‹ La danse macabreChapitre 19 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ce €tmetirrc î>f6 Saint^-înnorene.

Ce cimetière, qui a été transformé en marché depuis quarante ans, et n'a pas changé de nom après cette bizarre métamorphose, reçut sa première destination aussitôt que des fidèles choisirent leur sépulture autour de la chapelle de ]Notre-Dame-du-Bois ; on défricha une vaste étendue de terrain qui fut appelé Champeaux

— Campelli — , à cause des pâturages fertiles encore environnés de forêts. Le cimetière des chrétiens devint celui d'une nombreuse population, lorsque Paris eut étendu ses faubourgs sur la rive septentrionale de la Seine , et lorsqu'il n'y eut plus qu'un seul culte sous un roi chrétien ; le marché principal était établi alors près de ce cimetière, hors de l'enceinte fortifiée de la ville, que plus tard Philippe-Auguste recula dans la campagne.

Avant le règne de ce grand roi , le cimetière des Champeaux offrait un spectacle hideux pour la religion et la morale, comme si les vivans eussent pris plaisir à insulter les morts : dans cette plaine inégale , hérissée de croix, de tertres et de pierres funéraires , les plus immondes animaux venaient fouiller le sol et se vautrer parmi la fange, tandis que chevaux , vaches et moutons se disputaient une herbe rare et flétrie; les ossemens gisaient pêle-mêle avec des immondices et des charognes , qui ont laissé à des rues voisines les noms significatifs de Place aux pourceaux , Fosse aux chiens^ Trousse-vache^ etc.; on jouait à la boule sur des fosses fraîchement recouvertes ; on trafiquait de prostitution à l'ombre des tombes , et le fanal qui éclairait la nuit ce lieu profané n*en écar-

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tait pas les voleurs. Philippe - Auguste , indigné de ces scandales sacrilèges , fit entourer le cimetière d'un rempart élevé, en briques solidement jointes, et ordonna que les portes en fussent fermées tous les jours à l'heure du couvre-feu. C'est à cette époque qu'on le bénit sous l'invocation des saints Innocens, ou plutôt de saint Innocent , en l'honneur d'un enfant , appelé Richard, que les Juifs crucifièrent à Paris en 1 179, et dont les historiens racontent les miracles opérés par la vertu de ses reliques. En 1438, le cimetière des Saints-Tnnocens avait subi une nouvelle métamorphose. La clôture de Philippe -Auguste avait disparu pour faire place à des charniers qui recevaient le trop plein de cet étroit ossuaire. La chapelle des trépassés était devenue une église paroissiale, bâtie des deniers confisqués aux juifs ; et les maisons s'étaient , comme leurs habitans, entassées aux environs des halles qui enviaient l'air et la lumière aux tombeaux. Le cimetière — Téglise et les charniers compris — , large de trentedeux toises et long de quarante-huit , était borné par les rues de la Lingerie, la rue aux Fèvres ou aux Fers , la rue Saint-Denis et la rue de la Charronnerie ou Féronnerie. On y entrait par quatre portes situées aux quatre coins , en comp-

()/j LA DANSE MACABRi:.

tant celle de l'église qui était toujours ouverte, et le cimetière servant de passage public , chaque porte désignait par son nom l'endroit où elle conduisait; telle que la porte de la rue Saint-Honoré , la porte de la Halle et la porte de la Féronnerie.

L'église des Saints-Innocents, dont la paroisse ne comprenait pas plus de soixante-dix maisons, s'avançait dans le cimetière à Fangle des rues aux Fers et Saint-Denis. Le sanctuaire avait appartenu à l'ancienne chapelle dont l'œuvre obscur et étouffé paraissait antérieur à l'architecture massive du douzième siècle ; la nef soutenue par de lourds piliers, et la tour carrée, aux murailles entièrement nues jusqu'à la plate-forme, avaient bien le caractère du temps de Philippe- Auguste. La seconde aile du midi et la plupart des chapelles étaient de fondation récente. Jean , duc de Berry ,un des plus généreux bienfaiteurs de cette église, dans laquelle il voulait être enterré, avait fait orner le portail en i4o8 , de sculptures et d'inscriptions en vers. La fontaine des Saints-lnnocens, alimentée par l'aqueduc du mont Saint-Gervais, tirait son nom de l'église où elle était adossée depuis le règne de saint Louis.

Les charniers qui régnaient à l'entour du ci-

metière ne se composaient que d'une voûte et d'un galetas ; cette voûte basse , sombre et bumide, construite et réparée à différentes époques, avait environ quatre-vingts arcades ogives, ouvertes d'un seuJ coté; les tombes, les épitapbes, les tableaux, les statues et les pierres gravées pavaient , tapissaient , bordaient et remplissaient cette galerie qui longeait les rues de son mur noir et monotone. Ce fut une mode chez les gens riches de bâtir un charnier à leurs frais pour lui donner leur nom et s'y faire enterrer; lestestamens contenaient tous des legs à cet usage, tellement que le travail manqua bien avant l'argent, qui sortait de toutes les bourses. Nicolas Flamel, qu'on retrouvait partout avec sa fortune lorsqu'il fallait soudoyer maçons, imagiers, peintres et autres ouvriers, édifia de ses deniers plusieurs arcades chargées de figures allégoriques qui ont long-temps intrigué les chercheurs de la pierre phiîosophale. Une partie des charniers était due à la munificence du maréchal de Boucicaut, qui mourut prisonnier en Angleterre après avoir affronté la mort dans cent combats héroïques. Les autres fondateurs connus furent Mathieu d'Hauteville et Martine sa femme, en 1896; Pierre Potier, pelletier, en 1397; Nicolas Bouiard , écuyer de cuisine

du roi , en j 899 ; Raonl Estable , dit le charpentier, en i4o5^ Guillaume Tirevaige, contrôleur du roi, et sa femme, en 14^7; et Dorrechies, clerc-notaire, en i4i2.

Les galetas ménagés au dessus de la voûte, pour loger et héberger les os des trépassés , suivant les termes de la fondation, étaient couverts d'un appentis en tuiles, et de loin en loin éclairés par de hautes lucarnes à fronton sans verrières. Chaque fois qu'on remuait le cimetière en rouvrant de nouvelles fosses sur les anciennes, on emportait les ossemens que la terre n'avait pas consumés, et ces ossemens rangés par les fossoyeurs dans les greniers formaient d'étranges dessins mosaïques dont les compartimens étaient empruntés à tous les sexes, à tous les âges et à tous les états. Le pèreDubreuil dit au sujet de ces têtes de mort symétriquement agencées : • très-belles et bonnes glaces à représenter la grandeur et l'impertinence de notre vanité humaine. » Ces triste» débris ont inspiré l'horreur et le dégoût au milieu de Paris jusqu'à ce que la révolution les eût cachés à jamais dans les ténèbres des catacombes qui remplacent les charniers, sans que écrivains, lingères et marchandes de mode puissent y tenir boutique.

LE CIMETIKRK DES SAlNTS-INNOCEi^S. b'J

Le cimetière , qui depuis des siècles avait en^ glouti bien des générations , était encombré de raonumens renversés et debout , de croix en fer et en bois; les vieilles épitaphes, que ne garantissait pas une concession à perpétuité, étaient vendus comme de simples matériaux; de grandes pierres furent achetées pour l achèvement du Louvre. Une herbe verte et nourrie en toutes saisons déguisait la couleur noire de cette terre saturée de corruption , qui réduisait un cadavre à l'état de squelette en neuf jours. Quatre larges fosses béantes, où les bières se touchaient pour ménager la place, attendaient les corps des quatre propriétaires privilégiés : le chapitre de Saint-Germiin-l'Auxerrois avait un droit sur les corps apportés de Saint-Eustache et de Saint- Sauveur; les religieuses de Sainte-Catherine sur ceux de Saint-Jacques-la-Boucherie et de Sainte- Opportune; les marguilliers des Saints-Innocens sur ceux de leur paroisse , et l'Hôtel-Dieu sur ceux de Saint-Christophe et Sainte-Marine. Cette division de propriété ne s'établit pas sans procès, et chacune des parties conserva sa juridiction sur ses fossoyeurs soumis à un maître de leur corporation, gardien général du cimetière, qui était à cette époqueHolopherneCroquoison.

Outre la tour deNotre-Dame-du-Bois, diver*-

ses constructions rétrécissaient l'espace des sépultures publiques. La chapelle de Neuville- Villeroy , que cette famille avait achetée au domaine, était un édifice gothique appuyé contre les charniers de la rue de la Lingerie , avec un toit et une campanille; la façade plaquée depitaphes, semblables à des enseignes, n'offrait que deux fenêtres rondes et une porte ogive fermée d'un treillis de fer. Le Prêchoir était un bâtiment carré, vis-à-vis le portail de l'église, à peu de distance des charniers de la rue aux Fers; il avait des pilastres qui supportaient un comble pyramidal et un balcon regardant les charniers de la Féronnerie, pour prêcher et bénir le peuple. La Loge-aux-Fossoyeurs était une masure moitié cave et moitié rez-de-chaussée, sortie de terre comme un cadavre, le long du mur de l'église; son nom indique assez son usage. Sous les voûtes des charniers, le tombeau de Femelle, femme de Fia m el, les hiéroglyphes de cet écrivain, le Calvaire et d'autres morceaux de sculpture ont subsisté intacts jusqu'à nos jours, et disparurent avec tant de monumens historiques, amassés durant tant de siècles dans ce musée funèbre.

Le lundi de Pâques-Fleuries , vers sept heures du matin , les portes du cimetière furent ouver-

LE CÏMETIÈRE DES SAIINTS-INIVOCENS. 69

tes par le gardien , et aiissitùt les fossoyeurs membrus et poilus commencèrent leur besogne journalière en chantant. Hommes et femmes traversaient la demeure des morts pour se rendre aux halles , et revenaient par le même chemin avec leurs provisions alimentaires. Une grande circulation d'allans et venans s'avivait dans ce quartier populeux et commerçant, percé en tout sens de passages et de ruelles qui avaient leursattributionsdésignéespardesnomsdistinctifs : les rues de la Friperie, de la Chausseterie, de la Poterie, dé la Lingerie, de la Cordonnerie, étaient chacune le centre d'un genre de commerce particulier. Mais ce qui produisait alors un contraste peu sensible à des esprits grossiers, c'était ce soin de la vie à côté de la mort, ce bourdonnement animé auprès du silence éternel de la tombe. Des ladres et des gueux se chauffaient au soleil levant, assis et couchés sur des pierres, nettoyant leurs ulcères, et mangeant de vif appétit ce qu'ils tiraient de leur bissac.

