LIVRE DEUXIEME
Qui veut créer un chant ou veut créer un monde Ne doit pas posséder un cœur inquiet de Dieu. Pour chanter un chant pur sans défaut et sans
trouble, Il faut être léger comme un enfant royal Qui s'ébat au verger en mangeant des cerises, Et pour former un monde où s'agitent des âmes, Il faut qu'un Dieu puissant, tyrannique et caché Habite dans l'esprit et le mène à sa guise, Maître sévère et invisible à ceux-là mêmes Qu'il élut entre tous pour résider en eux, Qui vit dans leur sommeil et qui conduit leurs
rêves, Qui par leur main pétrit à son idée la glaise, Ou rapproche les sons, ou dispose les mots, Impérieux Seigneur que l'on ne connaît pas, Et que l'on porte en soi sans en voir le visage.
Ou bien, il faut avoir, par grâce plus humaine,
Il faut avoir trouvé le Dieu un, l'Eternel ;
Avoir appris de lui le sens profond du monde,
En avoir pénétré la texture et les lois,
En avoir bien saisi l'ordre et la hiérarchie. —
C'est alors seulement que l'on peut entreprendre De faire un monde aussi durable que le vrai.
Pareil au vieux marin qui pendant sa retraite,
Pour amuser ses fils et ses petits-enfants,
Façonne exactement dans un morceau de bois,
Du grand voilier qui l'a porté toute sa vie,
Et dont il connaît bien la forme et le gréement,
Une image réduite et cependant fidèle,
Où l'on retrouve tout, ou rien ne fait défaut,
Ni le mât d'artimon, ni le mât de misaine,
Le perroquet de fougue avec la balancine
Ni les ancres, le gui, l'éculier, le bossoir,
Le cargue-point, le cargue-fond, les martingales,
Image nette et claire et très adroit travail
Où tout est calculé pour l'exact équilibre,
Trop petit, trop étroit pour affronter la lame
Et le soufrle trop vaste et rude de la mer,
Mais qui sait bien flotter sur les bassins du port,
Les bassins où parfois entrent les grands navires.
Pareil à ce marin, patient, habile et sage,
Le grave et vieux poète à qui il fut donné
De sentir, ébloui, passer sur son visage
La voix terrible et le grand soufrle du Seigneur
Et de comprendre, instruit par sa vive lumière,