‹ La danse devant l'archeChapitre 56 sur 61 · LETTRE SUR LES AFFRANCHIS · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LES AFFRANCHIS

" Mon cher ami,

" Je te remercie de me parler des Affranchis.., Il est bon qu'éclate une œuvre qui ne doit qu'à l'intelligence sa beauté. Ce qui parfois nous saisit chez Curel, ce que Villiers de l'Isle-Adam aurait bien voulu réaliser, voilà qu'une femme, sans tapage, l'impose. C'est vraiment la pièce nietzschéenne, et qu'on attendait depuis longtemps. Ce qu'il y a de beau, chez Nietzsche, ce n'est pas, bien entendu, la doctrine de la surhumanité, surtout comprise comme on le fait généralement, c'est le don qu'il a eu de transporter dans l'intelligence les passions de la vie réelle, de faire, au sens chrétien du mot, de l'exercice de l'activité intellectuelle une passion. 11 a le premier compris que la vie de l'intelligence pure est une vie qui a ses joies et ses chagrins, ses risques et ses aventures, ses voyages

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et ses stagnations, ses amours et ses haines, comme l'autre; qu'un conflit intérieur est exactement aussi dramatique qu'une rixe ; qu'une amitié intellectuelle est une étreinte aussi forte que l'étreinte physique ; qu'une haine intellectuelle peut être aussi mortelle, un dégoût intellectuel aussi violent que la haine et que le dégoût physiques. Rauh disait que Nietzsche était un grand maître de morale individuelle ; c'était cela qu'il voulait dire. Si, nous autres, nous avons si peur de ne pas prendre devant les choses V attitude qu'il faut, c'est que nous avons transposé dans l'ordre intellectuel la doctrine chrétienne du Salut. Ce n'est plus notre cœur qu'il faut circoncire, c'est notre intelligence qu'il faut sauver. Ne pas comprendre aujourd'hui, voilà le grand crime ; voilà le péché. Et tandis que, pour sauver son âme il suffit d'un renoncement, je ne dis pas donné une fois pour toutes, mais qui pourtant n'a pas besoin d'être renouvelé à chaque instant ; tandis qu'il suffit de dire une fois pour toutes : " Que votre volonté soit faite, Seigneur, et non la mienne !" — et à partir de ce moment, de s'abandonner à Dieu — pour sauver son intelligence, il faut un effort sans cesse renouvelé, on ne peut s'abandonner à personne, on doit faire soi-même son salut. Et ainsi, par delà Nietsche,

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