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LA TOUR DE NOTRE-DAMK-DU-BOIS

l'ancienneté et qu'on a tort de confondre avec le cistre des hébreux, était un violon ovale, à trois cordes, avec un manche sculpté en figure grotesque, et un archet recourbé largement fourni de crins. Macabre tendit les cordes de son rebec, bizarrement orné d'une tête de mort, et commença d'en tirer des accords lents, plaintifs et gémissans qui empruntaient les accens de la voix humaine : c'était une musique expressive et parlante, c'étaient les modulation^ des sanglots, des pleurs et des soupirs; par instant un son clair et mélodieux s'exhalait comme une prière céleste.

Macabre éprouvait un autre genre de sensations rêveuses et fantastiques; il abaissait et redressait sa tête en cadence ; il marquait la mesure par le mouvement de son menton ; il s'abandonnait à l'extase. Les objets environnans subissaient le charme de sa musique ; la tourelle semblait tournoyer, mollement soutenue dans le vide ; les maisons se déracinaient sans désordre et formaient des danses silencieuses , se croisant, s'étreignant, s'éloignant et s'approchant; çà et là les clochers massifs se balançaient au dessus de la foule mouvante. Alors le rebec du ménétrier éclatait en sons plus âpres et plus mystérieux. Au bas de cette ronde étour-

dissante, les charniei's s'agitaient autour du cimetière , dont le terrain était soulevé par la puissance de l'instrument; et tandis que les obélisques, les croix et les monumens cédaient au vertige général , une multitude croissante d'ombres et de spectres s'avivait , se mêlait , s'envolait avec la rapidité de l'éclair. La lune, emportée parmi les nuages, présidait à ces ébats muets, et Macabre se laissait entraîner en esprit à la fête qu'il donnait aux morts. La vision d'Ezéchiel se réalisait.

La lassitude le força de cesser avant que les cordes se brisassent par l'énergie de son jeu. Tout le bal magique s'arrêta en même temps, et Macabre , en essuyant ses larmes involontaires , chercha en vain les traces du changement qu'il avait cru opérer dans l'ordre de la nature. Il quitta son rebec pour la bêche, les tenailles et le marteau; l'artiste redevenait ouvrier: il descendit dans le cimetière pour dépouiller les nouveaux ensevelis. ^

€a fioît^-ûUîf-C(nttbarte.

Les juifs au moyen âge étaient haïs et persécutés dans tous les pays et par toutes les religions. Il faut moins attribuer cette horreur universelle au judaïsme lui-même, qui participe beaucoup du dogme chrétien, qu'au caractère anti-social de la nation juive. Un peuple sans

patrie, dispersé parmi les autres peuples dont il s'isole obstinément par ses mœurs, son costume, son culte et ses préjugés, ne reçoit qu'une hospitalité gênante et intolérable. Les calomnies, il est vrai, répandues par les prêtres catholiques contre une religion qu'ils méprisaient, contribuèrent à rendre odieux le contact des juifs qui établissaient une barrière éterneM'QP entre eux et les adorateurs du Christ. A ce grave motif de division se joignaient diverses raisons personnelles et locales qui se perpétuaient de père en fils. Leur malpropreté, leur fanatisme, leur avarice et leur égoïsme étaient des flétrissures ineffaçables qu'ils ne s'efforçaient pas de cacher; enfin leur activité, leur industrie et leurs richesses servaient d'aliment à l'envie plutôt qu'à l'émulation.

Ce fut donc pour plaire au peuple et au clergé que les rois de France sévirent tyranniquement contre les juifs, qui pourtant concouraient à la prospérité commerciale du royaume. Les ordonnancés les plus barbares furent inventées pour leur ruine et leur honte; depuis 1096 jusqu'en 1 394 , il n'est sorte d'avanies , de cruautés et d'injustices qu'ils n'éprouvèrent ; avant saint Jjouis, on les tuait sans forme de procès et pour gagner des indulgences ; on leur assigna dans

Paris un quartier séparé ; on les distingua par une rouelle de drap jaune qu ils devaient porter sur leurs vélemens; voulait -on fonder une église, construire un pont^ lever une armée? on puisait dans la bourse des juifs , on pillait .eurs boutiques, on les mettait à rançon; on les chassait, on les rappelait, pour les chasser ^^€s rappeler encore. Le prétexte de ces fréquens exils fut toujours la religion.

