LE U.\L DES ARDENTS
rj'apriis une miniature des chroniques manuscrites de Froissarl.
(BiHiolhéque de l'Arsenal.)
Si, I.A l> < ^^ ' i TU \ r/W.V LES AGKS.
Hicntôt un accompagncincm musical, quoique toujoun assez maigre, remplaça les cluim)ns. C'cM néanmoins de ces danses aux cliansonii que devaient sortir les ballets ou mascaradi-s. Les chansons, en effet, mettant en scène des personnages (la reine de mai, le jaloux, etc.), il it->'t naturel que ces perstinnages, d'abord simplement mentionnf-s dans le texte, fussent ensuite repr^wntfc par les danseurs. Il n'y a donc pas de solution de continuité entre les modestes Caroles du xiii* siècle, encore toutes voisines .'■ !• ^r origine populaire, et les somptueuses mascarades du xv* et du xvi'.
0 Le moyen .^ge, dit M. Paul Lacroix, est la belle cptKjuc des danses, surtout en l'rance. Ce ne sont que fêtes dansantes, et l'on croirait, en lisant les vieux poètes et les vieux romanciers, que les Français n'avaient rien de mieux à faire que de danser à toute heure du jour et de la nuit. Voici la raison bien réaliste et peu poétique qu'en donne Tabt)urot : « Les danses sont pratiquées pour cognoitrc si les amoure-ux sont sains et " dispos : à la fin desquelles il leur est permis d'embrasser leurs maîtresses, afin que « respectivement ils puissent sentir et odorer l'un et l'autre, s'ib ont l'haleine souefve >• (agréable), de façon que de cet endroit, oultre plusieurs commodités qui réussissent « de la danse, elle se trouve nécessaire pour bien ordonner une société. »
Les personnages des ballets et mascarades de la fin du moyen âge, dit .NL Desrat dans le Dictionnaire de la danse, jouissaient d'une telle liberté d'allures que nous ne pouvons aujourd'hui la comprendre ni l'expliquer. Cette liberté illimitée leur donnait accès dans tous les bals privés, sans y avoir été invités; ils pouvaient d.inser avec qui que ce fut, sans la moindre obser\ation du maître de céans. Dames ou demoiselles ne refusaient jamais leurs invitations. On connaît les bals dans lesquels Charles M eut des accès si tmgiques, et l'on n'a pas oublié les facéties comiques Je Henri l\.
Un autre divertissement en vogue alors était une composition régulière : on choisissait un sujet tiré de la fable ou bien de l'histoire, et, avec les costumes approprié-s, on formait deux ou trois quadrilles; parfois on joignait à la danse des récits explicatifs. Hnfin le dernier genre se rapprochait du ballet, et on le retrouve en pleine action en id-r^. Tout le monde connaît les joyeuses mxscarades de Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII. Louis XIV figura en personne dans une mascarade royale donnée cliez le cardinal Mazarin, le 2 janvier l<»55, et bien d'autres fois, dans les fêtes de 1'//^ «/r/wH/rV par exemple. Il y a, dans Benserade. un grand nombre de pièces écrites pour être prononcées par ce prince.
.\u XV' siècle, \ Lille, une fête fut donnée à Philippe le Bon dans laquelle douze dames, repré-scntant chacune une vertu, et douze cavaliers brillamment costumés e.\écu-
LA ii.wsi-: .\r M<>yi:\ wai:. ^i
tcrc-iu uiK- danse, l'eu .uip.ir.iv.uu, Charles VI se voyait ollrir par la ville d'Amiens un
bal ou peut-être un ballet.
Une autre de ces l'êtes, qui eut lieu à Paris en l'hôtel de la duchesse de Berry, tut, comme chacun sait, l'occasion de la folie de ce roi. F.lie est demeurée célèbre sous le nom de Rill,-! ,1,-s ardeiih. Li duchesse otVrait un bal à toute la Vour. l-:n ces temivs déjà,
U.N IIM. AU \\\° SllilLIi U'aprcs une miniature J'un manuscrit français du temps. (Bibliolhiquc lulimulct
on se livrait avec passion aux mascarades. Le roi, suivi de quelques compagnons, arriva au bal, déi^uisé en sauvage. Le duc d'Orléans prit un flambeau pour examiner de près les nouveaux venus et mit le feu à la filasse collée par de la poix qui composait leur accoutrement. Le roi faillit périr; moins heureux que lui, qui pourtant en devint fou, le comte de Jouy, le bâtard de Foix moururent brûlés; le jeune de Nantouillet échappa en se jetant dans une cuve d'eau. Pour expier sa faute involontaire, le duc d'Orléans lit bitir une chapelle aux Célestins. Malgré cette tragique aventure qui semblait devoir en arrêter la vogue, les mascarades se perpétuèrent longtemps, nous l'avons vu plus haut.