Or la terreur inspirée par le séjour de Macabre se trouvait bien affaiblie à cause de la curiosité qu'excitaient les préparatifs de la danse macabrée. Depuis plusieurs jours les charpentiers dressaient un échafaud élevé de dix pieds, et accompagné de deux loges, le long des char-

yo LA DANSE MACAERr:.

ïiiers de ia Féronnerie. L'emplacement de cet échafaud avait été loué à l'évèque de Paris , qni permettait à ce prix la représentation de la pantomime; des indemnités pécuniaires étaient aussi payées aux quatre censiers des Saints-Innocens qui cédaient le droit d'occuper le cimetière pendant le cours de cette représentation. Macabre dirigeait tous les travaux , et veillait à toutes les mesures préliminaires par l'entremise d'Holopherne Croquoison, qui eût aplani plus de difficultés à force de démarches et d'argent: la dernière danse du célèbre jongleur et méné^ trier Macabre avait déjà été placardée aux portes du cimetière et des églises , criée à son de trompe dans les rues et fixée au jeudi saint, après une heure de relevée.

Pendant que les cris si variés et si bizarres des vendeurset des mendians retentissaient confusément autour ducimetière, les passans s'arrêtaient pour considérer les progrès de l'échafaudage et lier conversation avec cette bonhomiede badauds qui caractérise encore les habitans de Paris ; des marchands de la halle , des bouchers , des écoliers , des servantes et des bourgeois échangeaient quelques paroles de voisin à voisin.

— Ces ouvriers n'avancent guère, disait un paralytique fort assidu à visiter le théâtre, le

LE CIMETIERE DES SAllVTS-INNOCENS. '] î

maître-ès-œuvres s'endort au labeur et finira cet échafaud au temps où les bétes parleront.

— A vous ouïr j'eusse pensé que ce temps fût advenu , reprit un écolier des Qualre-Nations. J'engagerai plutôt mon bonnet et mes livres pour voir ce merveilleux spectacle.

— Ventrebœuf ! dit un boucher horriblement souillé de sang, cette farce fut jouée sous le gouvernement de M. de Bedfort , et environ le carnaval les maîtres de la grande-boucherie firent le cortège de la Mort.

— Pardiques ! ajouta une chambrière qui allait laver du linge à la rivière, tant que dura la fête, il en coûtait cinq tournois par chaque journée, et lors je vis la Mort sonnant du rebec si perfidement qu'on se sentait vers elle entraîné ; c'est ainsi qu'elle allécha et mit en danse un révérend père en Dieu disant ses patenôtres , une ménagère apprêtant le repas , un amoureux en amour, et nombre d'autres.

— Saint Nicolas soit en aide à notre bonne ville! s'écria un épicier-apothicaire joignant les mains : c'est abominable impiété et invention diabolique ! ce Macabre brûle des chandelles faites de la graisse des trépassés.

— Ce serait donc l'Ante-Christ , compère Moutard ? repartit une pauvresse des Saints-

'Jl LA DANSE 3IACALR1:.

Innocens , toujours est-il patent que sa viole fut extraite des ossemens de quelque pendu, comme le va disant M. le chevecier.

— Par tous les saints Innocens l répliqua le crieur de nuit, il a dansé le sabbat avec les âmes du purgatoire cette nuitée, et je me bouchai les oreilles pour n'entendre pas son infernale musique.

— Quoi! bec d'argent, interrompit un saucier portant un pot de moutarde au thym , tu as oui le bal des damnés et le hautbois de Satanas? Te voilà quasi agonisant , mon fils !

— Nenni, crieur de sauce verte, dit le crieur public ; depuis dix ans et davantage, j'ai accoutumance de cette périlleuse harmonie qui t'enverrait au bout de l'an brasser de la moutarde aux compagnons de la Mort.

— Le bon Dieu m'excuse de jurer ! s'exclama un marguillier de Sainte-Opportune : monseigneur l'évéque ferait œuvre pie et charitable d'excommunier ce païen qui allumera le feu de Sodome et Gomorrhe.

— Bren pour le vieil rat d'église! murmura un charpentier qui s'était mêlé au groupe pour jouir des éloges donnés à son ouvrage ; est-ce pas chose louable de bailler travail et salaire aux pauvres gens ?

— Vraiment, maître Gougibus, frappez dru de la langue comme du marteau, dit un nouveau venu de la Porte-aux-Peintres : ces avaricieux marguilliers ne veulent octroyer un ciel d'azur à leur image de Notre-Dame.

— Certes , quiconque dépense un sol parisis mérite bien de métier et marchandise y dit un commis de la Halle-aux-Draps, car la monnaie se retire au fond des bourses, ainsi que du temps des Anglais.

— Ces museaux d'Anglais ont fait évanouir l'argent et la bonne volonté, grommela une harengère qui retournait à son étal : depuis la départie durci notre sire, les harengs frais pourissent dans la caque.

— Sang-dieu! commère, répondit le boucher caressant le manche de son coutelas, on menait plus joyeuse chère à Paris lorsque messire Saint- Yon, syndic des bouchers, était conseiller privé de monseigneur de Thérouenne; lorsque le bon sire de Willeby , capitaine des Anglais, ordonnait de tuer, pour sa maison, deux veaux et six moutons toutes les semaines; lorsque nous avions la croix rouge de saint André...

— Sus au Bourguignon ! cria un barbier en s'enfuyant, si je ne craignais d'être saigné par

•j4 ÎA. DANSE MACAIJRE.

cet écorcheur , je l'eusse conduit aux prisons du Châtelet.

— Par la croix blanche ! dit un habitant du Pontaux-Meuniers , niessire Ambroise de Loré, prévôt delà ville, devrait bien annihiler l'ordonnance qui défend tout transport de vivres à Mantes, Creil, Rouen et autres endroits tenus par les Anglais qui ont escarcelle dorée et longues dents: le sac de farine vaudrait vingt sols au septier dans la halle de Paris et soixante hors des murs...

— Ce sont promesses de paille , cliquettes de moulin, rétorqua un boulanger rouge de la chaleur du four : M. le prévôt sera prudent au contraire d'amasser une montjoie de froment pour empêcher une famine prochaine.

— A quand la famine ? demanda un gagnedeniers qui dévorait son pain bis à belles dents, bienheureux qui s'abstient de manger et jeûne quotidiennement.

— Le prix du blé s'est élevé de six sols huit deniers, maître Croulebois, continua le boulanger s'adressant à un hanouard ou porteur de sel ; l'an sera sans récolte à cause des courses des gens de guerre.

— Le feu roi Charles cinquième nous protège, du saint paradis ! repiit Croulebois qui se sou-

venait d'avoir porté le corps de ce sage roi à Saint-Denis, selon les privilèges de son métier: la paix n'arrivera-t-elle enfin !

— La paix e^t plus éloignée de nous que Paris de Bourges , dit un archer du guet mécontent de sa paie. Possible que la ville soit reprise et mise à sac; il n'est pas un homme d'armes aux remparts.

— Çà, monsieur de l'arc, s'enquit tout bas une dorelotière ou faiseuse de rubans, si les Anglais s'en viennent et donnent l'assaut, risquonsnous pas d'être prises de force sans merci ?

— Corbieu ! que fait ce pendant à Bourges le roi Charles, dit une lavandière les poings sur les hanches, depuis qu'il s'en est allé avec toute sa cour, le troisième du mois de décembre?

— Endà ! il baise sa mie Agnès Soreau, le paillard ! riposta une fille de joie unissant le geste à la parole.

— M. saint François lui soit miséricors et favorable! dit en même temps un gros cordelier; il tient conseil ecclésiastique et propose la pragmati(|ue-sanction pour les libertés de l'église gallicane.

— Ce n'est point assez de la guerre et de la famine, reprit Croulebois hochant sa tête blanche: la peste revient parmi nous s'ébattre, telle

qu'en l'année quatorze cent trente-quatre de fâcheuse mémoire.

— La peste ! s'écria-t-on avec anxiété; qu'estce à dire ? vous raillez ? quelle rêverie ! La peste te puisse saisir, vieil imposteur?

— Enfans, dit le hanouard en baissant la voix, soyez acertainés que devant deux mois beaucoup auront péri de la contagion qui s'est plantée à l'Hôlel-Dieu et aux hôpitaux; en attendant, vivons saintement.

— Propos de fol , s'exclama le barbier en riant. Mon gentil tailleur d'habits de toute saison, dit-il à un fossoyeur appuyé sur sa bêche, combien de défunts a-t-on hier accoutrés aux Saints-Innocens ?

— Douze venant de l'Hôtel-Dieu , reprit froidement le fossoyeur, six de l'hôpital Sainte-Caîerine et vingt-cinq de diverses paroisses ; la presse sera plus grande encore cejourd'hui.

— M on grand patron saint Nicolas nous conserve sains et saufs ! dit en gémissant l'épicier; ce maudit sorcier Macabre est seul cause et auteur de ces calamités. Je vous convie de qiierir vos drogues en mon apothicairerie?

— Vite et tôt qu'on se découvre! cria-t-on de tous côtés; à genoux et en oraison ! voici la confrérie de la très-sainte Trinité.

Cette confrérie du Père, -du Fils et du Saint- Esprit, instituée dans un but de dévotion à l'instar des confréries fondées alors en plusieurs églises par des corps de métiers, faisait tous les lundis une procession autour du cimetière des Saints- Innocens. Cette procession , dont Torigine est inconnue quoiqu'on puisse la rapprocher de la confrérie delà Passion et de laBésurrectionde Notre Seigneur siégeant à l'hôpital de la Trinité, se déployait silencieusement sous les charniers, tandis que les assistans s'agenouillaient et se signaient, même les charpentiers sur leur échafaudage; la foule se porta en avant pour suivre la procession qui , ayant accompli son vœu , retourna lentement à son point de départ, bannières et croix en tête , conduite par ses maîtres et gouverneurs , traînant après soi une autre procession de curieux.