Cependant les juifs conservaient, à force d'impôts, le droit de séjour dans Paris où les environs des Halles, et certaines rues leur étaient affermés, comme le témoignent les noms des rues de la Juiverie , des Juifs et de Judas ; ils avaient un cimetière, un moulin et des synagogues; ils étaient marchands et usuriers. Malgré les rigueurs inouïes dont le roi , le prévôt et Févéque lés accablaient, malgré les injures et les coups que chacun leur octroyait , ils se fussent résignés à ces mauvais traitemens que compensaient pour eux leurs bénéfices usuraires. L'amour du gain l'emportait sur la crainte du danger; et lorsqu'ils étaient bannis de France, ils y pénétraient inpunément en se donnant pour des Italiens, Génois, Vénitiens ou Lombards : c'est sous cette dénomination qu'ils furent proscrits en i349 par Philippe de Valois. Mais ils imagi-

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liaient toujours de nouveaux déguisemens, et quand Charles Yl les eut expulsés pour la dernière fois, les plus riches éludèrent l'ordonnance du 7 septembre 1 394 en se couvrant du titre de Lombards auxquels la vieille rue de la Buffeterie doit son nom actuel.

Ces Lombards, célèbres dans notre histoire financière , étaient originaires de tous les états de l'Europe et recevaient, à cause de leur grande fortune, ce nom générique équivalant à celui de banquier. Beaucoup d'Israélites empruntaient cette sauvegarde commune à de soidisant chrétiens qui ne connaissaient de religion que leur intérêt ni d'autel que leur comptoir. Ces Israélites se signalaient par leurs rapines , ainsi que par leur fidélité à la loi de Moïse qu'ils pratiquaient secrètement. Leur commerce ostensible consistait en échange de monnaie et en transport d'argent à la cour de Rome, qui tirait de France d'énormes subsides pour dîmes , prélatures et achat de pardons ; mais l'usure et le prêt sur gage leur produisaient un lucre plus avantageux, quoique défendu. Les Anglais , pendant dix ans que dura l'occupation de Paris , se montrèrent pourtant plus avides et plus impitoyables que les Lombards, comme l'atteste un proverbe contemporain qui se sert

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du mot anglais pour enchérir sur la signification de créancier.

Le plus fameux entrepôt des Lombards s'appelait X Hôtel de la Boite-aux-Lombards , sans doute parce que leur caisse principale s'y trouvait déposée. Cette maison, « en laquelle, suivan»t les comptes de la prévôté de Paris en i438, on avait accoutumé de tenir le comptoir de la Boîte-aux-Lombards , » était située dans la rue Saint-Denis , vis-à-vis le cimetière , entre les rues Aubri-le-Boucher et Trousse-Vache. On la remarque encore aujourd'hui à sa façade de pierres de taille , à ses trois étages enjolivés de sculpture, à son pignon percé de lucarnes rondes en relief, aux rebords avancés de son toit, et surtout au bon goût des ornemens que Tarchitecte a prodigués sur les frontons et les pilastres des croisées. Peut-être reconnaîtrait-on le style italien dans la régularité des lignes et Tenserable de la décoration extérieure : les Lombards faisaient-ils venir leurs architectes de Gènes et de Florence? Un parfumeur habite maintenant cet hôtel.

