ANDRE SALMON
Fort, dont il n'a pas la tendresse. Parfois il se souvient de Gérard de Nerval, dont il n'a pas l'infaillible grâce. Mais c'est Laforgue sans doute qu'il préfère à tous les poètes. Car il y a dans le Calumet beaucoup de vers pareils à ceux que je vais citer :
Mauvais sommeils dans la nuit des troisièmes classes ; O compartiment des fumeurs !
Si je rappelle quels sont les poètes que sûrement André Salmon connaît bien, ce n'est pas pour diminuer l'originalité de sa musique, mais seulement pour le joindre à ceux de sa lignée. Je tiens André Salmon pour un homme heureux. Bien sûr qu'il faut préférer chez les poètes ce qui est large et fervent à ce qui est rare ou étrange. Mais M. Salmon a le don charmant que le sérieux Gœthe lui-même ne dédaignait point : il a de la fantaisie. Et, comme il a du goût, il sait la maintenir ; si bien qu'elle fait parfois la plus agréable musique :
Nous boirons la wodka, le ventre au creux des chaises En écoutant mentir Gregor le criminel.
Mais le poème qu'il faut préférer, s'appelle le Festin sous la Lune :
... Un fleuve coule au pied des saules On entend respirer ses eaux.
La nuit qui courbe nos épaules Est pleine du chant des roseaux.
Qui rôde ? Le feu d'un cigare Brille ', monstrueux œil sans cil, Comme un falot dans une gare Entrevue un soir en exil.
Et le jet d'eau qui ne se lasse Honneur de ce jardin français Vit parmi nous bien qu'il s'efface Tel un cœur a jamais blessé.
Nuit des fous et des somnambules Nuit des esclaves reposés.
Nuit blanche de ceux qu'on va pendre Nuit des larrons, nuit des déserteurs.
D'ailleurs, de cette fantaisie dont on se fatigue à la longue, André Salmon lui-même nous avertit qu'il n'est pas satisfait. S'il revêt les oripeaux des bohémiens, il aspire à la nudité des rois sauvages, à la pureté des hommes vraiment libres que nulle gêne sociale ne retient, mais que non plus aucune