Le jeune hommp de bonne mine qui, la veille, avait poursuivi une dame dans l'église Saint- Jacques-de-la-Boucherie, était immobile et pensif accoudé sur un tombeau , vis-à-vis la porte de la rue Saint-Honoré; il ne prenait pas garde à ce qui se passait autour de lui, et seul il resta debout pendant que la procession défilait; il regardait sans cesse hors du cimetière, et un coup de tonnerre Tcût à peine tiré de sa préoccupation qui,

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triste et gaie tour à tour, éclaircissait et rembrunissait son visage pâle de fatigue : l'attente et Tanxiété entrecoupaient sa respiration , voilaient ses yeux et bouillonnaient dans son âme.

Il sortit à regret de cet état pénible et passif, en ^sentant une main crochue secouer obstinément son bras; il reconnut, avec im geste d impatience, Holopherne Croquoison qui, faisant l'inspection des travaux de ses fossoyeurs , avait remarqué l'absence de son représentant naturel qu'il aperçut de loin dans cette j^osture nonchalante. Après le passage de la procession devan t laquelle il se prosternait en grondant, il s'empressa de rejoindre le mauvais sujet qui n'avait pas encore paru au logis paternel pour entendre les injures d'usage. Holopherne s'arrêta un instant pour examiner d'un air courroucé l'étoffe des habits que Benjamin portait dans l'espérance de déguiser sa condition; il kii toucha ia manche avec une moue qui augmentait en raison de la beauté du tissu ; puis il éclata en indignation et agita le bras qu'on lui abandonnait, comme s'il eût voulu mettre une cloche en branle; l'autre ne se détournait pas.

— Dieu d'Israël î disait-il d'une voix étouffée; as-tu |)rémédité, malin garçon, de nous perdre

LE CIMETIERE DES SAINTS-IJSfNOCE^YS. 79

corps et biens? oses-tu ne pas rendre honneur aux processions, fils de juif?

— J'ai moult affaire des processions en effet ! reprit-il sans changer la direction de ses regards.

— Ouais, seras-tu content de me voir attaché au gibet, et riras-tu d'être brûlé pour hérésie?

— Voirement, je suis brûlé et consumé de bien autre sorte ! Allez-vous-en à vos fosses, monsieur mon père, et guignez de l'œil vos morts, peur qu'ils ne s'échappent.

— Oh! je voudrais te coucher à l'envers pour être mieux assuré que tu ne nuiras à mes acquêts! Comptons: hier furent ouvertes quarante trois fosses nouvelles; sur quoi mon droit prélevé....

— Lequel droit fut dépensé par moi en joyaux et affiquets de parement, ne vous déplaise.

— Par la génération d'Abraham ! suis-je pas ton père, uïisérable larron? conspires-tu malignement à part toi pour me faire choir dessus le fumier de Job? Cette somme m'appartenait, et seulement il t'était loisible de réserver le coût du fossoyage. Quarante-trois fosses valant chacune six sols huit deniers! Assassine-moi donc, infâme coureur de quilledou ?

— C'est vous qui me réduisez à ces extrémités en retenant mon patrimoine, si vous êtes mon

8o LA DANSE MACAERF.

père ; autrement , j'irai ailleurs à ma fantaisie gagner ma vie ou la jeter aux chiens.

— Ouais! l'ingrat! cuides-tu d'aventure être né d'un haut baron et issu d'antique lignée ? Va , tu regretterais le change : et je te conseille de garder ta livrée de fossoyeur , au lieu de ces vétemens de gentilhomme. Benjamin mon filiot , l'été ne se passera sans copieux profits , par la maladie qui court; prends ta bêche, et travaille de meilleur courage.

— Nenni, je prendrais plutôt une corde pour me pendre et une dague pour me tuer ! Veillez à vos gens, mon père; je suis appelé autre part où je vais à l'heure.

Benjamin s'était relevé précipitament au son de la chquette du ladre qui battait sans relâche; la satisfaction brilla dans son sourire; il s'élança dans la rue, laissant le vieillard irrité et surpris de cette subite disparition.

ffeg dimes aux i^nnmw»

Les Romains , qui s'appropriaient les usages des pays conquis, imitèrent les bains des Orientaux , qu'ils répandirent dans l'Occident et jusque dans le nord de l'Europe. Ces bains d'eau chaude et de vapeur, réservés d'abord au sybaristime du luxe patricien , devinrent bientôt nécessaires au peuple , qui les adopta comme un nouveau besoin sous le climat chaud de l'Italie; Rome alors s'efFéminait avec ses empereurs , et

les huit cent cinquante-cinqbains publics qu'on y comptait passaient pour autant de lieux de débauches.

La civilisation romaine avait marché à la suite des armées de Jules César , et malgré la température douce de l'atmosphère dans la Gaule , les bains y furent introduits avec les proconsuls. La seule antiquité que Paris ait conservée du séjour des Romains est une grande salle voûtée des Thermes de Julien. Cette coutume d'ablutions et de sudorifiques presque journaliers se fixa par degrés dans les mœurs locales , et pénétra chez les plus basses classes , moins par mesure de santé et de propreté que par routine et mollesse. En effet, les variations de l'air et les influences des saisons devaient changer cette habitude , souvent salutaire , en principe constant de maladie. Les Romains ne remportèrent pas avec eux les bienfaits de leur gouvernement et les traces de leur occupation; les Francs conquérans , à leur tour , acceptèrent volontiers l'exemple des Romains et des Gaulois.

Ainsi pendant des siècles le bain fit partie essentielle de l'hygiène des citadins qui habitaient pourtant des ruelles sales et infectes. Il est à croire que cette mode tomba presque en désuétude sous les rois de la seconde race ; mais

on la voit renaître au commencement des croisades avec un éclat qui dura jusqu'au milieu du dix-septième siècle , quand la médecine eut reconnu le danger des sueurs provoquées trop fréquemment ou mal à propos. Sans doute , les croisés , qui de leurs voyages d'outre-mer rapportaient tant de choses inconnues , redonnèrent la vogue aux bains et surtout aux étuves dont ils avaient fait leurs délices en Orient ; c'est à peu près dès cette époque que les étuves s'étaient tellement multipliées à Paris q&'on en trouvait dans chaque rue ; on s'y rendait le matin et le soir , parce que le bain , qui jouait un rôle allégorique dans la chevalerie ainsi que dans toutes les religions , était un préliminaire quotidien du dîner. Deux rues ont gardé jusqu'à nos jours dans leur nom la preuve de leur ancienne destination: la rue desVieilles-Étnves, dans le quartier Saint-Eustache , était consacrée aux bains des hommes ; la rue des Étuves, dans le quartier Saint-Martin , aux bains des femmes. De vieilles Chartres indiquent encore la situation de plusieurs étuves — stufœ — , rue Pierre- Sarrasin, rue de la Huchetteet ruedel'Arbalétre. Vainement les sexes étaient divisés et parqués dans ces établissemens publics; les mauvaises mœurs profitèrent des facilités que leur pro-

84 LA danst: macabre.

curait une institution si favorable au mystère ; les bains de Paris n'eurent plus rien à envier à ceux de la Rome des empereurs.

L'amour, la prostitution et le libertinage attiraient le plus grand nombre aux maisons de bains qui couvraient tout du même voile discret; les domestiques mâles et femelles de ces sanctuaires aidaient les correspondances, les entrevues et les plaisirs ; souvent une secrète communication réunissait les étuves des bommes et des femmes, succursales honnêtes des lieux infâmes. Néanmoins , malgré le scandale , les déclamations des prédicateursetlesdéfensesdes vieillards, tout le monde allait aux étuves , les pauvres pêlemêle dans de vastes chauffoirs à gradins , les riches dans des cabinets particuliers ; quant aux bains , chaque hôtel avait un appartement préparé pour les prendre tièdes vers midi. Les barbiers-étuvistes , qui desservaient par corporation ces entrepôts d'impureté , ne se bornaient pas, il est vrai, au rôle de complaisans et de brocanteurs de galanterie ; ils maniaient habilement le rasoir et la lancette , soignaient les cheveux et la barbe , pansaient et cautérisaient les plaies, vendaient certains onguens , et pratiquaient un peu de médecine en dehors de la faculté ; au point du jour , ils parcouraient les

/environs de leur demeure , sonnant leur clochette et criant à tue-téte : — Seigneurs , ores allez baigner et étuver sans délaier; les bains sont chauds , c'est sans mentir !

Benjamin suivit le ladre, qui continuait d'agiter deux os entre ses doigts pour se conformer aux ordonnances; lespassans, avertis par ce bruit , attendaient qu'il fut éloigné, ou la main sur la bouche , avaient soin de se détourner du côté du vent; Malaquet, qui était entré dans la rue des Fourreurs , interrompit sa musique repoussante , quand il fut parvenu dans le cloître Sainte-Opportune, encore désert et silencieux, parce que les chanoines se reposaient sur le duvet des fatigues de la veille , et livraient au bas clergé les offices du matin ; il s'arrêta derrière un pilier extérieur de l'église et s'appuya contre le mur, en fermant les yeux, comme pour achever de cuver son vin de la nuit; le baril vide qu'il portait au bout d'un bâton recourbé, se détacha et rov^U dans le ruisseau ; il se réveilla, se secoua , se releva en bâillant , en chancelant, en étendant les bras. Benjamin, qui lui frappa sur l'épaule, dissipa pour un moment les fumées de son ivresse; Benjamin n'aurait pas eu peur de l'approche, du contact, ni du souffle d'un véritable lépreux.

Malaquet, autrefois Crespeau , dont la figure rubiconde et luisante sentait moins l'hôpital que le cabaret , et qui n'avait des ladres de Saint- Lazarre que la cliquette et le barillet , s'était enrôlé dans cette hideuse compagnie pour en partager sans peine et sans travail les nombreux bénéfices , au risque de partager aussi le mal incurable qui désolait les populations au moyen âge. On n'avait jamais tenté de guérir ou d'éteindre la lèpre ; et les maladreries fondées aux portes des villes, enrichies par les aumônes, protégées par les prêtres , ne servaient qu'à encourager la paresse et la mendicité ; tous les mendians étaient ladres , parce que tous les ladres étaient mendians, et l'horreur héréditaire qu'ils inspiraient généralement se mêlait à une pitié superstitieuse qui empêchait de les séparer de la société ; aussi ces êtres odieux venaient étaler leurs plaies et leurs boutons verdâtres sur les places et dans les marchés, sans autres signes distinctifs que le baril ou rouillard pour étancher leur soif ardente, et la cliquette en os ou en bois , pour annoncer leur présence contagieuse. Un grand nombre de faux ladres usurpaient les droits à la charité et aux égards du bas peuple , qui ne les vénérait pas moins que les crétins en Suisse. Malheur à qui maltraitait

LES ÉTTJVES AUX FEMMES. Sh

OU insultait un compagnon de saint Ladre ! il devenait mezeau lui-même dans l'année; enfin , ks femmes , pour qui le nouveau a de tous temps été une puissante recommandation , accordaient aux ladres ce qu'elles refusaient à des amoureux bien portans et de plus faible complexion ; la lèpre se perpétuait de père en fils.