Dans une salle basse, que la fumée des lampes avait enduite d'une couleur de suie, au milieu des ballots de marchandises du Levant ,

4a LA DANSE MACABRE.

trois juî^s étaient assis en triangle sur des piles d'étoffes de soie. La boutique n'avait pas été ouverte la veille, jour du sabbat, au risque d'encourir les soupçons et les amendes corporelles ou pécuniaires en chômant le samedi ; ils étaient contraints , à leur grand regret , d'observer le repos du dimanche, comme de bons chrétiens, et ils se consolaient de cette odieuse nécessité en veillant, après le couvre-feu, le soir de Pâques-Fleuries, et en buvant de la cervoise ou bière forte que les Anglais avait mise en vogue à Paris.

C'étaient trois figures juives bien caractérisées. Le plus influent et le plus jeune, Balthazar Culdoë , maître de la Boîte-aux-Lombards, avait environ cinquante ans. Son front chauve et sa barbe patriarcale où les poils gris commençaient à envahir les noirs, son air austère, et ses petits yeux de lynx traversés de filets sanglans, sa voix sourde et son geste imposant , tout en lui personnifiait l'expérience et l'autorité. Les deux autres écoutaient comme des oracles ses paroles rares et instructives. Il était nu-téte , vêtu d'une houppelande de tiretaine d'Amiens fourrée de peau de chat , avec une ceinture de cuir pour soutenir une lourde escarcelle à secret. Le signe de sa corporation était une balance

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brodée en or devant et derrière son habit de Jaine commune, mais fort propre.

Le second, Jérémie Nathan, associé de BalthazarCuldoë, était un grand vieillard maigre et blême, à la chevelure de filasse, sans barbe, à la physionomie inerte et au sourire stupide. Il portait une robe bigarrée traînante, de drap jadis noir, que le soleil et la pluie avaient décoloré à l'envi et que de longs services cicatrisaient de tous côtés ; les manches luisaient sous une couche de graisse imperméable, et le collet crasseux eût fait honneur à un moine mendiant. Un feutre conique surmontait son crâne pointu, et une corde de chanvre lui ceignait les reins, comme s'il allait entreprendre un long voyage. Sa bougette flasque et de dimension exiguë n'aurait pas tenté les voleurs, qui excellaient alors à couper les cordons des bourses.

Le troisième compère, Holopherne Croquoison, maître desfossoyeurs etgardien du cimetière, était un autre vieillard encore vert, quoique courbé par les infirmités de l'âge. Sa chevelure épaisse et sa barbe droite, d'un roux cendré, encadraient sa face rondelette, dont les joues pourprées , le regard vif, l'expression joyeuse , ne trahissaient pas la caducité; il n'avouait pas moins de soixante-dix ans, et son esprit naturellement

gai gardait encore Tardeur de la jeunesse. It s'était affranchi du rigorisme affecté de ceux de sa religion sans être renégat; et si son âme restait juive , l'enveloppe avait effacé son empreinte nationale au frottement de la société qu'il fréquentait par état. On l'eût pris pour un marguillier de paroisse, et l'habitude de feindre l'avait rendu si réservé en matière de judaïsme, qu'il prétextait une fièvre quarte tous les samedis pour célébrer le sabbat en cachette avec ses voisins de la Boîte-aux-Lombards , qui lui reprochaient souvent d'être plus d'à moitié chrétien , car il avait son banc à Sainte-Opportune. Maître Holopherne , ayant par état des rapports journaliers avec les curés et les fabriques de quatorze paroisses , se défendait sans cesse contre sa cupidité qui eût voulu le forcer à la plus stricte économie pour sa toilette; il prélevait sur sa nourriture les frais de représentation et centuplait ses revenus aux dépens des morts» Sa robe, de bon drap bleu, avec un large collet de velours noir, ne présentait ni tache ni poussière , tant il était soigneux de l'en garantir. Un chaperon de laine violette pendait sur son dos avec une longue pièce d'étoffe qui pouvait passer sous le menton et retomber par derrière. Des bottines fauves ajoutaient à sa taille

îa hauteur de leurs talons. Un chapelet à sa ceinture était un blasphème portatif.

