Danse aux vases. Kot
tabe. — Les danseurs du Kômos (415) portent des accessoires variés ; quelquefois c'est un simple bâton noueux, souvent c'est une corne à boire, pleine du divin liquide, ou une coupe fragile dont ils agitent le contenu (fig. 136). Les danseuses qui vont à domicile égayer les festins charment aussi les convives par des exercices d'équilibre exécutés avec des vases (fig. 120).
Le jeu du kottabe comptait bien des variantes; mais il consiste essentiellement à lancer sur un objet en équilibre, qui tombera au moindre choc, un reste de liquide (le latage) laissé à dessein au fond d'une coupe. À en juger par une peinture de vases empruntée aux Monumenti (VIII, pi. LI), les joueurs, en lançant le latage, exécutent des mouvements de danse. Dressé sur la demi Pointe (102], celui qui vise le but fait tournoyer ^'^ sa coupe au-dessus de sa tête ; ses jambes obéissent à un certain rythme, et la scène a un caractère orchestique très marqué. Il fallait, pour être un parfait joueur de kottabe, s'y montrer plein d'eurythmie.
376. Funambules de Pompéi. — La plupart des funambules de Pompéi sont "^ des danseurs en terre ferme que la fantaisie du peintre a placés sur une corde tendue, et qui
seraient bien empêchés d^y prendre des poses aussi pea stables (fig. 205). Quelques-uns d'entre eux cependant respectent les règles spéciales à leur art et glissent légèrement la Pointe le long du câble rigide (fig. 561).
Tous ces jeunes personnages dansants sont des Satyres : les uns brandissent des thyrses ; les autres tiennent des instruments do musique; quelques-uns jouent avec des vases. Nous retombons dans le domaine de la fiction, qui règne en souveraine sur les fresques de Pompéi (317) et ne nous permet pas d'attribuer une sérieuse valeur représentative aux figures orchestiques qu'on peut y relever.
377. Pas plus que le jeu de balle, le très ancien yeu des outres (àcnccoXia^po;) n'est représenté sur les monuments par des images caractéristiques. Les auteurs nous apprennent que les joueurs sautaient à cloche-pied sur des outres graissées et que la mésaventure inévitable qui en résultait mettait en joie les spectateurs. Un aulètc marquait le rythme suivant lequel les tenants devaient exécuter leur saut.
378. Jeux rythmés & deux. — L'aulète accompagne assez souvent le jeu de l'éphédrismos. Il est supposable, à l'aspect des
jeux représentés par les figures 564 et 565, que le rythme y intervenait comme régulateur.
A proprement parler, Véphédrismos est un gage dont le perdant s'acquitte en portant le vainqueur sur son dos. Les représentations en sont nombreuses et appartiennent h toutes les époques de l'art grec. Celle-ci (fig. 562) est une des plus anciennes : un éphèbe, qui porte un jeune garçon sur son dos, se dirige vers une sorte de caducée fiché en terre ee qui marque le but.
Le jeu prend une autre forme surja figure 563. Le porteur est immobile et s'arc-boute des mains à l'intérieur des genoux; à califourchon sur le cou de sa monture,
Fig. 562.
Fig. 503.
LA CHOREGRAPHIE.
son compagnon frappe des mains en mesure : un joueur de flûte double marque le rythme.
Les représentations analogues à la figure 562 sont les plus fréquentes. Sur une coupe du v« siècle (Millin, Vases antiques, II, pi. X) on voit Héraklës portant Dionysos; celui-ci tient une corne h boire.
Quelquefois un homme porte une femme (Heuzey, Figurines du Louçre, XXXIII, 2), ou une femme a sur le dos une autre femme, une joueuse de balle (Pottier, Figurines de terre cuite, p. 90).
Les intailles ne sont pas rares où Ton voit un Satyre installé sur le dos d'un autre Satyre (Cabinet des Médailles).
379. Ces deux Satyres (fig. 564) se livrent h une lutte comique;
Fig. 56i.
appuyés sur une n\ain et sur les deux genoux, — peut-être sur un seul, — ils s'efforcent, à main plate, de se faire chavirer.
380. Un joli groupe de Tanagre, au Louvre (fig. 565), se prête
au commentaire suivant :
Les mouvements exécutés par les deux jeunes filles peuvent être simultanés ou successifs; ils ont leur point de départ et leur conclusion dans la Position exprimée par la figure 565 elle-même.
1® La femme B tournera sur ellemême, de gauche à droite, sans quitter les mains de sa compagne, en faisant passer ses épaules et sa tête par-dessous ses bras. Le croisement des mains des deux femmes se trouvera alors interverti;
2** La femme A tournera sur elle-même, de droite h gauche, par
Fig. 56).
le même procédé que sa compagne. Le croisement des mains des deux femmes redeviendra ce qu'il était primitivement.