Malaquet, qui n'avaitaucune apparencede ladrerie , mais bien d'ivrognerie, se rangeait dans la catégorie des ladres blancs ou cachots^ caquots^ capots et gabotSj dont le mal était intérieur, et par conséquent fort douteux : ces ladres blancs pouvaient avoir bon visage , la bouche saine , mener joyeuse vie , boire sans cesse , faire l'amour comme quatre, pour justifier le proverbe: heureux comme ladre. Malaquet jouissait des prérogatives de l'état qu'il avait embrassé, depuis un mois que le hasard l'avait ramené à Paris, et installé sous les charniers du cimetière; il devait remercier son étoile et la profession de ladre; car l'argent, les bénédictions, les présens lui venaient en abondance ; c'était à qui remplirait son baril et son écuelle ; chaque procession , chaque enterrement, chaque convoi des halles lui payaient un tribut qu'il exigeait d'un cri impérieux ; les marchandes et les servantes ne passaient pas sans lui sourire, l'in-

terroger et l'agacer ; il répondait effrontément, et poursuivait les nymphes mieux qu'un satyre de la fable ; il avait de longue date une maîtresse affidée que la peur de la lèpre n'atteignait pas, Guillemette , chambrière de madame de la Vodrière, fille mûre et expérimentée.

Ce faux ladre se souvenait rarement de ses quarante-cinq ans et de ses cheveux gris qu'il savait faire oublier à ses amis de bombances ; il était court de taille , avec une grosse tête et des membres disparates; ses jambes enflées semblaientcaractériser cette difformité nommée élépjiantiasis ^ qui donnait à certains lépreux les proportions monstrueuses d'un éléphant ; il ne portait l'habit d'aucun hôpital , et n'échangeait pas sa liberté contre une règle de maison religieuse : sa robe de bureau neuf ne descendait qu'aux genoux ; un froc à capuchon , de drap vert , garantissait de l'humidité sa nuque et ses épaules ; des bandelettes de toile entortillaient ses mollets et ses pieds pareils à des fûts de colonne ; ses mains étaient maigres et jaunes; sa bourse, pendue à sa ceinture de corde, accusait encore là partie du bélier qu'on faisait alors servir à cet usage , sans lui ôter son véritable nom.

— Eh bien ! compère , lui dit Benjamin avec

impétuosité , toutes choses sont-elles pour le mieux? as-tu rempli ton office à ma plaisance ? Que convient-il faire maintenant ?

— Mais, reprit le ladre avec sa voix enrouée, mon fils,pourparlerplus modérément, apprends à humer une tasse de piot entre chaque mot et avaler un morceau entre chaque verre pleurant: c'est précepte de sermon.

— Malaquet , mon ami , dis-moi le menu de ta croisade ? madame Jehanne est-elle allée aux étuves? par quelle rue la joindrai-je ? Guillemette s'arrête-t-elle avenir à mon aide ? qu'estce ? faut-il se plaindre ou s'éjouir ?

— Brrr! A quoi, et comment répondrai-je d'abord? Dis, à ton tour : le sommeil te tient-il aux paupières pour avoir veillé , cette nuitée et les précédentes , sous les fenêtres de ta dame endormie ?

— Oh ! que de baves oiseuses ! Mon petit Malaquet , ne retarde davantage mon espoir et ma joie ! le rendez-vous réussira-t-il ? allons : je te supplie.

— Brrr! Chantons un de profundis pour la vertu de cette rebelle , mon gentil Benjamin !... car je t'aime paternellement, et je m'emploie à récréer tes amours. Brrr ! ce soir je te convie au cabaret de la Grand-Pinte?

— J'aurai en perpétuelle mémoire tes services incomparables : je te donnerais le grand-œuvre de Nicolas Flamel , s'il me l'avait laissé ; je te couronnerais , si je fusse roi et seigneur : ains cesse de m'allécher de la sorte, compère ?

— Brrr ! que prétend-il en plus ? As-tu les yeux plus ouverts que le ventre, et la soif plus capaceque le baril? Çà, n'est-ce point assez pour te faire content dans un jour ? Je m'en excuse , messire , et vous souhaite meilleur serviteur.

— Je te rends grâce, au contraire, mon bienfaisant Malaquet; mais il me manque seulement de connaître l'heur qui m'attend , et le moyen de pousser à bout ta prédiction ?

— Brrr ! j'ai pronostiqué, d'aprèsla lie de vin, que tu épouserais la dame de la Vodrière ; cet horoscope commencera de s'accomplir ce matin , aux étuves. Moi , ce pendant , je sonnerai une antiquaille , sur table , à coups de gosier.

— Pour Dieu , ou bien pour diable ! tu vis Guillemette , et lui contas mon désir ? Je sèche à l'attente ; viens donc au fait ! Sans doute Jehanne ignore ce complot? Qui fera la guette au seuil de l'époux? En quelles étuves? rue de l'Arbre-Sec ? à l'hôtel des Etuves-aux-Femmes? Méchant ladre , as-tu juré de nuire à ma fortune? ce temps précieux sera perdu sans retour ; mon

LES lÎTUVES AUX FEMMES. 9I

ami, mon père , mon sauveur , baille-moi ce paradis terrestre aux dépens de l'autre?

Malaquet, que l'envie d'obliger Benjamin avait tenu éveillé à demi , et qui s'était acquitté de ses promesses, luttait contre les attaques d'un lourd sommeil qui montait en fumée à son cerveau. Ses yeux rouges ne distinguaient plus les objets que son intelligence ne percevait plus; sa pensée s'égarait dans le vertige que les libations nocturnes avaient imprimé à ses facultés : il essayait de donner une direction à ses idées et un sens à ses paroles, mais sa langue épaisse restait collée au palais, et sa voix expirait dans un bâillement prolongé. La muraille et son bâton ne suffisaient plus à le soutenir, et sa tête tombait en avant, lourde et inerte ; Benjamin désespéré priait, jurait, implorait; jusqu'à ce que le ladre, remarquant l'absence de son baril , se baissa pour le ramasser et roula comme lui dans le ruisseau; il s'accommoda de ce lit, à défaut d'un plus moelleux , et ne bougea pas , malgré les cris , les suppliques et les bourrades de son compagnon , qui renonça tristementà le remettre sur pied, et le transporta dans un tas de boue, en lui faisant un oreiller de son baril ,1e long du mur de l'église. Le dormeur se débarrassa d'un poids énorme qu'il avait sur l'estomac ,

Q1 LA DANSE MACABRK.

et ronfla de plus belle au glas des cloches d'un enterrement.

Benjamin , maudissant l'ivrogne qui lui enlevait peut-être une occasion irretrouvable , se frappa le front du poing fermé, comme pour en faire jaillir une bonne inspiration , puis s'achemina, parles rues Trousse-Vache et Saint-Martin, vers la rue des Étuves-aux-Femmes, qui n'a changé que la moitié de son nom en changeant d'attribution. Cette petite rue, moins malpropre que les autres à cause de l'écoulement des eaux thermales, était pleine de maisons de bains, d'étuves et de boutiques de barbiers-chirurgiens La fumée odorante s'échappant des issues et les accords d'instrumens invitaient à pénétrer dans ces asiles secrets où affluaient des femmes de tout âge et de toute condition ; des enseignes grossièrement peintes se balançaient aux portes, et des vieilles édentées veillaient à ce que personne d'un autre sexe ne s'introduisît avec les baigneuses.

Le jeune homme se promenait lentement dans la rue , regardant à chaque fenêtre , dans l'espoir d'y voir paraître quelqu'un; s'arrétant à chaque porte , dans l'espoir d'en voir sortir une dame voilée qu'il eut reconnue au bruit de ses pas, au frôlement de sa robe. Il recommençait

à maudire du fond du cœur l'auteur de son désappointement, lorsque le souvenir du ladre lui suscita un expédient ingénieux : il prit , au coin d'une rue, deux tessons de pot qu'il plaça entre ses doigts , de manière à imiter, en les agitant, le son d'une cliquette ; et sans s'inquiéter de l'étrange opinion qui s'élèverait contre lui, il choqua les tessons l'un contre l'autre avec tant d'éloquence que les dévotes accoururent pour lui faire l'aumône, et ne furent pas peu surprises de rencontrer un ladre de si bonne mine. L'invention lui réussit; car aussitôt , une affreuse sibylle , jaune comme un parchemin, tannée comme un vieux soulier , embéguinée de linge sale , arriva en boitant et lui fit signe de la suivre en cessant la musique de saint Ladre : il obéit avec une tacite reconnaissance.

Son guide , qu'il devançait dans l'impatience de son amour, et qu'il interrogeait sans obtenir de réponse satisfaisante , quitta la rue des Etuves pour descendre la rue Beaubourg jusqu'à la rue de laCorroierie, alors rue delà Baudroirie; la duègne entra dans une allée noire où Benjamin n'hésita pointa s'enfoncer. Une main sèche le saisit dans l'obscurité opaque de ce bouge et fattira sous le rayon blafard d'une lampe puante; il se

trouva face à faceavecGuillemette qui le lorgnait d'un œil louche avec la grimace la plus agréable qu'elle pût faire. Guillemette , la chambrière de madame de la Vodrière, n'était plus jeune et n'était pas encore vieille; l'embonpoint qui la surchargeait de chair molle et décolorée servait à falsifier son âge, que trahissaient des mèches de cheveux bigarrés s'échappant de sa coiffe pointue. Elle ne recherchait pas un luxe de mise qui fît balancer entre elle et sa maîtresse; une robe de laine verte tombait droite jusqu'à ses talons et laissait sa poitrine s'appuyer sur son ventre comme une avalanche prête à se détacher. Benjamin, accosté de ces deux duègnes qui lui chatouillaient le bras pour captiver à l'envi son attention, avait l'air d'écouter alternativement le vice et la vertu , tant l'une était grasse et l'autre maigre. Dans les profondeurs de l'antre on entendait gronder les soufflets , la flamme bourdonner dans les fourneaux et les poêles , l'eau couler dans les cuves, des chants , des voix , des murmures ; on eût dit la bouche de l'enfer.