— Parla baguette de Moïse! disait Holopherne en se rongeant les ongles, je suis bien content qu'un des sept fléaux d'Egypte s'en vienne fondre sur cette Ninive: il sera fait mainte ouverture de terre dedans le cimetière, dont chacune me vaut cinq sols, outre le droit du fossoyage.

— Mon compère Balthazar , reprit Nathan avec son rire imbécile, nous gagnerons de belles sommes, grâce à la famine; et vite il est prudent de serrer le blé dans nos greniers.

— Elie te conseille ! dit gravement maître Culdoë à Croquoison; j'admire comme quoi tu donnes à bail le petit guifs du cimetière et les revenus secrets d'icelui que j'estime à deux cents écus d'or par chaque année?

— Ouais ! l'avis est ardu , repartit Croquoison. Assurément le loyer de la tour Notre- Dame-du-Bois est de médiocre valeur ; et pour recevoir trente livres huit sols quatre deniers de rente, je perds la vente des linges, suaires, coffres, clous, corps, graisse, cheveux et le demeurant; mais aussi je m'exempte du danger d'être ars et brûlé, branché, ou rompu par quartiers.

— Baste ! mon frère , s'écria Nathan d'un air

de pitié; faut-il pas risquer un gros blanc tournois de douze deniers pour avoir un écu d'or ^ la couronne, de 66 au marc? Il n'est fortune sans envieux , ni envieux sans péril; mais n'a pas qui veut fortune et péril. Les chrétiens gâtent votre origine et votre crédit, Holopherne?

— En cas de peste, trente mille environ entrant au cimetière, dit Culdoë en comptant sur ses doigts , leur dépouille rendra trente mille livres au vendeur de linceuls : le bail sera-t-il augmenté?

— Aaron me pardonne ! je suis volé, affiné, pillé , larronné ! interrompit Groquoison. Le cas ne fut aucunement prévu, et ce fourbe Bohème Macabre emportera mon fief, mes saisines et aubaines ! ouais !

— Le mal se peut réparer à l'avenir, compaing : laissez ledit Macabre à sa guise fouiller les tombes, et tirer la laine aux défunts : toutefois exigez votre part du butin , et faites en sorte que ces marchandises soient d'abord échangées à notre comptoir; nous partagerons ensemble chance et intérêt, sans craindre d'être découverts et punis.

— Ceci est le meilleur avis, compère, attendu que les filles de la Lingerie achètent volontiers pour quelques sols parisis toiles de Flandre

et de Bourgogne qu'elles revendent comme neuves et au prix coûtant.

— Eh bien ! le marché est convenu entre nous trois , et les profits s'élèveront avec la mortatalité. Adonc Macabre et sa femme travailleront à notre avantage et porteront seuls la peine du délit.

Après ce pacte verbal que confirma une triple poignée de mains, ils se touchèrent la barbe Fun l'autre en signe de bonne intelligence et rédigèrent par écrit les clauses du traité. Ce fut un assaut de calculs et de probabilités : les chiffres, les nombres s'aggloméraient sur le papier, et maître Culdôë dépiontra rigoureusement les résultats pécuniaires que leur amènerait la contagion annoncée par les médecins et les astrologues ; enfin , un registre particulier fut ouvert pour les inscriptions des objets funèbres qui seraient apportés à la communauté. L'espoir d'une brillante affaire et d'une peste prochaine avait mis en belle humeur les trois associés, qui s'enivrèrent de cervoise, faute de vin ^'les rasades se succédaient entre les solutions arithmétiques pour achever d'éblouir les spéculateurs. Ce sujet n'était pas encore épuisé, non plus que le pot à bière, quand l'entretien devenu expansif se jeta dans le domaine de la

vie privée : les trois visages se rapprochèrent avec les trois verres.

— Frères, disait à demi-voix Croquoison , je dépense moult et trop en aumônes , à l'offrande delà messe, en dons aux églises; partant mes pauvres espèces demeurent toujours sans progéniture ; ouais ?