/. l liAXSK A rit.WICHS Lies MilCS.
Wrs la fin du ntoycn àgc, la vogue va surtout, en France comme à l'étranger, à une certaine sorte de ballets qui accompagnaient les festins des princes, où l'on déployait les plus somptueuses et les plus bizarres allégories. On sait quel était le faste de la cour de liourgogne sous Charles \'I et ses successeurs, et on connaît le fameux festin où Pliilippe le Hon, suivi d'une partie de la noblesse française, jura sur le faisan d'aller reprendre Constantinople aux Turcs (1454). Mais c'est peut-être sous Charles le Téméraire que fut déployé-e la plus grande pompe, lors de ses noces avec Marguerite d'Angleterre. D'immenses tables avaient été dressées, nous raconte Olivier de la Marche, garnies en guise de plats de trente « nefz » ou vaisseaux, cliacune d'elles portant le nom et les armes de l'une des seigneuries du duc de Bourgogne, peintes d'or et d'azur, à la mâture dorée, surmontée d'un étendard de soie avec la devise du Téméraire : « Je l'ai emprins ». Chaque nef était entourée de quatre boUquins ou nacelles chargés de fruits et d'épices. Trente ch.iteaux aux armes des bonnes villes des seigneuries correspondaient aux nefs. Le repas fut interrompu par trois « entremectz mouvans » : c'étaient, pour divertir les convives, les exhibitions les plus bizarres. « Premièrement, dit Olivier, entra
MIMATIKE D'IN LIVKK b'ilKCRES DATANT DL LA FIX DU XV SIÈCLE O.msc des bergers. {BiHIoUtcjue de F Arsenal.)
LA /M \.s7: .ir MoVKX ACJ:.
dans la salle une licorne grande comme unt; cheval, toute couverte d'une couverture de soye, paincte aux armes d'Angleterre; et dessus icelle licorne avait un liepart (léopard) moult bien faict, auprès du vif. Cellui liepart avait en sa main seiiextre une i^rant bannière d'Angleterre, et a l'autre main une tleur de marguerite mt)ult bien laicte; et après que, a son de trompettes et de clairons, la dicte licorne eiist l'aict son tt)ur de\ant les tables, on l'ammena devant mon dit seigneur le duc, et la ung des maistres d'hostel d'icelluy seigneur, a ce ordonné, print la dicte fleur de marguerite es mains du dit liepart, et se vint adgenouiller devant mon dit seigneur, et kiy dit telles parolles : « Très excel- « lant, très hault et très victorieux prince, mon très redoubté et souverain seigneur, le « lier et redoubté liepart d'Angleterre vient visiter la noble compaignie, et, pour la « consolation de vous et de vos alyéz, paijz et subjectz, vous faict présent d'une noble «i marguerite. » Et ainsi receut mon dit seigneur la dicte fleur de marguerite moult cordiallenient, et ainsi s'en retourna la dicte licorne par ou elle estoit venue.
« Assez tost après rentra parmy la salle ung grant lyon tout d'or, de aussi grant grandeur que le plus grant destrier du monde. Celuy lyon estoit couvert d'une grande couverte de soye toute paincte aux armes de mon dit seigneur le duc de Bourgoingne ; et dessus icelluy lyon estoit assise Madame de Beaugrant, c'est assavoir la naine de Mademoiselle de Bourgoingne, vestue d'ung riche drap d'or, et par dessus ung petit rociiet de volet fin; et pourtoit panetière, iioulette et tons li:ihillemens ile bergiere, et menoit derrière elle ung petit lévrier en lesse; et furent ordonnez deux nobles chevalliers, Monseigneur de Ternant et messire Tristan de Thoulonjon, pour adextrer la dicte bergiere, la ^quelle bergiere tenoit en sa main une grande bannière de Bourgoingne ; et quant le dit lyon entra parmy la salle, il commença a ouvrir la gorge et a
UANSt; Dli PAYSANS D'après un manuscrit latin du x\' siècle. (Bitlwlhi\jue nilionale.)
54 LA D.wst: A inA\i:i<s Li:s Aaiîs.
h rcclorrc par .si Ivjunc fa^on qu'il prunont;uit ce que cy après est cscript. Et commeiiva
le dit lyun n ciianter une chanson faictc a ce propos, a teneur et dessus, qui disoit ainsi :
Bien vic|{nc la belle bctxivrv IX- qui
Nous r». : -, c!
Bien vienne l'espoir et funce !>>
Qmi nous est garaiid et frontien:
Contre U.iiigicr, cl tant qu'il pense.
Bien viegiic!