— Dieu vous garde et vos amours aussi ! lui dit Guillemette d'un accent aigre-doux, d'où vient que Malaquet mon ami ne vous a point accompagné? je cuidais,à la cliquette , que ce fût lui qui venait m'accoller en bonne étrenne ?

— Nenni, je vous assure, dit Benjamin essayant de couper court à ces digressions; il accole à cette heure le pavé du cloître Saint- Opportune, et dort plus dru qu'un évéque dans son évêché.

— Saint Ladre lui octroie un masque d'oribus ! répliqua la seconde duègne. Guillemette la mignotte , es-tu pas lasse d'aimer ce vilain truand, qui te rendra lépreuse, si jà tu ne l'es au-dedans de tes vieilles amours avecCrespeau ?

— La rogne te taille des croupières ! interrompit Guillemette, qui rougit comme une pucelle. Qu'est-ce à dire de Crespeau ? Je n'ai la mémoire si longuette , dame du temps jadis. Paix aux morts dessus la terre !

— Déa ! souviens-toi , dame des ladres , que nous étions toutes deux en notre été, l'an mille quatre cent quinze, quand ton galant Crespeau, ayant dénoncé Schoeffer, usurier lombard, but et mangea dans les vases sacrés de Saint-Josse , puis se sauva après ce sacrilège, et fut condamné en contumace, au supplice des hérétiques; bien lui a pris de mourir déconfés en romivage ou pèlerinage d'outre-mer.

— Tout beau, regratdère de philtres et de poisons ! je ne finirais pas demain pour instruire le compte de tes méchancetés , et la moindre

équivaut à un cent de bourrées munies de paille et de soufre.

— Trêve pour ce jourd'hui , sinon pour demain ! s'écria Benjamin qui espérait tirer de ce débat un éclaircissement opportun et qui bouillait d'impatience; pourquoi quereller tant âprement sans nul propos? Parlons d'affaires, et secourez-moi en cette fortunée achoison : ma dame est aux étuves : accordez- moi de la voir, de l'entretenir , et je vous abandonnerai ma vie , si la voulez prendre en holocauste ?

— Merci Dieu î nous n'avons souci de ta vie , à moins que tu la rachètes premièrement, dit la sibylle en ricanant et tendant sa main ridée ; montre ton vouloir à ton pouvoir.

— Foi de chrétien ! il a raison , ajouta Guillemette dont la colère tomba devant un accommodement pécuniaire ; il rétablit les choses en leur lieu et place : nous débattrons tantôt notre altercation , maintenant avisons au plus pressé.

— Oui-dà , Guillemette , reprit Benjamin d'un ton caressant , Malaquet te recommande le soin de ma joie; et voici qu'en son nom je te requiers de tenir ta promesse , de me conduire vers ma mie....

— Assurément, répondit la vieille allongeant sa main avec plus d'instance. Gentil amoureux,

on te livrera cette belle dame toute nue et dormant d*un somme propice...

— Oh ! mes chères soeurs , s'écria-t-il serrant dans ses mains la main qu'on lui offrait, je ne vous oublierai onc en mes oraisons. Çà , ne retardez pas mes transports , et me la livrez incontinent?

— Volontiers, répliqua Guillemette consultant des yeux sa compagne, boutez tant seulement dix écus d'or, en la dextre de dame Gaillebotte, pour acquitter les frais et dépens du mystère?

— Vingt écus d'or! répéta douloureusement Benjamin. Je ne suis Lombard ni Anglais, pour posséder ce trésor, et il faudrait enterrer toute une ville dans la journée pour parfaire si grosse somme avec le prix des fosses.

— Par la maulubec ! le breuvage soporatif coûte autant et plus, objecta Gaillebotte; outre ce, le droit du maître-étuviste, le péril de l'entreprise et le loyer de notre bonne guette : vous nous devrez le demeurant.

— Ah! Guillemette, qui m'as tant et si bien aidé, me délaisseras-tu dans ce piteux embarras? Mon souverain désir fera-t-il naufrage au port? Vous n'êtes point si avares, si cruelles, si rebourses , mes anges gardiens ?

— Crache l'âme de ton escarcelle , mitouart y dit Caillebolte inflexible : ton père a plus de pièces d'or en son épargne, qu'il n'est de morts en son cimetière ; emprunte vingt écus aux Lombards?...

— Je vendrais à tous les diables mon salut éternel. Ha, commères , vous ne direz point à ma dame ce qui trop me nuirait , ma naissance et mon emploi? Advienne un héritage qui m'enrichisse !

— Fais donc qu'il ne tarde guère , fier poursuivant d'amours, dit Guillemette feignant de se retirer; car ma maîtresse s'ennuie d'être seule y et a toujours hâte de retourner au berceau de son fillot.

— Dépêche de battre monnaie , mignonet, ajouta Caillebotte en grognant : car il convient d'ordonner les apprêts, éloigner les importuns , mélanger la drogue , poser les sentinelles et ne rien omettre....

— Eh bien ! par le sang du Christ ! je vais quérir les vingt écus d'or et vous les rapporter tôt. Vous, cependant, soyez-moi indulgentes ^ excellentes dames; et sans retardement, le marché sera conclu à mon retour. Donc besognez.

Benjamin, qui flottait entre l'espérance et le découragement , qui passait de l'extrême bonheur

à rêxtréme déplaisir , se persuada qu'il parviendrait à rassembler l'argent nécessaire à payer les services intéressés des deux ribaudes, et disparut en courant comme un insensé dans les rues qu'il enfilait au hasard , renversant les passans, se heurtant aux charrettes, faisant aboyer les chiens et crier les femmes.

Dans une salle retirée des étuves, dont les fresques représentaient le sujet biblique de la chaste Suzanne, et qui était faiblement éclairée par une ouverture ronde au plafond, à châssis mobile ; une charmante personne , à moitié nue , assise dans une niche et semblable à la statue de marbre blanc qu'elle remplaçait, la chevelure dénouée et la tête renversée sur le coude , prenait un bain de vapeur, suivant les procédés de l'Orient. Un fourneau de briques où brûlait sans cesse un brasier à fondre le métal, dégageait dans la salle une chaleur pénétrante et une atmosphère condensée au moyen des tuyaux de fer qui s'échauffaient sous le plancher et dans les murs; une boule de fonte, communiquant au fourneatr, s'élevait ardente au milieu de la salle, et y épaississait la vapeur lorsqu'on l'arrosait d'eau parfumée et de senteurs que recevaient les pores dilatés de la peau.

La baigneuse qui, ruisselante d'une sueur

lOO LA DANSE MACABRE.

salutaire, aspirait les enivrantes délices du bain et se plongeait voluptueusement dans une rêveuse somnolence , ne s'apercevait pas que ses vétemens étaient loin d'elle, et que le voile transparent qu'elle avait conservé seul, dessinait dans ses plis humides les formes les plus secrètes d'un corps sans défaut. Sa gorge solide battait la mesure de ses pensées , et retombait avec de tendres soupirs. Ses cuisses, que la transpiration avait faites rosées , de blanches qu'elles étaient; ses reins capricieusement arrondis, ses bras croisés sur sa poitrine, et ses mains déployées comme pour remplacer la toile de gaze qui s'était roulée toute moite à ses pieds; les grâces mystérieuses accusées par l'indiscrétion du tissu qui se collait à la chair ; le sillage des veines bleuissantes, les frémissemens de la pudeur au plus léger bruit, l'abandon pittoresque des poses : combien ces détails d'une chaste nudité qui ne composait pas avec elle-même , auraient eu de charmes et d'aiguillons pour un amant ! L'indifférence n'eût pas résisté à ce spectacle, où la nature se passait du concours étudié de la coquetterie. On se rappelle la soudaine passion que la vue de Betzabée au bain alluma dans le cœur du roi David.

Mais une passion plus violente et plus stable

4evait naître à la contemplation de cette figure angélique , digne d'un aussi beau corps. Des cheveux noirs et lustrés se débouclaient autour d'un cou majestueux; des sourcils noirs que le pinceau n'eut pas arqués avec tant de finesse , couronnaient des yeux noirs au regard velouté, aux rayons pénétrans ; ces yeux qui brûleraient sans l'éventail de cils qui ombrent leur paupière ; ces yeux qui font et défont des destinées, qu'on ne rencontre qu'une fois et qui vous poursuivent incessamment. Son nez mince et à peine ouvert de narines; sa petite bouche fendue par un sourire habituel qui aimait à se fixer sur ces lèvres rougissantes, entre ces dents de perles •, son oreille délicatement travaillée, et son menton ovale avec une fossette au milieu: chacune de ces beautés partielles eût suffi pour éveiller un sentiment d'admiration , un frisson d'amour , un éclair de bonheur. Le cœur était de moitié dans un examen où l'esprit s'arrêtait en route ou voyageait au delà du réel. Les vieux poètes ont imaginé de blasonner le corps féminin pour exprimer les types divers de la beauté, qui, à l'instar des signes héraldiques, ont pour champ une peau fraîche , odorante et satinée : merveilleux écusson plus noble que la noblesse des rois.

Jehanne de la Vodrière , que la vapeur assoupissait dans une rêverie flottante , s'écria et bondit à l'ouverture spontanée de la porte ; elle sourit de son effroi en apercevant Guillemette sa chambrière , qui seule avait la clef de cette étuve et qui s'était annoncée par son pas lourd sur les dalles des corridors. Celle-ci portait avec précaution un breuvage tiède dans une tasse d'argent , et paraissait méditer les infaillibles effets de cette boisson que son amie Caillebotte avait exprès composée. Jehanne s'occupait distraitement à frotter ses membres d'une éponge soyeuse.