— Il est écrit , répliqua Nathan , que, selon la loi naturelle , un mouton d'or doit engendrer deux moutons jumeaux, voire trois, franc-à-cheval, pour un an. Faut moissonner l'argent sitôt qu'on l'a semé.

— Le saint patriarche Abraham nous tienne en joie 1 les fils sont le châtiment des pères, et le mien me couchera dessus un fumier, à l'instar du bonhomme Job.

— Déa î votre Benjamin est-il un enfant prodigue, un Cham, un Absalon? De fait, il hante les églises et porte un pourpoint de drap de soie les fêtes et dimanches.

— Ouais! l'ingrat s'est reculé de la face de Dieu : il aime et pourchasse une noble dame chrétienne, perdant et dissipant les produits de sa charge avec un faux ladre errant, ditMalaquet.

— Ce faux ladre, depuis deux semaines , n'at-il pas planté son siège contre l'issue des char-

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hiers près l'église? demanda Culdoëavecinquié-' . tude.

— En vérité, répondit Holopherne haussant l'épaule gauche, ce ladre est sain et dispos, je vous jure , à faire honte aux mendians; il sait les bons tours des gueux et larronneurs; il dîne de ruse et soupe de méchanceté : on assure qu'il sort des bandes d'Ecorcheurs et qu'il fut condamné jadis pour certain crime de sacrilège en la prévôté de Paris; toujours est-il bel et bien essorillé.

— Hélas! ayez pitié de moi, Seigneur toutpuissant ! reprit Culdoé. Je baillerais riche guerdon , jusqu'à cinq cents livres, pour faire empigeonner ce mauvais ladre.Demain envoyez vers moi voîre fils, maître Cioquoison?

— Enseignez-lui la sagesse dont il a grandement faute ; dites surtout à ce fol outrecuidé la valeur et l'intérêt de la monnaie : car s'il s'abandonne à ces prodigijjités, je le renierai après l'avoir adopté, comme la poule couvant des œufs de serpentin, ouais!...

-:- Par l'arche du déluge 1 interrompit Culdoé qui pâlit et soupira , cet enfant n'est-il point vôtre ?

— Çà , mes bons compères , dit mystérieusement Holopherne qui rougit et toussa, cest

5d la danse macabre.

une histoire ignorée de tous qu'il me plaît vous conter très-véridiquement. A franc parler, Benjamin n'est pas de mon sang.

— Donc quel fut son père légitime? quelle sa mère ? a-t-il pas vingt-cinq ans d'âge ? seraitce un enfant trouvé, sinon dérobé ?

— Oh ! oh ! d'où vient ce singulier émoi , compagnon? s'écria Nathan secouant la manche de Culdoëqui réitérait avec feu de vagues ques' tions; avises-tu pas que maître Holopherne nous raille ?

— Voyez l'aventure mirifique, dit Croquoison recueillant ses souvenirs : Vers l'an quatorze cent quinzième, régnant le feu roi Charles en démence, un honnête marchand fut, par délation, accusé d'être juif, de pratiquer le sabbat et de tenir en gage les vases sacrés de Saint-Josse.

— Ce marchand avait nom Schoeffer, et demeurait aux Halles, rue des Prêcheurs? demanda vivement Culdoé tremblant de tous ses membres.

— Oui, bien, compère; vous n'étiez pourtant à Paris devers cette époque? Je poursuis le conte. Cet infortuné juif fut battu de verges, boulaies et coups de fouet depuis laCroix-du- Tiroir jusqu'à la porte Saint-Honoré; durant

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ces cruautés inouïes , les laquais de la reine madame Isabeau se ruèrent contre la maison du patient, occirent sa femme innocente, et dispersèrent ses marchandises , meubles et pécune.