Suivant que ces mouvements seront exécutés simultanément ou successivement par les deux femmes, leur durée totale variera du simple au double.
L'interprétation précédente est fondée sur le rapprochement qu'on peut faire entre le groupe de Tanagre et un jeu pratiqué dans nos provinces de l'Est.
Les Danseurs
381. [Nous n'avons, tout le long de cette étude, envisagé que des mouvements, abstraction faite de la qualité des personnages qui les exécutent. Il faudrait souvent faire appel aux textes et entrer dans des discussions philologiques, pour attribuer un nom à nos danseurs et pour expliquer les scènes où ils figurent.
Nous nous contenterons d'établir entre eux quelques catégories, en interrogeant les monuments dont l'interprétation est rendue facile par la présence de légendes explicatives (vases peints, quelques bas-reliefs) ou par la persistance traditionnelle des types orchestiques figurés.]
382. Presque tous les dieux de la Grèce antique ont été danseurs : Zeus, Héra, Déméter, Apollon, Aphrodite, Ares, Hermès, Athéna, n'ont pas seulement présidé à la danse de leurs suivants; les poètes, les mythologues nous les montrent très disposés à y prendre part en personne. Rien ne révèle plus clairement la dignité attribuée par les Grecs à un art que les plus hautes divinités de l'Olympe honoraient de leurs faveurs.
Sur les monuments figurés, les Grands Dieux jouent volontiers le rôle de Conducteurs ou d'Accompagnateurs de la danse. Les mouvements orchestiques auxquels ils président sont presque toujours d'allure noble et peu variée ; les bas-reliefs de Thasos (Louvre) (14) peuvent être pris pour types de ce genre de représentations. Apollon accompagne sur un instrument a cordes et Hermès con-
diiit un petit cortège de Kharites ou de Nymphes; les pieds de ces femmes ne se soulèvent même pas ; une élégante et discrète gesticulation des bras, symétriquement rythmée, est le seul caractère orchestique appréciable dans l'Ensemble.
Généralement, sur les vases et sur les reliefs, les Grands Dieux se contentent d'assister aux danses des divinités inférieures. Même la Cybèle asiatique, dont le culte évoque des saltations furieuses, ne se dépouille jamais d'une gravité qui exclut presque le mouvement : elle tient le tympanon que ses prêtres en délire secouent en tournoyant, mais il n'est dans sa main qu'un attribut et un symbole; elle s'avance avec majesté, comme il convient h la Grande Mère des dieux.
Parmi les divinités secondaires, les Kharites , les Nymphes, les Heures dansent assez lourdement : les monuments sont ici en contradiction constante avec les éloges des poètes, qui ont créé des mots pour exprimer la légèreté des Pas de ces gracieuses déesses. Peintres et sculpteurs sont d'accord à les représenter en files, en rangs, en cortèges, et s'en tiennent presque toujours h une mise eu scène uniforme.
Les dieux danseurs par excellence — Dionysos et son thiase étant réservés — sont Niké et Eros.
383. Niké danseuse. — Niké parait avoir de tout temps porté des ailes. Personnification de la victoire, elle en était en même temps la messagère. En élevant un temple à la Victoire sans ailes (Niké Aptère) les Athéniens avaient rompu avec la tradition et^ par une intention subtile, privé de ses ailes une déesse qu'ils voulaient fixer h jamais auprès d'eux.
Les artistes primitifs durent se borner à donner des ailes à Niké; ils ne pouvaient songer à en faire une figure en l'air et à exprimer son vol rapide. Ils se contentèrent de faire courir la déesse : ses ailes lui servaient à rendre sa course plus vive, sinon plus légère (fig. 566). Niké ne tarda pas h adopter le geste de la tunique (44) cher aux coureuses; souvent elle le fait double (fîg. 106).
Après avoir représenté Niké courant, les artistes s'enhardirent jusqu'à la faire sauter. Une amphore du Louvre, du milieu du v® siècle (11), nous montre Niké en l'air, les pieds parallèles et la
Pointe basse, comme si elle sautait à la corde la déesse est placée de travers dans le champ du vase.
I>e peintre céramiste s'est cru obligé d'incliner sa Victoire ailée, pour rendre plus
is, détail curieux,
ble,
cet artifice, l'insta-
bilité d'une figure en l'air.