— Ma chère dame , lui dit Guillemette baissant les yeux et la voix , prenez et buvez ce merveilleux julep, qui vous restituera en force , vigueur et santé, fussiez-vous plus débile et dépitée, ce qu'à Dieu ne plaise.

— Las ! tâche de me raffermir la santé du cœur , reprit Jehanne recevant le vase ; la jalousie de messire mon mari me fait souffrir grandes noises, et je suis mal remise de l'ennui d'hier soir....

— Le diable cornard l'élise de sa confrérie ! Ce vieil homme vous réduit à fâcheux esclavage sans propos; il murmurait contre vos dévotions pascales et gourmanda le vénérable père Thibault.

LES ÉTUVES AUX FEMMES. Io3

— J'excuse cette folie toutefois , laquelle provient de son amitié extrême; en revanche, je l'honore comme une fille fait son père... Saistu pas que j'ai songé encore de ce jeune et galant sire?

— Je le crois volontiers , par Notre-Dame ! Il vous entretint hier amiablement dedans l'église Saint- Jacques , et , la nuit durant, il demeura debout comme un espie pardevant votre hôtel en la rue des Bourdonnas.

— Certes , je regardai par la verrière , tandis que messire de la Vodrière dormait d'un plein somme. Le gentilhomme est bien fait de sa persojine et semble issu de bon lien ? Connaistu point son nortn et «son état ?

— Nenni ; et si on ile juge à son air , nulle maison ne sera trop haute pour lui ; j'augure que ledit Benjamin a ses honneurs en la cour du roi Charles. Vous plaît-il, madame, de boire ce précieux dictame ?

— Voilà un long temps que nous sommes hors du logis , dit Jehanne rendant la coupe après l'avoir vidée ; monseigneur se plaindra de trop m'altendre. Mon cher cnfançon se guermente , ne me voyant revenir !

Madame de la Vodrière, déjà affaiblie par une sueur abondante , était toute disposée à res-

sentir riiifluence narcotique de cette prépara-: tion ; elle prononça quelques paroles vagues et entrecoupées, essaya de se lever et retomba sur son siège, fermant les yeux et penchant la tête: sa main erra un moment autour d'elle pour chercher des vétemens qu'elle avait quittés dans une autre salle ; puis elle succomba tout entière au sommeil de plomb qui engourdissait son cerveau et ses sens ; une respiration facile attestait le calme de cet anéantissement factice que les sucs des plantes faisaient circuler dans ses veines ; son sourire et sa posture révélaient une sorte de béatitude intime dont la source semblait n'être pas sur la terre. Guillemette la considéra d'abord avec une grimace équivoque , et sortit l'index posé sur la bouche.

Ces inmx jjJacteô.

Benjamin marchait au hasard , sans voir et sans entendre , comme un somnambule qui 5*isole des objets extérieurs et suit ime idée aveugle ; il repassa dans les mêmes rues sans s'apercevoir qu'il revenait au point d'où il était parti ; enfin , le souvenir de la promesse qu'on lui avait arrachée l'éveilla comme en sursaut.

lo6 LA DANSE MACABRE.

Ce fut un accès de rage qui s'éteignit aussitôt clans un profond abattement; il se représenta le bonheur mis à prix et le terme inespéré de son amour prêt à dépendre de quelques misérables pièces d'or ; il maudit sa naissance , le rang, la religion et surtout l'avarice de son père ; il résolut d'obtenir de gré ou de force l'argent nécessaire à l'accomplissement de ses désirs. Mais lorsqu'il prévoyait l'impossibilité de recueillir une pareille somme dans le plus court délai , sa tête s'exaltait , et il s'arrêtait à la préméditation d'un crime qu'il eût repoussée avec horreur dans toute autre circonstance. Incertain de ce qu'il ferait, après avoir erré aux alentours des étuves , il se trouva dans la rue Saint-Denis , vis-à-vis le cimetière où l'entraîna la foule qui allait voir les enterremens et le théâtre de Macabre ; il plongea un regard avide au fond de la boutique de la Boîte-aux-Lombards et prêta l'oreille aux sons métalliques qui se repercutaient dans son cœur; il s'éloigna en soupirant, au moment de succomber à une invincible tentation de vol ; il interrogeait des yeux la capacité de chaque escarcelle qu'il eût souhaité attirer à sa ceinture.

Pendant que les minutes, qui s'écoulaient sans changer sa cruelle situation, étouffaient les

dernières lueurs de son espérance, il restait debout au pied de la tour de Notre-Dame-du- Bois; il grinçait des dents, il mordait ses poings. Holopherne Croquoison , absent depuis le matin de son logis, n'y devait rentrer que le soir, et on n'eût pas découvert un patart hors de son bercail qui cachait force moutons-à-la-grand'laine. Tout à coup la porte du guifs qui paraissait éternellement fermée, comme celle d'un tombeau , s'ébranla sans bruit et livra issue à une femme de haute stature, enveloppée d'une cape de drap brun avec un domino rouge, ample sur les épaules , ayant une corne el une queue de semblable étoffe au dessus de la tête. Ce costume et cette coiffure étaient trop communs parmi les femmes du peuple, pour faire remarquer celle qui les portait , en courbant sa taille et en voilant son visage. Elle se glissa si rapidement sous les charniers que personne n'aperçut son passage plus que sa sortie de la tourelle. Benjamin seul fut tiré de sa préoccupation par un instinct machinal qui le conduisit vers "cette porte encore entre-bâillée, qu'on verrouilla après lui d^s qu'il en eut passé le seuil. Les trésors que l'opinion publique attribuait à Macabre l'avaient séduit dans son découragement , et il s'était avancé comme un voleur inexpert qui ne se

ménage pas de moyen de retraite. Cependant il connaissait l'habitant de ce repaire, et même il soupçonnait le genre de commerce auquel cette habitation lugubre pouvait servir; c'est pourquoi il ne s'effraya pas des ténèbres qui l'environnaient ni de la main froide qui pressait la sienne. Il suivit son guide invisible , descendit Tescalier à vis, et fut introduit dans le caveau dont l'air empoisonné surprenait l'odorat d'un fossoyeur. Macabre, qu'on distinguait entre les squelettes à la douteuse lumière de la lampe alimentée de graisse humaine , craquait de tous ses membres et faisait entendre un cliquetis d'ossemens ; il s'assit avec un bruit sec sur un cénotaphe, et invitadu geste son hôte à prendre place à ses côtés. Benjamin , qui souffrait de chaque nouveau retard , se repentit de sa démarche en examinant l'horrible pauvreté qui s'étalait dans ce cloaque. Il fut tenté de retourner en arrière sans articuler le motif de sa visite , sans colorer d'une excuse son départ malhonnête. Cependant les yeux de Macabre s'étaient fixés sur lui comme deux charbons ardens, et il sentait son bras meurtri par de longs doigts noueux ; un grognement de joie s'échappait de la poitrine du Bohémien, qui choquait ses genoux ensemble et secouait ses côtes en cadence ,

LES DEUX PACTES. lOQ

ainsi qu'un serpent prçt à s'élancer contre sa proie. Benjamin fasciné ne bougeait pas.

— Compagnon , dit Macabre en ricanant , je suis aise que tu sois venu pour m'ôter de souci en cette occurrence; Giborne, ma prude épouse , s'en est ailée te quérir à la Loge-aux- Fossoyeurs: car je t'attendais ce matin.

— Certes , vous êtes réputé prophète à bon droit, reprit Benjamin avec étonnement; or, étant par avance averti de ma venue, vous en connaissez d'autant la raison , j'imagine ?

— Je la dois connaître sans nul doute ; néanmoins, je te prie de la dire tout net, crainte de quiproquo; ensuite je te conterai mon cas. Un mot : on porte force morts au cimetière : la peste adonc se répand par la ville?

— Il ne me chaut de la peste ! Quant aux morts , ils sont légers de monnaie , et je n'ai affaire à eux. Mais étes-vous pas, compère, possesseur d'un gros trésor, selon la créance d'un chacun , quelque mirifique montjoie d'écus ?

— C'est calomnie abominable ; n'en croyezrien , mon ami. Voyez ce chétif logis qui témoigne de ma misère ?0h ! les traîtres menteurs! je n'ai de trésor que mon rebec et ma pantomime de jongleur.

— Dieu d'Abraham et d'amour ! je regrette

IIO LA DA.NSE MACAÊRE.

voirement que vous ne soyez thérauriseur pour m'obliger d'une assez forte somme. Ah 1 vingt écus d'or me profiteraient mieux à cette heure que le paradis !

— Vingt écus d'or! la somme n'est pas petite, mon cher fils, et il faudrait de bons gages pour emprunter vingt écus aux Lombards; toutefois tu les auras, à condition,

— Laquelle? demanda le jeune homme en étendant la main : j'accepte par avance tout ce qu'il vous plaira m'ordonner.

— Çà, la main te démange de les tenir, ces précieux royaux? Auparavant il convient les gagner : c'est pourquoi je t'en promets cinq par chacun mois, ta besogne accomplie honorablement.

— Oui bien , mon excellent compère ; ains qui sait où vous et moi serons, vienne le temps de mai? Lesdits vingt écus perdront leur effet pour avoir attendu. Oh ! prétez-moices vingt écus, je vous conjure?

— Oyez d'abord notre traité, beau sire: Myrobolan mon valet, qui jouait la danse des hommes dans ma pantomime, fut tué par rixe au cabaret desGueux,^et par là mon jeu demeure interrompu...

— Dieu m'absolve ! Monseigneur , il n'est besoin de cette relation: les vingt écus, tant seu-

LES DEUX PACTES. 1 1 t

lement , et le reste à demain pour vous bailler cédule.

— Voici ma proposition : consens à remplacer Myrobolan, qui fut bon joueur de farces, et apprendre son personnage, que je t'enseignerai naïvement pour la montre de jeudi? Je te vais donner dix écus de prémices?

— Non pas dix, mais vingt de bon aloi. A ce prix , je vous jure et certifie que toutes les clauses du traité seront fidèlement maintenues.

— Quel saint et sacré serment invoques-tu ? Est-ce pas quinze écus que tu désires bientôt?

— Vingt , dis-je , et c'est assez. Je prends à témoin de ma foi donnée à vous, le Dieu d'Abraham et de Jacob, à la mode des Juifs, et le sang de notre seigneur Jésus-Christ , à la façon des chrétiens.

