LIVRE DEUXIEME
Tes pleurs d'enfant méchant, qui veut des jeux
plus beaux.
Celui-là vient au monde le jour de ta colère, Et celle-là est née le jour que plein d'amour, Tu courais au jardin pour y cueillir des roses... De belles passions s'étreignent dans les villes De ce vaste pays dont tu es l'empereur. Voici des assassins, des jaloux et des fourbes, Voici des généreux, des héros, des déments, Et voici, les cheveux défaits sur ses épaules, Une femme aux grands yeux pleurant sur son
amant.
Insensé, pour créer ce monde imaginaire, Où l'on vit oublieux de l'univers réel, Il faut avoir une âme ou comblée ou légère, Et ne pas chercher Dieu ou bien l'avoir trouvé.
S'il m'eût été donné d'écouter dès l'enfance, Ce que dit Ariel aux esprits de la mer, Ce que dit au lutin la grande primevère, Ce que dit l'alouette au blé vert et pointant Quand commence à fleurir aux buissons l'aubépine,
Et quand le thym sauvage exhale son odeur ;
Si je portais en moi l'âme vive et fantasque
De Mars aux yeux changeants qui veut rire et
pleurer, Si j'avais aperçu un homme dans la lune, Portant une lanterne et un fagot d'épines, Si j'avais su, comme Obéron, faire vibrer Les rayons du soleil à l'haleine des fleurs ; La harpe de la pluie au vent du crépuscule, Ou encore allumer aux yeux des vers luisants, En guise de flambeaux, les cuisses des bourdons ; Si j'avais parcouru, moqué par les esprits, La nuit de la Saint-Jean, la forêt des Ardennes, Si j'avais entendu des voix dans les grands chênes Et vu danser les fées qui glissent sur les eaux, Au clair sifflet du vent, ménétrier habile ; Si je m'étais nourri de figues et de mûres Et si j'avais dormi sur les fleurs écrasées, Tout brillant de rosée, au chant du rossignol ; Si, prince insouciant et doté par les fées, Chantant à tout venant comme un oiseau heureux, J'avais pu m'approcher du château léthargique Où m'attend pour m'aimer la Belle au Bois dormant; Je n'aurais pas traîné ma robe déchirée Sur les âpres chemins qu'on dit aller vers Dieu.