LE SIRE DE LA VODRIKRE
.ses veux à fleur de tête flamboyaient en roulant clans leurs orbites vermillonnés ; ses lèvres épaisses et bleues saillaient toujours en moue silencieuse ; ses rares cheveux semblaient se hérisser, et son nez camard se dilatait par une grimace nerveuse. Il était vêtu comme un de ces petitsmaîtresqui àcette époquedésastreuse affichaient inie ridicule frivolité de toilette. Son chapeau de feutre à longs poils , relevé sur le devant , brillait de nœuds de perles et d'une aigrette de rubis ; son justaucorps de peau, étroitement serré , était caché par un pourpoint de satin vert , échancré autour du col, flottant au-dessus des reins, à ceinture de cuir et à doubles manches larges déchiquetées, traînant jusqu'à terre : ses chausses de laine amarante dessinaient des formes grêles que l'art du tailleur avait essayé de dissimuler , et ses pieds étaient à la gêne dans des souliers lacés qui meurtrissaient leurs durillons pour les allonger en les rétrécissant : son fourreau pendait vide sur sa cuisse gauche.
Malaquet tenait bon et obstruait le passage ,
agitant ses cliquettes, grattant tout son corps,
~ et chantait en chevrotant des refrains d'argot
])our étoufer les imprécations dont il était le
but impassible : la foule commençait à grossir
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de loi», et le sire de la Vodrière, partagé entre le respect fanatique accordé aux ladres et la crainte de la maladie , n'osait faire usage de son épée pour franchir le seuil de la maison ; néanmoins le sang refluait à son cerveau , obscurcissait sa vue, bourdonnait à ses oreilles , exaltait sa préoccupation furibonde. Le ladre, croyant avoir assez averti les amans, en leur donnant le temps de se séparer, jugea prudent de quitter la place vif plutôt que d'y rester mort; il rentra sa tête dans ses épaules et se lança, par une culbute habilement combinée, hors du rayon de l'épée dont il sentait le vent glacer sa joue ; son adversaire ne s'occupa point de l'atteindre et disparut dans l'allée, aux clameurs des curieux qui n'étaient ni moins tenaces ni plus rares qu'aujourd'hui dans les rues et les carrefours. Le ladre , qui ne se grattait plus, fut entouré d'un cercle de questions et assiégé de regards ; il s'obstinait à se taire.
Cependant Benjamin avait deviné l'imminence du péril , et le découragement muet de Jehanne , qui se tordait les mains , ajoutait une douloureuse distraction à la nécessité du moment. Elle se jeta dans les bras de l'auteur imprudent de cette situation critique , dont la mort et la honte devaient être le dénoue-
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ment; elle cherchait un appui suprême auprès de l'hoiTinie qui l'avait perdue. Elle ne proféra pas un reproche, pas une plainte: sa voix pouvait guider cette épée qu'elle voyait suspendue et prête à frapper. Elle dissuada même Benjamin de briser la porte en éclats, comme il l'avait tenté ; elle s'agenouilla et pria avec une ferveur délirante. Benjamin ne se résignait pas à donner sans résistance sa vie et celle de sa maîtresse : il errait autour de la chambre comme un tigre captif, serrant les poings, égratignant les parois , heurtant sa tête aux angles des murs , battant du pied, s'élançant , s'arrêtant, écoutant, soupirant et contemplant le morne abattement de Jehanne, qui s'était enveloppée de son voile comme d'un linceul, et attendait la catastrophe inévitable.
Soudain un espoir de salut vint luire à l'esprit de Benjamin , qui se brûla en touchant au hasard la boule de fonte rougie par l'action du feu; l'atroce douleur de la brûlure fut tempérée en même temps par une idée aussi heureuse qu'inopinée qu'il mit à exécution : il versa lentement sur cette boule enflammée de l'eau qui se co'ndensa en vapeur opaque : il ne distinguait pas même sa compagne à travers ce nuage qu'il épaississait à volonté. Alors il s'em-
pressa , confiant et joyeux, de rassurer la tremblante Jehanne, qui souhaitait être déjà morte pour échapper à l'affront d'un scandale public.
— Jehannette, ma dame d'amour, disait-il à son oreille en l'assourdissant de baisers , voilà de quoi nous sauver l'un et l'autre ; ton envieux jaloux n'a pas la visière qu'il faut pour voir parmi cette fumée.