— Oh! les méCréans ! ils empêchèrent par là de racheter la peine avec une amende, et Schoeffer perdit malement quatre- vingt mille écus, outre femme et enfans. Bienheureux s'il s'en venge comme il espère!

— Or j'habitais en cette ville sans découvrir ma condition de juif, et j'étais établi fossoyeur au nom àe l'hôpital Sainte-Catherine , sans avoir épouse, parens ni amis. Le soir, revenant de la besogne, j'ouis geindre et crier dessous les Piliers, vers la Tonnellerie; adonc j'allai en avant, et trouvai un petit enfant, le flanc ouvert, le bras rompu, la tête sanglante....

— Dieu d'Abraham et Jacob! était-il pas circoncis?

—Certainement, et je m'excuse s'il fut ensuite baptisé pour complaire au curé des Saints-Innocens; par ainsi juif et chrétien à la fois, il a grandi en mon giron paternel , et un chacun le tient pour mon propre fils.

— Merci de ce que je retrouve le mien ! grâces soient rendues à vous qui l'avez sauvé du

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trépas! Voici le pauvre Schoeffer qui s'exclame: Hosanna !

— Schoeffer, lui dit Nathan de mauvaise humeur, pourquoi cette déclaration imprudente? veux-tu de nouveau être fouetté, chassé et pillé? Cette fois nous serions boulus dans l'huile ou jetés en la fournaise.

— Ouais , frères , reprit aigrement Holopherne, suis-je pas un cafard, espie, calomniateur? Oh! l'injurieux soupçon! Je ne refroidirais, je pense , si vous fussiez échaudés par arrêt du parlement?

— Gloire à Jéhovah dans les siècles des siècles! répétait Culdoë pleui^nt de joie et cherchant une prière que sa mémoire lui refusait. Je fais un vœu au Seigneur qui m'a ressuscité mon enfant d'entre les morts !

— Quel vœu, compère? demanda Nathan qui voulait partager toutes les chances de son associé ; je prétends que ce vœu soit commun pour nous, s'il procure de bons intérêts, au mois ou à la semaine.

— A cette fin je consens votre vœu pour ma part, maître Culdoë, ajouta Croquoison se frottant les mains à l'idée d'une nouvelle usure.

— C'est un vœu de divine invention, reprit Culdoë d'un air inspiré ; je vous jure que le Sei-

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gneur fera prospérer notre commerce pour prix de l'holocauste.

— Dis ce que tu as résolu, Balthazar! s'écria Nathan dont les yeux brillaient d'espoir.

— Maître Culdoë est tant prudent et adextre aux affaires, dit Croquoison avec confiance, qu'il n'est besoin de savoir par avance sa louable entreprise, d'autant qu'il possède la sapience du roi Salomon.

— Compères , repartit Culdoé satisfait de cette discrétion , le mystère importe au succès de notre voeu que je vous déclarerai vendredi de la Passion, vers la minuit, en l'enceinte du cimetière des Saints-Innocens.

— Pourquoi ce lieu , ce jour , cette heure ? Ouais, connaissez-vous un trésor enfoui? répliqua Croquoison.

— Ayons foi et assurance, répondit Nathan, car Holopherne a des visions d'en haut : j'accepte ledit vœu.

Croquoison ne voulut pas reculer devant ce traité, qui fut, comme le précédent, consacré par une triple rasade et l'attouchement fraternel des trois barbes.

— Mais d'abord quelle récompense pour le fils de Schoeffer ? dit-il en se ravisant.

— Je VOUS guerdonnerai bellement, sire Ho-^ lopherne, reprit Culdoë avec un regard sombre, lorsque nous irons tous les trois dedans le cimetière à la minuit du vendredi de la Pâque prochaine ; patientez jusque là.

— Ouais , repartit Croquoison qui avait tendu la main aux premiers mots de Culdoë, adonc il sera temps vendredi de vous restituer votre fils, qui est le plus expert à ouvrir et trancher une fosse; patientez jusque là.