— M'est avis que tu adores plusieurs dieux , outrq la monnaie ?Donc je te requiers de venir les soirs en ma demeure, afin de savoir ton personnage. Ah ! j'oubliais les quinze écus , c'est-àdire/les vingt , si les ai !

Macabre eut la précaution d'enfermer Benjamin qui, doutant du résultat d'un marché qu'il avait conclu à la légère, écoutait les pas s'affaiblissant au dessus de sa tête, et adressait au ciel des vœux ardens pour la prompte arrivée des

112 LA DjLNSE macabre.

vingt écus d'or. 'Il était incapable d'une pensée étrangère à l'impatience qui brûlait son sang et tenaillait son cœur; un soupçon lui passa dans l'esprit que Macabre abusait de sa crédulité et le laisserait emprisonné un jour , une heure , quelques instans: la colère fit monter une sueur froide à son front, et, n'entendant plus rien, il pensa que les vingt écus ne viendraient jamais. Il se promena autour du caveau comme un lion captif dans sa cage ; il heurta contre la porte ferrée , il appela son geôlier avec un débordement d'épithètes : il tremblait d'arriver trop tard au rendez-vous ! Enfin il s'appuya , découragé, l'oreille au trou de la serrure, ruminant une vengeance qu'il augmentait de moment en moment , battant le plancher et les murailles , brisant ce qu'il rencontrait sous ses pieds.

— Picoreur de cadavres, criait-il en s'accompagnant de coups réitérés dans la porte, embleurde suaires, larron de tombeaux! face de squelette , grimace de trépassé ! veux-tu me délivrer de cette embûche ? sinon je creuserai ta fosse et clouerai ta bière. Connais-tu le tort que tu fais à mes amours ? Je façonnerai des flûtes avec tes os , et de ton crâne une écuelle à chien , fourbe bohème !

Les marches de l'escalier bruirent de nou-

nouveau, et les pas qui s'étaient éloignés se rapprochèrent; l'espoir modéra son irritation , il adoucit sa voix , et passa subitement de la menace aux prières.

— Mon bon seigneur ! vénérable Macabre ! ayez pitié de mes angoisses ! par grâce, les vingt écus d'or ! je me résigne votre serviteur et trèsdocile élève ; mais d'abord acquittez vos promesses. Oh ! dites si vous m'avez leurré d'un faux appât ? alors je vous pardonnerai cette malignité, pourvu que me rendiez libre aussitôt; déserrez le pauvre Benjamin , qui se meurt faute de vingt écus !

Macabre, qui s'était arrêté pour entendre ces lamentations, ne voulut pas prolonger l'anxiété de l'acteur qu'il venait de recruter : celui-ci se précipita dans ses bras, l'étourdit de caresses et s'empara de la somme qu'il apportait. Dès que le sonde l'or eut succédé au toucher, Benjamin, ivre de joie , baisa les écus que l'obscurité l'empêchait de voir ; il les compta en les pressant sur sa bouche et sans remercier , autrement que par des rires fous , le bohémien qui le poursuivait de défiantes recommandations ; il s enfuit à tâtons, et retrouva dans les ténèbres l'issue de ce labyrinthe. Son premier mouvement, en revoyant le jour , fut de dévorer du

regard cet or qui brillait enlre ses doigts: ïst joie rétoufiait; il se lança comme une flèche à travers les rues qui le séparaient des étuves ; il reconnut par instinct l'allée noire où la vieille l'avait conduit, et il tomba épuisé , ébloui , essoufflé , sur un banc, auprès de Guillemette, qui se repentait déjà de s'être trop hâtée, et parlait à Caillebotte d'éveiller madame de la Vodrière. Les pièces d'or changèren t de mains, et le jeune homme fut introduit dans l'étuve.

Le comptoir de la Boîte-aux-Lombards était ouvert, et l'affluence qu'on remarquait à la porte se composait de marchands de divers métiers, échangeant des nouvelles relatives à leur commerce ; on s'entretenait beaucoup de la peste , de la cherté des vivres, de l'abr-ence du roi et du retour probable des Anglais. La salle du comptoir regorgeait de marchandises , de changeurs, d'emprunteurs et de visages hétéroclites: des voix aigres et des langues étrangères se mêlaient confusément au bruit de l'argent qu'on remuait, des ballots qu'on erîlevait, des balances qu'on chargeait , et des caisses qu'on défonçait; chacun pérorait pour son compte , chacun défendait ses deniers : on discutait un marché , un prêt sur gage , une obligation usuraire ; les yeux s'ouvraient plus grands que

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les bourses ; on se souriait , on se touchait la main, on se baisait la barbe, pour mieux se tromper mutuellement. Jérémie Nathan dirigeait le transport et l'examen des étoffes de soie, des draps , des cuirs , des toiles et de tous les objets achetés à vil prix pour être revendus selon leur jiisle valeur. Balthazar Culdoë, plus grave qu'un sénateur romain dans sa chaire curule, siégeait à son comptoir, les sourcils froncés et la bouche fermée; il pesait, essayait et appréciait les matières d'or et d'argent qui lui étaient présentées ; il acceptait ou refusait par un branlement de tête les monnaies la plupart rognées et détériorées ; il jugeait du premier coup d'œil les pièces 'fausses que le malheur des temps avait multipliées; il avait Tair de flairer le métal.

Une femme, dont le capuchon rouge dominait les feutres gras et les têtes pelées , ^e fraya difficilement un chemin , à travers cette cohue affairée, jusqu'au comptoir de maître Culdoé, qui s'irritait tout bas contre un franc-à-cheval , dont on avait fait un franc-à-pied, en lui ôtant une moitié de son poids; il mesurait l'échancrure de cette pièce frappée sous le roi Jean , et il calculait l'alliage qu'elle pouvait contenir; mais une m ain olivâtre , qui s'allongea entre l'or et

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son rayon visuel, le tira brusquement de ses méditations; i! crut que la bohémienne voulait interroger les lignes de vie et de fortune dans le creux de sa main , et il fut tenté de la faire chasser par ses commis; il reconnut heureusement la femme de Macabre, et se souvenant de l'association qu'il avait formée la veille , il se leva en silence , remit à son associé la garde du comptoir, et fit signe à cette femme de monter avec lui à l'étage supérieur. Cet accueil prévenant étonna celle à qui il s'adressait , et qu'on n'y avait pas accoutumée. Giborne se confondait en saints et en excuses, espérant déjà pour le but de sa visite un plein succès que lui promettait ce bon augure.

— Dieu vous garde ! ma fille , lui dit Culdoè lorsqu'ils furent assis à huis-clos , vous venez sans doute pour nos conditions secrètes avec maître Croquoison ?

— Je ne sais quelles conventions , monseigneur, reprit Giborne d'un ton enrhumé, toutes seront bien faites avec si généreuse partie : je suis venue vers vous pour le fait de la danse macabrée.

— Oui-dà , est-ce point au jeudi de cette semaine que nous verrons ce beau mystère ? Le sieur Macabre aura de gros profits s'il prélève

un droit de cinq tournois par chaque spectateur!

— Par l'honneur des argotiers! mon bon seigneur, Tavaricieux ne se contenterait pas des richesses d'un Lombard , et j'appréhende qu'il hûsse corps et biens dans ce pays, suivant ma prophétie ?

— Il serait sage de remettre son avoir aux Lombards qui lui rendraient copieux intérêts de la somme. Çà , dites voire proposition, quand j'aurai la mienne dite à votre avantage ?

— Foi de bohème! on connaît de par le monde votre insigne probité et glorieuse largesse , mon noble seigneur; Macabre vous fierait son âme et sa pécune comme si vous fussiez notre père.

— C'est honnête fiance de sa part. Entendez les conditions: Maître Croquoison, gardien du cimetière, vous conservera a bail, sans augmentation , la tourelle du milieu, Ynoyennant que vous vendrez à notre comptoir les bardes, linges, draps des trépassés, qui sont portés en la Friperie.

— Que proposez-vous, monseigneur ? Est-ce piège dressé pour nous causer préjudice? On enfouit vif quiconque commet le sacrilège de violer la tombe des morts !

— On écorche vif quiconque s'adonne à ce

trafic, et maître Croqnoison se soucie peu de la peine; donc ces dépouilles seront payées en ma boutique , sinon il vous faut \ider les lieux à quelque meilleur occupant; Macabre n'aura garde de se retirer , lorsque la contagion centuple les chances de gain.

— Il sera fait comme vous ordonnez , monseigneur ; ainsi je vous supplie de ne pas diminuer nos bénéfices, afin que Macabre ne me condamne à périr de male-faim ; je jeûne plus que deux chrétiens ensemble.

— Par la verge de Moïse ! cet embonpoint accuse la bouche de mensonge/ Ainsi ne faillez pas à livrer dorénavant le butin de la semaine , et partant tenez-vous en joie.

— Donnez-moi audience, monseigneur : Macabre m'envoie vous demander, à titre de loyer, les atours et mascarades desquels besoin est pour la représentation de son jeu.

— Ce sont robes , livrées et joyaux pour vêtir empereur, roi, pape, évéque et tous les états du monde? Volontiers, je vendrai ces choses au plus bas des prix, ou les louerai sur de bons gages.

— Macabre n'a de quoi les acheter, mon in^ dulgent seigneur, et vous ne tirerez de sa pauvreté nul gage, sinon sa parole ou sa cédule.

LES DEUX PACTKS. T I Q

— Certainement, ma mie, la parole du sieur Macabre vaut celle de l'argentier du roi, et sa cédule me plaît ; toutefois j> ne puis rien pour cette affaire.

— Eh quoi! monseigneur, cuidez-vous que les intérêts et dépens ne soient acquittés? la danse qui fut criée pour le jeudi ensuivant, offrira plus de cent plaisantes momeries.

— Ce sera merveilleux spectacle, et de cette fenêtre on avisera l'échafaud sans redevance ni péage. J'applnudirai charitablement cette farce à personnages.

— Oh! monseigneur , si vous n'êtes engendré d'un juif et d'une louve, octroyez-moi un peu d'aide; car, si je n'ai favorable réponse , Macabre s'en va me tuer.

— Nenni; le bon homme vous renverra bientôt avec une honnête rançon , six cents écus ou davantage.

— Six cents écus ! mort de ma vie ! six cents coups de bâton , six cents fièvres quartaiires ! Ah! mon doux seigneur, vous ne voulez ma perte assurée ?