C'est la source, c'est la minière De notre': «t " et ficre;
C'c4t iiosiri , curance.
Dieu louons de telle allyance, Cr>'ons, chantons a lie chicrc :
« Bien vicgiie! »
(i lùi tli.mtaiit ccstc chanson lit le dit lyon son tour parniy la salle; et quant il fut devant Madame la duchesse a présent, le dit niaistre d'hostel qui avoit fait présent de la marguerite s'adyenoilla devant ma dicte dame du. lu \sc nouvelle, et dist les parolles qui s'ensuyvent :
« Ma très redoubtée dame, les paijs dont au jour d'iiuy par la grâce de Dieu vous estes dame sont moult joyeulx de vostre venue ; et en souvenance des nobles bargieres qui par cy devant ont esté pastoures et gardes des brebis de par deçà, et qui si vertueusement s'v sont conduictes que les dits paijs ne s'en sçavent assez louer, a ce que soyez mieulx instruicte de leurs nobles meurs et condictions, ilz vous font présent de ccste b.Ue bergiere, habillée et embastonnée de vertueulx habillemens et bastons a ce ser\ans et propices, vous suppliant que les ayez en souvenance et pour recommandez. » Et en ce disant, les dicts deux chevalliers prinrent la dicte bergiere, et la présentèrent sur la table, et ma dicte dame la récent très humainement, et n'est p.is a oblier que la houlette et pannetiere servans a la bergiere estoient tous paintz et nonmez de vertuz. Et ainsi le lyon recommença sa chanson, et retourna par ou il estoit venu.
« Le tiers et derrenier entremectz pour celluy jour fut ung grant dromadaire qui entra parmy la salle, fiict auprès le vif par telle artifice qu'il sembloit mieulx vif que aultrement; et estoit harnaché en la manière sarasinoise, a grandes campannes dorées, moult riches, et sur son doz avoit deux grans paniers et entre icculx paniers assis ung homme, habillé d'estrange façon ; et quant il entra en la salle, le dit dromadaire remua la teste, et tenoit une contenance saulvaige; et celluy qui estoit dessus ouvrit les paniers, et en tiroit oiseaulx estrangement paintz, comme s'ilz venissent
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J'Yiidc, et lis fjcstoit p.irmy la salle et par licssus les tables ; et en tenant ceste contenance," a sons lie trompettes et «.le clairons tist le dromadaire son tour devant les tables, et retourna par ou il estoit venu; et plus n'en fut faict pour celkiy jour et ne tirent pas après soupper loii'jues danses; car avant que les tables tussent ostées, il sonna trois heures après mvnuyt. »
Une des fêtes les plus célèbres de ce i^enre tut celle que donna, en I j'It, Bert;onzio
DANSK AIX < IIANSONS SOfS LE ROI CHARLES VU Extrait du roman de Girard de Nuvcrs et de la belle Kurianl (Manuscrit français exécuté vers i-iic)-
( liiHinlhcque iulinitak.
di Botta de Tortone en l'honneur de Galeas, duc de Milan, qui venait d'épouser Isabelle d'Aragon.
« L'amphytrion, dit Castil-Blaze, choisit pour théâtre une magnifique salle entourée d'une galerie où plusieurs orchestres avaient été placés; la table vide s'élevait au milieu. Au moment où le duc et la duchesse parurent, on vit Jason et les Argonautes s'avancer rtèrement aux sons d'une marche guerrière. Ils portaient la toison d'or, c'était la nappe; ils en couvrirent la table, après avoir exécuté une danse noble qui exprimait leur admiration à la vue d'une princesse si belle et d'un souverain si digne de la posséder. Mercure vint ensuite, et dit comme quoi il avait été assez subtil pour tromper Apollon,
V, LA n.lSSE A TRI VERS LES ACES.
berger d'Admttc, et lui voler un veau gras, qu'il présentait aux nouveaux mariés aprts l'avoir galamment troussé et dit accommoder par le meilleur cuisinier de l'Olympe. Pendant qu'il le posait sur la table, trois quadrilles qui le suivaient dansin-nt autour du veau gras, comme les Hébreux avaient cabriolé jadis autour du veau d'or.
i< Diane et ses nymphes succédèrent ^ Mercure. Ixs suivants de h déesse ponaient un cerf sur un brancard doré. Il est inutile de dire que des fanfares de cors de chasse signalèrent l'entrée de Diane et marquèa-nt les pas des nymphes.