— Quoi ! je tarderai tant à baiser ce très-cher enfant! Quand je le croyaiâ mort, j'eusse baillé une grosse rançon pour l'avoir vif*: et maintenant, ne m'en coûtât-il qu'un fétu de paille, je suis inquiet de le donner.

— Ouais , mon cas est semblable : hier j'aurais fort remercié quiconque eût allégé ma vieillesse d'une si précieuse tutelle , et maintenant je ne la céderai qu'à bon escient et non pas pour un grand merci.

— Vienne le vendredi de la Passion que les chrétiens nomment saint, compères» dit Nathan regardant au fond de sa bourse vide; nous connaîtrons ce beau vœu. Moïse et Aaron fassent que ce soit un trésor caché!

Culdoë et Croquoison se séparèrent assez mécontens l'un de l'autre, le dernier surtout

qui se promettait bien de se faire indemniser de son humanité intéressée. Culdoë, au souvenir des pertes immenses qu'il avait éprouvées, s'indignait d'un nouveau sacrifice pécuniaire qu'on exigeait de lui pour la restitution de son bien ; comme il l'avouait ingénument, la découverte qu'il venait de faire lui semblait un droit acquis, et il se persuadait avoir assez payé ce bonheur par vingt-trois ans de regrets. Croquoison , que ne flattait pas une reconnaissance stérile, paraissait bien décidé à vendre le plus cher possible sa qualité de père adoptif , avec la certitude de l'impossibilité d'une réclamation légale. Après l'échange de quelques propos amers, le maître fossoyeur gagna, parla cour de derrière, le domicile qu'il occupait seul avec Benjamin, qui ne passait pas souvent la nuit entière au logis et qui n'y rentrait qu'au point du jour depuis une semaine. Cette maison doit être celle qu'on voit encore rue Saint-Denis, en deçà de la Boîte-aux-Lombards , élevée de six étages , qui s'enfuient en arrière , comme si la pression des maisons contiguès lui eût rendu en hauteur ce qu'elle perdait en largeur, noire et dégradée, sans autre ornement qu'un homme nu debout contre un poteau , sculpture grossière qu'on distingue au dessus de l'entrée. Sans doute, Tinter-

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valle de quatre sieclei> a changé l'aspect de ce bâtiment, qui n'a plus même l'inévitable pignon sur rue.

Nathan, préoccupé du vœu auquel il s'associait sans le connaître , s'en alla coucher à tâtons, et Culdoë veilla long-temps après, récapitulant ses projets, méditant le Talmud et les rabbins juifs , visitant ses registres, comptant et recomptant ses deniers jusqu'à ce que le sommeil lui ferma les yeux pour continuer ses rêves dorés. Le jour commençait à poindre, et des bruits lointains annonçaient l'arrivée des denrées aux halles, dès l'ouverture des portes de la ville; les métiers ambulans n'avaient pas entonné leurs crieries matinales; les cloches des couvens mêlaient leurs carillons, comme les chants des oiseaux par une aurore de printemps: tout à coup un choc violent dans les volets de la boutique réveilla en sursaut le dormeur, qui ne s'empressa pas de répondre à cette visite indue; mais on heurta plus violemment, et des jurons réitérés avec une irrévérence qui eût encouru sévère châtiment corporel dans un temps plus paisible, prêtèrent leur énergie brutale à ce singulier réveille-matin. Culdoë, que rassurait le jour filtrant à travers les fentes de Voiwroir, craignit pourtant rme attaque do j)illards, comme on

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craint sans cesse un malheur une fois essuyé; il attendit encore en silence pour voir si le vacarme cesserait, de guerre lasse; les coups redoublaient, ainsi que l'insolence de l'assiégeant qui parlait entre ses dents de fouet et de pendaison.

— Holà ! s'écria Culdoé grossissant sa voix. Qu'est-ce ? que veut-on ? Bonhomme , suivez votre voie ; il sera jour dans une heure...

