‹ La danse macabreChapitre 20 sur 41 · LE SIRE DE LA VODRIÈRE · texte numérisé non relu

LE SIRE DE LA VODRIÈRE

range sous ma garde; Jehanne , tu es la plus avenante , la plus frisque, la plus jolie, partant la plus aimée, la plus estimée! Oh, dépêche de te vêtir et allons-nous-en ?

— Messire, vous ne le ferez pas, je vous assure; songez que mon pauvre enfantelet n'a que deux ans d âge , et que M. de la Vodrière se revengera par notre sang versé ! Accordezmoi merci en me laissant retourner en mon hôtel?

Au même instant la cliquette du ladre s'entendit dans le lointain; Benjamin, attentif à ces battemens secs et pressés qui se rapprochaient, ne répondit pas à la dernière invocation de Jehanne , dont le cœur battait plus vite que la cliquette : elle composa son visage d'après celui de son amant ; il s'était levé , elle se leva; il écoutait, elle écouta; elle reconnut la première une voix cassée qui s'harmoniait avec la musique du ladre; elle n'eut pas la force de prononcer un nom ; mais , l'index dirigé vers la porte , elle échangea un regard expressif avec Benjamin , qui cherchait une résolution que ce colloque animé ne lui inspira pas d'abord ; il tâtait ses habits pour y trouver des armes.

— Ladre maudit ! criait un vieillard en colère. Moi , sire de la Vodrière, noble personnage

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et chevalier, je te somme de ne pas interrompre mon chemin, sous peine d'être banni de la prévôté et vicomte de Paris.

— Déplaisant seigneur, repartait une voix enrouée , moi très-noble et très-puissant ladre , je vous invite à ouïr les conseils de ma cliquette et à vous sauver de l'air pestilentiel que j'exhale à Fentour.

— Arrière , mézeau pouri ! je requiers le passage de cette maison, où j'ai affaire présentement. Arrière ! sinon cette fine lame deviendra ladre en perforant tes tripailles, ord pourvoyeur de bordeaux !

— Pitié, mon révérend seigneur! je suis un pauvre souffreteux qui fis à pied le voyage de Palestine et de Rome : faites-moi l'aumône d'un denier, pour l'amour de Jésus crucifié, des douze apôtres et de M. saint Lazare , qui fonda notre état.

— Par ma barbe chenue î ce malin orateur et musicien pense-t-il me vaincre 'd'opiniâtreté ? Voici un sol parisis en pur don , afin que tu ailles braire ailleurs, et je t'offre un angelot pour dire ce que tu sais bien.

— Grâces vous soient octroyées d'en haut, digne et magnifique chevalier ! Certes, je sais bien que vous êtes le plus généreux sire, le plus

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amiable et îe plus glorieux; un chacun sait comme moi ce que vous êtes.

En grognant un panégyrique d'un ton lent et aigre-doux, Malaquet , sans discontinuer son monotone cliquetis , se coucha en travers de l'allée, dans la rue de la Baudroirie , entr'ouvrit sa robe , retroussa ses manches , et se gratta d'une main avec une effrayante activité; cependant sa peau paraissait blanche et same , sans aspérités , sans enflures eX sans boutons verts. Tous les passans fuirent à cet aspect , et le sire de la Vodrière , dont la fureur s'augmentait de ces obstacles , recula lui-même pour se préserver de la contagion que pouvait communiquer la poussière d'une peau lépreuse : il écumait en blasphémant ; il émoussait son épée sur le pavé , il tournait en bondissant, comme un chien autour d'un sanglier blessé ; mais il ne s'élançait pas. Guillemette s'était cachée à la venue de son maître , et Caillebotte n'osait délivrer les amans qui ébranlaient la porte fermée en dehors.