— Las! bon Dieu! dites vos patenôtres, reprit-elle en se dégageant de ses embrassemens. Mon ami , confessez-vous de votre péché; car je sens venir le coup de la mort, et vous dévallerez au plus profond de l'enfer.
— Ayez cœur et courage, madame; apprétezvous à l'assaut. Pour ma part, je mettrai votre honneur en sûreté : et je veux ne baiser onc cette chère bouche , si je suis aperçu au sortir de céans. Adieu vous command' !
Benjamin jeta encore de l'eau sur la boule de fonte, qui frémit en déployant des tourbillons de vapeur, et il se posta derrière la porte , dont il retira les verroux avec précaution. Jehanne n'avait plus d'autre sentiment que celui de sa perte ; elle redoubla ses prières et ses signes de croix. Le sire de la Vodrière, qui avait traversé l'allée en aveugle, rencontra une masse animée qui rendit un gémissement : c'était Caillebotle que
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îa peur avait fait tomber en défaillance, et qui balbutiait l'aveu de son crime. Par bonbeur pour elle et pour les amans , ce mari offensé ne daigna pas l'entendre et la secoua brutalement, en lui criant d'une voix terrible .
— Orde vieille, concubine de Belzebut , Aseigne-moi en quel lieu je rencontrerai ma pute femme et son outrecuidé galant? je suis acerlainé qu'elle ne m'attend guère ; dépécbe d'ouvrir l'huis de l'étuve?
Caillebotte, qui fermait les yeux pour ne pas voir les éclairs d'une épée menaçante , se traîna sur les genoux jusqu'à la porte , qu'elle ouvrit avecunelenteurquen'accéléraientpoint les blasphèmes du sire de la Vodrière. Il se précipita en forcené dans l'intérieur de l'étuve , et Benjamin eut le femps de s'esquiver sans bruit avant que ses yeux se fussent accoutumés à cette vapeur qui l'enveloppait et le rendait lui-même invisible. Alors il referma la porte pour intercepter la retraite à quiconque se trouverait dans la salle , et il fouilla dans les recoins avec son épée qui grinçait contre la muraille. Mais la vapeur commençait à se résoudre en eau , et devenait plus transparente.
— Qu'est-ce , monseigneur ? se hasarda à dire Jehanne qui se convainquit de la fuite de
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son amant. Que voulez-vous de moi ? Voirement ne puis-je baigner et étuver sans encourir votre disgrâce ?
— Par le ciel et l'enfer! s'écria le vieillard qui ne découvrait personne autre que sa femme, oà donc est-il ? Serait-ce un sorcier qui s'évanouit? Certes, vous n'étiez pas seule en ce bouge, m'a-t-on dit? Ne meniez plus à cette heure qu'il faut mourir.
— Mourir î mon bon seigneur! J'ai vu en songe la nouvelle embûche que vous me dressez, et je sens une joie extrême d'aller de vie à mort pour finir mes martyres. Tnez-moi , s'il vous plaît, et je vous dirai un grand merci.
— Oui , téte-dieu , je vous tuerai , madame l'amoureuse ; mais d'abord je veux tuer votre beau mignon. Ainsi déclarez où il s'est musse? Jehanne , fausse et scélérate , que fais-tu céans depuis trois heures pleines ?
— Eh quoi ! le temps s'écoule de cette vitesse ? Je prenais le bain, seigneur, et , Guillemette étant retournée au logis savoir comment allait mon cher fils , je dormais quand vous m'avez éveillée.
— Jehanne , tu as trahi la foi conjugale ; malheur à moi, malheur à notre enfant, malheur à toi-même! Lorsque nous serons ensemble
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dedans la fosse, toi jeune et moi vieil, nul amoureux du moins n'enviera mon lit fidèle.
Le sire de la Vodrière , absorbé par un sombre pressentiment , remit son épée dans le fourreau , et ordonna froidement à sa femme de s'habiller. Ils sortirent tous les deux des étuves, elle troublée et rougissante, lui sévère et pâle. La foule, qui s'était aggloo^^rée dans la rue de la Baudroirie , leur servit d'escorte jusque dans la rue des Bourdonnais, avec des grimaces, des rires et des huées.
VIIÏ.
Cj^atel îre la «rimaille.