— Schoeffer ! interrompit un accent guttural qu'il reconnut avec terreur, je déclare hautement quel tu es , et j'invoque envers toi la loi des Juifs , si tu ne dépêches d'ouvrir ta cellule. Brrr ! brrrl

A cette menace formidable, Culdoë, que parcourut une sueur glacée et un tremblement universel, balança une minute , puis, recueillant ses forces , tira les verroux d'un judas pratiqué au milieu de la porte ; une grosse face barbouillée de vin et de boue se colla en même temps à cette étroite ouverture grillée, et deux yeux à fleur de tête plongèrent leurs regards flamboyans dans l'intérieur de la salle, tandis qu'un rire en hoquets s'harmoniait avec la cliquette du ladre. Culdoë , suffoqué de désespoir , s'arrachait la barbe et les vétemens , frappait sa poitrine et meurtrissait son visage...

— Brrr! Hérode, beau sire, lui cria le ladre

58 LA DANSE M/VCABRE.

en s'acconipagnant du son de sa cliquette , conr nais-tu pas le nommé Schoeffer, lequel fut jadis fouetté et forbanni à perpétuité , sous peine de la hart ?...

— Misérable! interrompit Culdoë s'élançant pour lui fermer la bouche , n*es-tu pas satisfait d'avoir une première fois causé ma ruine et aussi celle de ma famille ?

— Brrr ! Schoeffer, ce fut pour t'apprendre à ne pas mépriser les ladres et à répandre en aumônes les profits de l'usure. Adonc, mon digne juif, tu te souviens du petit Crespeau, présentement, dit Malaquet ?

— Pour Dieu! Crespeau, mon ami, as-tu tant à cœur de me nuire? Je te donnerai de quoi vivre honnêtement, si tu jures de ne m'inquiéter davantage.

— Brrr! n'aurais-je point une part en tes trésors confisqués , pourvu que j'aille te trahir et conter le cas à messire le prévôt ou bien à monseigneur l'évéque?

— Oh! n'en fais rien , mon cher fils; prendsmoi plutôt à rançon. Ecoute , Crespeau : je suis converti à la religion catholique , j'ai reçu le baptême, et , pour preuve, je fonderai une chapelle à saint Ladre.

— Brrr ! mon mignon , ce sera bien fait pour

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le repos de ton âme , lorsque ton corps branlera au gibet de Montfaucon. 3'ai bu et chopiné cette nuitée au cabaret du Tonneau-ailé, rue de la Barillerie.

— Oui dà , le vin fut-il de bon suc? gâtinais, Orléanais ou muscadet? Combien de bouteilles et de breusses furent là mises à sec? Çà, j'ai regret de n'y avoir été pour payer Técot des honorables convives.

— Il ne me soucie de tes richesses, juif de fagots; j'aime mieux être ladre! Brrr! le jeu a tiré le dernier blanc de ma boursette ; donnemoi un double tournois... Je n'ai que faire de ces nobles-à-la-rose; rien qu'un double tournois pour le quart d'heure.

— Crespeau, par toi^ naguère, je perdis femme ^ enfans, avoir et honneur; par toi, je faillis perdre ma déplorable vie : voudras-tu de nouveau par délation m'ôter le reste et tout? Pitié et merci !

— Brrr ! dorénavant , mon compagnon , porte respect aux ladres , qui sont les membres souffrans de Jésus-Christ. J'ai nom Malaquet et non plus Crespeau , de même que Scliœffer est devenu Culdoë. Adieu, bonsoir et bonjour. Viens çà, que je te baise avant la danse.

Culdoë s'approcha tristement du judas, et

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présenta sa joue qui fut couverte de salive baveuse ; il supporta cet affront avec une patience muette, et n'eut recours aux ablutions qu'après le départ du ladre , qui chantait de toutes ses forces une chanson d'argot et s'éloignait en battant les murailles de la rue. Culdoë écoutait encore la cliquette qu'on n'entendait plus.

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