Le sire de la Vodrière , qui avait épousé en premières noces une demoiselle de laTrimoille, à laquelle succédait Jehanne Goutanceaux, était un grand officier du feu roi Charles VI, qu'il servit exemplairement jusqu'àsa mort, et depuis il

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ne s'attacha plus à la fortune des princes : il refusa les honneurs dont le roi d'Angleterre voulait le combler ; il ne s'associa ni au parti du dauphin, ni à celui du duc de Bourgogne ; il ne se compromit pas dans les factions populaires, et cette prudente insouciance lui réussit dans les troubles qui désolèrent la capitale : on ne l'exila point ; on ne l'emprisonna pas ; ses biens et sa vie furent respectés, et même Thôtel de la Trimoille, qui avait été confisqué par les Anglais, en i4^i> sur la famille de sa femme, lui fut rendu par faveur spéciale. Louis de la Vodrière était un de ces vieillards égoïstes et despotes qui rapportent tout à leur bien-être au détriment des autres ; il profitait des révolutions et des malheurs publics ; la démence de Charles-le- Bien-Aimé avait fait sa fortune. Après la mort de sa première femme , qu'il avait persécutée cruellement, il se remaria , malgré ses soixante ans , à une orpheline dont la beauté extraordinaire compensait la médiocrité d© sa naissance: le père Thibault, chanoine de Saïnt-Jacquesla-Boucherie , dut se repentir d'avoir sacrifié celle qu'il avait le droit de nommer sa fille, sans s'autoriser pour cela de ses cheveux blancs et de sa qualité de père-confesseur.

Ce mariage, qui comptait trois années d'é-

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preuves pénibles, n'avait pas réalisé le bonheur de deux êtres si différens d'âge, de caractère et de goûts : Jehanne , douce et naïve , aurait eu besoin d'un cœur qui comprît le sien, d'une existence où se reflétât la sien ne :maisloin de là; jeune et ardente, elle devint la compagne de la froide vieillesse; sa gaîté,si folâtre et si franche, prit là couleur sombre des murailles qui l'enfermaient ; la noblesse , le rang et les richesses attristèrent sa condition , par le regret des jouissances qu'elle ne pouvait se procurer. La jalousie de son geôlier s'accrut de jour en jour avec son désespoir , et le fils qu'elle mit au monde l'empêcha de mourir dans les larmes. Elle ne sortait que rarement de son hôtel dans la rue des Bourdonnais, accompagnée de son mari ou de Guillemette, argus femelle que la cupidité avait attirée dans son parti ; c'était son fils qui la consolait dans ses chagrins , qui l'encourageait à vivre ; elle passait les jours et les nuits auprès de son berceau, tandis que Louis de la Vodrière faisait sentinelle, l'oreille aux aguets pour veiller sur l'honneur de sa femme. Plusieurs fois ses soupçons le portèrent à de mauvais traitemens contre cette infortunée qui appelait la mort sous la pointe d'une épée nue. Depuis un mois, surtout, les promenades de Benja-

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min aux environs de l'hôtel avaient été remarquées, et la division des époux s'envenimait dans des querelles journalières, à mesure que Jehanne , lasse d'un esclavage si rude , était entraînée vers un sentiment de son choix, non sans remords ni terreur. La veille, au sortir du confessionnal , elle s'était promis tout bas d'éviter la dangereuse rencontre de ce jeune homme qu'elle avait imprudemment écouté; mais elle renia son serment, lorsqu'à son retour le sire de la Vodrière, sans égard pour le respectable ecclésiastique encore présent qui pleurait , la menaça , l'injuria et faillit la tuer. Le lendemain de cette scène , que le père Thibault termina par une allocution paternelle qui parut émouvoir l'odieux jaloux , Jehanne avait obtenu plus facilement la permission d'aller aux étuves ; mais son absence de plusieurs heures avait rallumé une rage assoupie , et le wsire de la Vodrière , à qui des avis officieux apprirent vaguement ce qu'il redoutait satis cesse , accourait pour laver son déshonneur dans le sang des deux complices.

Ce vieux gentilhomme était d'une taille que n'avaient pas courbé le poids d'un harnais ni la fatigue des guerres : sa maigreur provenait de cette jalousie incandescente qui le consumait :

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