Dans la rue des Bourdonnais, qui s'appelait au treizième siècle rue Adam Bourdon et sire Guillaume Bourdon , la maison de la Couronne (Tor, au numéro 1 1 , qui , habitée aujourd'hui par des commerçans, fait encore l'admiration des artistes, a porlé successivement les titres d'holcl de la Trimoille et d'hôtel de Bellièvre. C'était le
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doraaineseigneurialetlefiefcleia TrimoilIe,dont relevaient plusieurs maisons des rues environnantes. Cet hôtel est mentionné en divers endroits de l'histoire de Paris : Guy de la ïrimoille, chef de cette illustre famille du Poitou , y demeurait en iSqS , après l'avoir achetée de Philippe , duc d'Orléans , frère du roi Jean ; l'évéque de Liège y logea avec ses officiers en 1409, lorsqu'il amena une armée au service du duc de Bourgogne ; plus tard, Antoine Dubourg, chancelier de France, l'occupa ; et ensuite le président de Bellièvre le transmit à ses descendans. En i438, il appartenait à Louis de la Vodrière , chevalier, qui s'en était emparé , à lafaveurde la confiscation des Anglais, l'an i/i^\, et qui en payait la rente à l'héritier direct Jean de la Trimoille , seigneur de la Jonvelle , maître d'hôtel et premier chambellan du duc de Bourgogne. Ce grand hôtel, qui, loin d'être encaissé entre des murs mitoyens , avait alors large part de jour et de soleil , aboutissait à la rue Tirechape et s'étendait le long de la rue de la Charpenterie , maintenant rue Bétisy ; une galerie, un pré, un jardin, et des fontaines alimentées par les eaux de la ville, complétaient les bâtimens recrépis et badigeorniés , qui composent trois côtés d'une cour carrée où l'on entre par
l'hôtel de la TRIMOILLE. J ^^
vme voûte sombre, ouverte sur la rue des Bourdonnais. Des arcades ogives, qui formaient le péristyle du rez-de-chaussée , ont été murées et percées de croisées bourgeoises; mais les architectes modernes, qui d'un palais firent un magasin , oublièrent de détruire ies nervures saillantes des arceaux, les sculptures délicates des corniches et l'arabesque léger qui brode la frise et l'entablement de l'ancien édifice. Cirjq journées de maçons suffiront pour effacer ce qui reste de l'hôtel de la Trimoille , et pour l'appareiller avec les maisons voisines que Philippele-Bel eut le mauvais goût de visiter malgré le voisinage delà Fosse-aux-Chiens, hideuse et puante voirie, aujourd'hui cul-de-sac des Bourdonnais. Mais peut-être les arts protégeront-ils, à défaut du gouvernement, cette tourellegothique à peu près intacte qui s'élève à l'angle de la cour ; ce précieux bijou, en pierre ciselée et découpée , a plus de six toises de hauteur et se termine par une calotte de plomb , que dérobent a l'œil les ornemens d'architecture; deux arcades à ogive fort pointue , conduisent à un escalier en spirale qui monte au sommet de la tour et communique à un corps-de-logis neuf; le premier étage , éclairé par une seule fenêtre ogive, ne contient qu'une chambre ovale , et la lucarne
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du second n'annonce pas que cette tour ait changé d'aspect ni d'usage ; l'escalier qu'elle enferme devait correspondre avec plusieurs bâtimens qui n'existent plus. On remarque surtout les figures en bosse d'hommes et d'animaux, les fleurons en relief et les plates-bandes enjolivées qui décorent l'extérieur de ce petit donjon , comme un ouvrage d'orfèvrerie.
C'était dans la chambre du premier étage que Jehanne de la Vodrière pleurait ou baisait son fils, qui ne comprenait rien à ses larmes et lui souriait , le jeudi matin de la semaine sainte. Depuis son retour des étuves, elle n'était pas sortie de l'hôtel dont la porte- cochère semblait condamnée à ne s'ouvrir jamais; l'appartement qu'elle avait occupé dans l'aile qui regarde la rue des Bourdonnais était abandonné sous prétexte qu'on y respirait mal , et les volets fermés interceptaient la vue des alentours. Jehanne , emprisonnée par son mari dans cette étroite cellule, avait trouvé moyen d'avertir Benjamin de sa rigoureuse captivité , en le suppliant de ne pas s'exposer à paraître dans le voisinage, de peur d'être reconnu ; elle était nuit et jour observée comme une prisonnière d'état, et son mari, qui avait perdu le sommeil avec le repos d'esprit, se promenait sans cesse dans la galerie,