LIVRE PREMIER
Reste ici, hypocrite et candide ! Oh ! vois-tu,
La règle est douce au temple, et la vie est paisible.
On n'entend pas les cris : on ne voit pas les rixes,
On peut jouer comme on veut au dedans de l'esprit.
Que te faut-il, enfant précoce, enfant débile ?
Il te faut un repos profond, de l'harmonie,
Pour rouler sans relâche au fond de ta pensée
Un propos ininterrompu...
Tu seras bien ici pour te donner tes fêtes.
Méditatif, plie-toi aux gestes qui apaisent :
Cache les mouvements de l'esprit inquiet
Sous la robe en lin pur que portent les lévites
Et ta neuve prière avide et dangereuse
Dans les psaumes prescrits et les chants consacrés.
L'approfondissement croissant de ta pensée
Voilà ton seul objet et ton plaisir unique.
Tu l'ignores aujourd'hui ; tu le sauras demain.
Crois-moi : tu ne vois pas l'épreuve que tu tentes,
Et tu ne connais pas le danger que tu cours :
Tu as perdu ta foi : tiens-toi ferme à ta vie.
La vie qu'on mène ici est réglée, et propice
A tous les jeux de la raison. "
La raison, la raison, ce n'est pas l'univers.
C'est en vain que vous construirez de beaux systèmes Pour placer dans mon rêve ou bien dans ma pensée L'essentiel du monde et le secret de Dieu. Ma raison n'est pas dieu: je connais vos mensonges: Je ne marcherai pas toujours les bras ballants. Je ne veux pas lancer devant moi des mirages, Créer des fruits abstraits dans un grand verger froid, Jouer comme un enfant sans cœur et sans souci A des jeux compliqués dont je sais l'artifice. La raison sans Dieu, c'est la chambre sans lampe, Un rameur obstiné sur un fleuve irréel. Je veux rencontrer l'eau lorsque je meus la rame Je sais bien ce que c'est qu'un dieu présent, je sais Que le divin n'est pas abstrait, qu'il vient à nous Comme un ami qu'on attendait avec angoisse En tournant dans la chambre, en appuyant le front Pour rafraîchir l'attente, aux vitres des fenêtres. Et dont au moment même où l'on se désespère Quand on se lasse enfin de guetter sa venue, On entend dans le corridor sonner le pas, Et la main s'appuyer au bouton de la porte. Et vous voulez que, dans le Temple vide et morne Après avoir en moi renié ce Dieu, pourtant Je m'obstine à chanter au peuple des fidèles Des mots dont j'ai perdu la musique et le sens. Non, je ne serai pas le prêtre déloyal,