— Par l'arche de Noë! s'écria soudain Culdoë à qui son vœu tacite revint en mémoire, il est un expédient que je tiendrai pour gage suffisant et agréable ?

— Quel? très-pitoyable seigneur; il n'est rien qui me semble impossible, sauf d'extraire un denier de la cachette de Macabre. Qu'est-ce? dites , et j'obéirai.

— Jure et proteste pardevant le Seigneur Dieu que tu ne révéleras onc ce pacte formidable, malgré l'effort de la gène et des supplices ?

— Je jure et protesté de faire ce qui vous duira et de garder dévotieusement ce secret, quel qu'il soit.

— Or, je consens à me dessaisir sans garantie des accoutremens, robes, habits et joyaux, tant que durera la danse, pourvu que vous me livriez un enfant mâle nouveau-né, au jour du vendredi de la Pâque.

— Sur le chef d'un vieux loup! que prétendez-vousdecet enfant?En quel endroit le trouver et le prendre ? patientez jusqu'à ce que je sois en gésine pour avoir ma progéniture.

•— Avise à me satisfaire , sinon je m'excuse de notre convention : en attendant ce petit enfant que vous mènerez ici à l'emblée , je vous remettrai de quoi faire la danse durant la première journée.

— Ainsi soit à votre volonté, monseigneur ; je vous recommande l'enfant que je déroberai

à sa mère on bien à sa nourrice. Le diable fasse que vous l'adoptiez pour fils !

La bohémienne, qui se rappelait son ancien métier, réitéra la promesse de voler un enfant, et ne demanda point ce qu'il deviendrait entre les mains de Culdoë ; celui-ci , heureux d'avoir l'occasion de s'acquitter d'un vœu fanatique depuis long-temps formé, congédia Giborne avec plus d'égards qu'il ne traitait ses débiteurs, et retourna radieux à son comptoir, sans que la vue de ses balances chargées de monnaie d'or changeât le cours de ses préoccupations; la pensée de son fils s'alliait à des pensées de sang et de

vengeance.

Tout à coup une rumeur sourde , qui s'éleva dans les groupes du dehors au signal d'une cliquette, se répandit à l'intérieur de la Boîte-aux- Lombards, où chacun s'écartait en se couvrantle visage pour éviter le contact de Malaquet , qui la face violette et les vêtemens souillés pénétrait danslaboutiqueavectoute la dignitéde maître du logis. Personne n'osa manifester à voix haute la surprise et l'indignation que cette effronterie inspirait ; mais ce fut un cri général de réprobation, lorsque le ladre choisit entre les marchandises étalées une pièce de drap de soie écarlate qu'il jeta sur son épaule et emporta

tranquillement , quoique les assistans lui envoyassent des huées et des injures. Nathan s'arrachait ses derniers cheveux. Culdoë, immobile à son comptoir, ne songeait pas à poursuivre le voleur; un tremblement de rage parcourait tout son corps, et pourtant il lâchait de paraître calme; il était pâle et hagard; il sou^ riait en grinçant les dents.

— Compaings, ne vous ébahissez pas tant, dit-il d'un accent ému : ce ladre m'acheta ce drap écarlate, lequel vaut trois écus l'aune; il en fera des croix de Bourgogne , j'appréhende ! cuidiez-vous pas que ce fût un insolent larronneur? L'étoffe retournerait à qui lèvent mener pendre. Bien lui prend d'être ladre !

— Las! ajouta Nathan plus sensible à cejtte perte, j'accepterais néanmoins le drap des propres mains de la ladrerie. Trois écus l'aune, ce fin tissu de Venise! Plût à ma bourse que je les^ eusse !

€e Sire î>e la l)Di»rièrc.

La porte de l'étuve n'avait pas été ouverte depuis une heure que Benjamin était entré par l'entremise de Guillemette dans cet asile impénétrable aux hommes ; un double verrou , que madame de la Vodrière avait négligé de tirer , mettait cette faible porte à l'abri d'une surprise soudaine ; 'deux personnes occupaient l'étuve

124 LA DANSE MACABUK.

dont i'amour venait de changer la destination ordinaire : Jehanne, qu'un sommeil voluptueux accablait encore de plaisirs réels , les seins battans , la bouche pâmée , ignorante de sa nudité désordonnée, était sans mouvement renversée en arrière ; des paroles indistinctes murmuraient sur ses lèvres ; à ses genoux, Benjamin demandait grâce et la brûlait de ses baisers ; car il se reprochait son bonheur arraché par surprise, et le remords redoublait son amour ; il craignait d'éveiller celle qu'il avait outragée , et cependant il prononçait son nom avec ivresse ; il contemplait avec audace sa belle conquête ; il pleurait à la fois de tristesse et de joie , d'inquiétude et d'espoir. Alors il aurait voulu racheter de tout son sang une coupable violence , et ne devoir qu'à l'amour ce qu'il devait à d'odieuses machinations; il attendait dans une posture suppliante son arrêt et son châtiment.

Jehanne, que de vives sensation's avaient assaillie à travers ce sommeil factice, commença de revenir à elle; la puissance soporative du breuvage agissait encore sur ses sens ; elle avait perdu la mémoire du passé et la perception du présent; un nuage enveloppait son esprit et ses yeux qu'elle enlr'ouvrit pour les refermer lour-

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dément. Mais bientôt des baisers imprimés avec feu et les sons caressans d'une voix connue dissipèrent les restes de sa léthargie; elle vit, elle pensa , un cri d'effroi et de douleur annonça son retour à l'existence; elle repoussa fièrement les caresses qu'on opposait à ses rigueurs ; elle ordonna impérieusement à Benjamin de se retirer ; puis, s'apercevant qu'elle était nue, elle baissa la tête pour cacher ses larmes et sa rougeur ; elle se fit un voile de ses deux mains étendues ; elle implora la pitié de son amant.

— Sortez, messire, disait-elle d'une voix éteinte; à ce prix seulement je pardonnerai votre trahison malhonnête. Pour ma bonne renommée , je vous adjure de sortir sans que personne vous éclaire!

— Je m'en vais sortir tout-à-l'heiire , reprit Benjamin se rapprochant d'elle, car je mourrais plutôt que de vous déplaire; ains est-il vrai que tu me pardonnes mon injure, sinon mon fol amour?

— La très-sainte Vierge me pardonnerat-elle ! ah! méchant affronteur, qu'avez-vous faitPNe dites plus que vous m'aimiez, puisque me causez si grief dommage? Benjamin, mon ami , qu'as-tu fait ?

Jehanne , à qui la réflexion donna des preuves

î 26 LA. DANSE MACABRE.

trop certaines de son malheur, suffoquait de sanglots et se frappait le front contre les murs; son désespoir était sourd aux consolations de Benjamin, qui s'humiliait à ses pieds et semait les baisers au hasard; elle faillit une seconde fois être privée de connaissance, et l'imprudent jeune homme empêcha cet évanouissement lorsqu'il voulut en profiter; enfin , ce tumulte de regrets inutiles fit place à un chagrin plils paisible; Jehanne comprit qu'il fallait se résigner, et ses larmes qui continuaient à couler silencieusement se mêlèrent à celles de Benjamin tout prêt à expier sa faute par la récidive. Jehanne cependant, que tourmentaient des scrupules de confession , oubliait les dangers d'un tête-à-tête qui gagnait du terrain à chaque moment; elle se plaignait toujours et persistait dans sa prière que ses regards démentaient malgré eux ; Benjamin consentait à tout et n'obéissait à rien; le réveil allait absoudre le sommeil. Une chaleur presque intolérable s'exhala dans la chambre par les tuyaux et la boule de fonte qui devint toute rouge, parce que les étuvistes avaient allumé les fourneaux et les chaudières pour préparer de nouveaux bains.

— Benjamin , disait-elle avec une véritable anxiété , le vénérable père en Dieu mcssire

LE SIRF DE LA VODRIERE. II'J

Thibault, connaissant mon péché mortel, me refusera l'absolution et je ne pourrai faire mes pâques.

— Est-ce là douleur sans pareille ? chère belle , reprenait-il avec de fréquentes distractions; pourquoi confesser ce mystère amoureux? aussi bien je fais ma part de ce péché que je n'échangerais contre indulgence plénière.

— C'est adultère, messire, et je vous remercie de m'en alléger ; ains désormais évitez de me rencontrer et partez; je suis absente du logis depuis ne sais combien , et monseigneur s'ennuie du moindre retardement.

— Jehanne, c'est moi qui serai ton seigneur dorénavant, c'est moi qui t'aimerai , c'est moi ton époux de cœur et de corps ; l'autre n'étant que ton époux d'église , ton tyran domestique et fâcheux ennemi.

— Oh! non'pas, mon ami ; le sire de la Vodrière, noble homme et chevalier du roi, me tientpardroit de mariage, et je l'honore comme tel , en dépit de sa maligne jalousie dont le bon Dieu nous garde !

— Cordieu ! ce vilain jaloux qui t'épouvante, ma mie, n'entreprendra rien contre nos gentilles amours, autrement je le coucherais en

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terre de façon qu'il n'en sorte qu'au suprême jugement. Demain j'ouvrirai sa fosse...

— Cessez de moquer de la sorte, messire; il aura l'entendement perturbé à cause de mon absence indue; il s'en va venir apprendre de mes nouvelles ; adieu , mon ami cher, partez hâtivement î

— Çà , fausse amie , tu prétends que je parte et te laisse à la merci de ce vieil homme qui menace et dégaine son épée encontre loi , pauvre dame? s'il découvre nos ébats, possible est qu'il te tue?

— Assurément , Benjamin , et déjà il me pensa occire pour la grande amitié qu'il me porte, disant qu'il m'éviterait de souiller ma robe de chasteté et diffamer le los conjugal.

— Les démons d'enfer tirent l'âme du ventre de ce furieux ÎDonc je vais m'armer d'une dague émoulue pour réprimer son attaque et arrêter sa poursuite, car je vous emmène avec moi hors de Paris.

— Ne dites point cela , mon âmi , et trêve à cette raillerie : épouse et mère , je ne voudrais délaisser mon époux et mon enfant? O mon Dieu! permettez que j'appelle ma chambrière et ne demeurez davantage?

— Vous êtes mienne , madame, et je vous

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