Dès la fin du v* siècle, avec une virtuosité sans égale, Paeonios (15) fit sortir d'un bloc de marbre une Niké
ailée (Gg. 567) en haut-relief, suspendue dans l'espace. La forme et la direction du coup de vent qui gonfle les draperies montrent que la Victoire d'Olympie s'abat sur le sol. La résistance de l'air, -: produite par la chute verticale, applique
: contre la jambe droite l'étoffe fine de la
lunique; la jambe gauche, nue et projetée en avant pour prendre terre, s'est dégagée des plis du khiton. Du voile, que le vent arrondit et soulève de bas en haut, il ne reste que des fragments, mais ils sulTisent à reconstitner le mouv.f. «T. vement de l'étoffe : il semble que Paeo-
nios se soit inspiré d'une danse gra*
cicuse dans laquelle le jeu du manteau déployé (318) se combinait
avec des bonds pleins de souplesse '.
1. Le pointillé de la Rguri bras et de la draperie. Oc n du monument des Ncréid?a.
Tout autre devait être Taspect des douze Victoires qui ornaient les pieds du trône sur lequel Phidias avait assis son Zeus Olympien ; Pausaniasy qui n'entre jamais dans les détails, nous dit sèchement qu'elles étaient en attitudes de danseuses. Cela prouve du moins que dès le v^ siècle Niké avait adopté l'allure orchestique, et il n'y a point d'impiété à supposer qu'une danseuse ait servi de modèle à Paeonios.
La coroplastie hellénistique (17), reflet du grand art, ne conçoit pas Niké ailée autrement que comme une danseuse; elle lui met souvent entre les mains des attributs dionysiaques : crotales, couronnes en bourrelets, canthares bachiques; elle l'enrôle, tout comme Eros, dans le cycle du dieu qui en ce temps-là s'associe avec Aphrodite pour détrôner les antiques divinités de la Grèce. Cette nouvelle Niké est bien une orkhestria de profession; ses poses sont savamment élégantes; ses bras s'inscrivent dans des courbes gracieuses (fig. 144, 152, 153).
Un grand nombre de ces figurines étaient destinées à être suspendues : de là, dans le mouvement des jambes, une liberté qui pèche souvent contre la vraisemblance; pour exprimer que la déesse danse en voltigeant, le modeleur a volontairement altéré les conditions normales de l'équilibre.
[Les danseuses qui voltigent, sans ailes, sur un charmant vase
Fig. Ô6S.
du iv** siècle (fig. 568), donnent la mesure de cette convention. Les jambes légèrement pliées au genou, les pieds rapprochés l'un de l'autre. Pointe basse, rappellent — sans que la comparaison puisse
être ridicule — les membres inférieurs d'un oiseau qui vole. La courbure de tout le corps, qui est incliné dans le sens du déplacement, marque avec élégance que ces figures échappent aux lois ordinaires de l'aplomb. Les seules indications orchestiques que l'on puisse recueillir sur ces petites peintures sont fournies par les bras des danseuses : les jambes sont inactives. — Des observations analogues pourraient être faites au sujet des Niké ailées modelées par les coroplastes et destinées à la suspension.]
Les Victoires qui volent adoptent parfois, par un retour aux vieilles traditions, l'antique geste double de la tunique (fig. 569).
384. Eros danseur. — Il a une histoire orchestique assez semblable h celle de Niké. Dès le v* siècle, Eros est ailé ; plus tard, il devient formellement un danseur.
Au v* siècle, Eros personnifie l'amour sans arrière-pensée de badinage; c'est un éphèbe mélancolique et grave. Au iv® siècle, Praxitèle l'efféminé, et l'époque hellénistique, sous l'influence de conceptions religieuses nouvelles, crée l'Eros Hermaphrodite, qui aime à danser ou à conduire la danse (fig. 188) (E. Pottier).
Un autre type d'Eros apparaît dès le iv« siècle : les enfants ailés de Tanagre, charmants bambini pleins de malice, sont quelquefois des danseurs très expérimentés (fig. 151). Souvent ils sont ailés et destinés, comme un bon nombre de Niké,. à être suspendus par des fils (fig» 570). 11 est regrettable qu'on ne profite pas de l'indication fournie par les trous de suspension, qui sont très apparents dans ces figurines, et qu'on n'expose pas, dans les vitrines de nos Musées, ces figures en Vair^ dans les condi-
tions voulues. Posées sur un socle, elles perdent leur physionomie et beaucoup de leur intérêt.
A partir de la fin du iv« siècle, tous les Eros, qu'ils soient éphèbes, enfants ou hermaphrodites, font partie du thiase bachique et en portent les attributs. Ils se mêlent volontiers aux Satyres et aux Ménades et ne sont pas moins qu'eux des danseurs infatigables; seulement ils s'abstiennent des mouvements pleins de violence que les suivants de Dionysos paraissent préférer; ils sont plus soucieux que leurs bruyants compagnons de garder reur}^hmie.