p Li musique changea de caractère; des luths et des flûtes annonccant i arrivée dDrphéc. Je rappellerai en passant ;\ ceux qui pourraient l'avoir oublié, qu'à cette époque on changeait d'instruments selon l'expression diverse des morceaux de musique. Chaque chanteur, chaque danseur avait son orchestre particulier qui lui était départi selon les sentiments que sa voix ou sa danse devaient exprimer. Ce moyen était excellent et servait ;\ varier les jeux de la symphonie; il annonçait le retour du personnage que l'on avait déj;\ vu, et faisait succéder tour .\ tour les groupes de trompettes aux sons filés des violons, aux arpèges des luths, ;\ la douce mélodie des flûtes et des musettes. Les partitions de Monteverde prouvent que les compositeurs employaient alors cette variété d'instruments, et cet artifice n'est pas une des moindres causes des succès prodigieux de l'opéra dès les premières années de sa création. Mais revenons au chantre de la Thrace. 11 p.irut, chantant les louanges de la duchesse et s'accomp.ignant de sa lyre.
« Je pleurais, dit-il ensuite, je pleurais sur le mont Apennin la mort Je la <i tendre Kurvdice. J'ai appris l'union de deux amants dignes de vivre l'un pour l'autre, V et j'ai senti, pour la première f(»is depuis mon malheur, un mouvement de joie. 0 Mes chants ont changé avec les sentiments de mon creur. Une foule d'oiseaux a volé <i pour m'entendre, j'ai pris ces imprudents auditeurs et j'en ai fait une brochette pour « le rôti de la plus belle princesse de la terre, puisque la charmante Kurvdice a cessé « d'exister. •>
« Des sons éclatants interrompirent l'oiseleur virtuose; Atalante et Thésée, escortés d'une troupe brillante et leste, représentèrent par des danses vives une ch.isse à courre. Elle fut terminée par la mort du sanglier de Qilydon, qu'ils offrirent au jeune duc en exécutant un ballet de triomphe. Iris, sur un char traîné par des paons, suivie de nymphes vêtues d'une g.izc transparente et légère, parut d'un côté et fit poser sur la table des plats couverts de ces oiseaux superbes et délicats. Hébé, portant le nectar, arriva de r.iutre; elle était .iccomp.ngnéc des bergers d'Arcadie, de Vertumnc et de Pomone qui scnirent les crèmes et les fromages glacés, les pèches, les pommes, les oranges, les raisins. Au même instant, l'ombre du gastronome .Vpiciiis «.ortit de terre. Ce professeur
/. 1 i)\\si: Af I/o)/; V m;/:.
LL I;AL Lie .MAKlL-.MAllLLLINl; D'aprts le tableau de Lucas de Leyde. {Muscc .ic Bruxelles.)
illustre venait inspecter ce testin splendidc et faire p.ut de ses découvertes aux convives.
« Ce spectacle disparut pour faire place à un grand ballet de Tritons et de Fleuves qui portaient les poissons les plus exquis. Couronnés de persil et de cresson, ces dieux aquatiques se dépouillaient de leur coitVure pour former un lit aux turbots, aux truites, aux brochets qu'ils posaient sur la table.
« Ce repas mémorable fut suivi d'un spectacle singulier. Orphée en lit l'ouverture j il conduisait l'Hymen et les Amours; les Grâces présentèrent la loi conjugale qui s'offrit à la princesse pour la servir. Séminimis, Hélène, Phèdre, Médée, Cléopàtre interrompirent le solo de la Foi conjugale en chantant leurs fredaines et les charmes de l'infidélité. Celle-ci, que tant d'audace indignait, ordonna à ces reines criminelles de se retirer. Les Amours fondirent sur elles, les poursuivirent avec leurs flambeaux et mirent le feu aux longs voiles dont elles étaient coiffées. Il fillait nécessairement une contre-partie à cette scène épisodique. Lucrèce, Pénélope, Thomyris, Judith, Porcia, Sulpicia vinrent déposer aux pieds de la duchesse les palmes de la pudeur qu'elles avaient méritées pendant leur vie. La danse noble et modeste de ces matrones aurait paru un peu froide pour
LA /J.l.V.S/i A Tl< 1 1 /./.^ L fis AGES.
(cnnincr une aussi brillante (itv ; l'auteur eut recours à Bacchus, à Silène, aux Ëgypns, aux Satyres, et leurs folies animèrent le final du ballet.
« Q'tte représentation dranutico-^-astronontique fit un elfei merveilleux : l'Italie en fut enchanta-, elle en envoya des descriptions dans toute l'Europe, n
Mais ce fut l.\ une des dernières fêtes du genre : avec les danses modernes on va créer de grands ballets ;\ macliines, des carrousels, souvent plus splendides, mais jwutètre aussi moins originaux. Dans ce genre nouveau, l'Italie de la Renaissance allait être la maîtresse, sinon l'inspiratrice Je la France.
Lettre umée d'un manuscrit l.ilin du xiv »icclc (liltliollUqut njlionjle.)