vous n'était Capable de fixer et de combler ma joie, Qu'aucun à lui tout seul n'atteignait le divin, J'ai cru, du moins, que votre groupe qui semblait Cimenté pour toujours dans une amitié chaude, Que votre groupe étroit, véhément et durable Peut-être absorberait ma ferveur solitaire, Que ma voix se perdrait dans les voix réunies De votre jeune chœur unanime et content.
Le chœur se tait dans le déclin de ce printemps,