‹ La danse macabreChapitre 25 sur 41 · L HOTEL DE LA. TRIMOILLE. 1D · texte numérisé non relu

L HOTEL DE LA. TRIMOILLE. 1D

sentiment, elle effleura d'un baiser la joue potelée de l'enfant endormi. Celui-ci s'éveilla en criant et en tendant les bras à sa mère qui s'éloignait le cœur oppressé.

Dès que Guillemet! e eut vu disparaître sa maîtresse voilée, et son maître qui n'oublia que son épée, par la précaution que le père Thibault avait eue de la serrer, elle fit un bond après lequel son embonpoint eut peine à reprendre son équilibre ; et , sans se soucier des cris redoublés de l'enfant abandonné dans son berceau , elle visita la cuisine et le cellier pour y dérober un jambon , un pâté , un pain blanc et trois pots de vin qu'elle goûta. Mais l'enfant, dont le désespoir augmentait en pâmoison , criait si fort, qu'elle courut à lui en jurant, le frappa brutalement et l'emporta dans ses bras pour Tapaiser par le mouvement et la distraction ; elle entr'ouvrit la porte de la rue des Bourdonnais , et porta sa vue aussi loin qu'elle pouvait s'étendre vers la Lingerie , afin d'apercevoir le ladre son ami, qui lui donnait rendez-vous chaque jour dans la Fosse-aux-Ghiens ; mais le ladre ne se montrait pas encore, et la cliquette n'annonçait point son approche à travers le bruissement de la foule au cimetière des Saints- Innocens; elle maudit ce retard et s'assit sur

iGo LA DANSE MACABRE.

un banc de pierre qui conservait une inscrij>tion de tombeau, le regard fixe, l'oreille tendue, et sur ses genoux l'enfant , qui se plaignait en appelant sa mère ; Guillemette l'effrayait de sa grosse voix , et même lui détacbait des coups capables de le briser comme verre.

Une femme à capuchon rouge , qui traînait sa difforme obésité , arriva par la rue de la Limace, alors rue de la Place-aux-Pourceaux ; elle allongea la tête en tous sens pour s'assurer que les environs étaient déserts, les boutiques et les portes fermées ; elle écouta la tête basse et longea les maisons de la rue des Bourdonnais. G'étaitGibornequialladroità Guillemette, que les plaintes de l'enfant ne dérangeaient plus de son amoureuse préoccupation.

— Ma bonne et pitoyable dame , dit la bohémienne de sa voix sépulcrale , depuis trois jours entiers que je pâtis la faim de maie rage, octroyez-moi , pour me relever de jeûne , la pitance d'un chien, que Dieu vous rende?

— Je ne fais d'aumônes qu'aux serviteurs de la leligion , reprit distraitement Guillemette ; si vous jeûnez de jour, vous gargouillez de nuit avec les truands vos compères, mesdames de la besace; buvez du meilleur.

— Voilà une fine languarde, répliqua l'autre

l'hôtel de la TRIMOILLE. l6ï

d'un ton délibéré, et faisant l'agréable : gageons, pour une tranche de jambon ou bien un pan de saucisse , que les lignes de votre main promettent moins d'heur qu'elles ne tiennent?

— Pardiquesî tu sais la coutume de Bohême, ma compagne, dit Guillemette touchée de la flatterie. Vois, mon ami va venir banqueter, et je t'invite à demeurer pour avoir part à la chère-lie et aussi pour regarder dedans nos mains. '•'

— Merci de Thonneur que vous me faites , madame ; je paierai de beaux contes votre hospitalité : mais, en vérité, mes entrailles aboient la famine, et je serai morte sans remède à l'heure du repas.

Giborne eût bien souhaité que la chambrière lui confiât l'enfant pendant qu'elle irait quérir des alimens ; mais Guillemette , dans son empressement à obliger l'adulatrice mendiante , ne songea pas à lui demander ce service : elle courut, malgré son fardeau incommode, et revint avec le pain , le vin et le jambon qu'elle étala sur le banc en guise de table. Giborne , dont l'estomac insatiable était plus profond que la poche d'un moine , n'attendit pas la permission de son hôtesse pour attaquer le solide et le liquide; elle se comporta si goulûment que les morceaux

se succédaient dans sa bouche plus vite que les paroles hors de celle de Guillemette , qui admirait ce prodigieux appétit , sans prendre garde que Tenfant ébahi se souvenait de n'avoir pas déjeuné et s'agitait pour atteindre unebribe de pain que lui montrait la bohémienne. Cette affamée se passait de couteau , de verre et de serviette ; le vin était tari , le jambon n'avait plus que le manche , et le pain ne laissait que des miettes imperceptibles. Eli j; eût aisément recommencé cette expérience de voracité , que Macabre réduisait au régime le plus frugal. Elleégoutla la bouteille, elle rongea l'os du jambon,elle ramassa les miettes, et toujours elle guignait de l'œil l'enfant que terrifiaient son visage verdâtre et sa coiffure rouge. Guillemette se délectait à observer avec quelle rapidité s'engloutissaient les préliminaires du festin qu'elle avait offert à cette diseuse de bonne aventure. Elle narra ses amours , ses intrigues , ses profits , tandis que Giborne dévorait des yeux l'enfant qui, pour échapper à la fascination , se tordait dans les bras de l'insouciante chambrière.

Tout à coup elle vit venir , de la rue des Déchargeurs , son ladre qui , sans cliquette ni barillet, entra dans la Fosse-aux- Chiens, cet infect entrepôt des ordures de passage et des

l'hôtel de la. trtmoille. i63

charognes de rencontre : elle eut beau l'appeler par son nom , il ne tourna pas la tête de son côté. Elle oublia que ce cul-de-sac ou rue sans chef nsi\3iit pas d'autre issue , et elle s'émut de cette disparition au point d'en chercher la cause peu équivoque. Elle remit l'enfant, bleu de convulsions , à la bohémienne , et se dirigea en hâte vers la Fosse-aux-Chiens , où Malaquet avait fait une pose. Giborne entortilla l'enfant dans sa robe pour étouffer les cris qu'il jetait, et, s'assurant que personne n'avait pula voir, elle s'achemina vers la Boîte-aux-Lombards, par la rue delà Gharpenterie , hâtant le pas, ménageant son haleine et abaissant son capuchon.

Bientôt Guillemette reparut avec le ladre, qui s épanouissait comme une huître au soleil et marchait en se souriant à lui-même. Il sortait du cabaret où ses attributs de ladre étaient restés en gages pour payer son écot ; il était si enluminé qu'il semblait avoir une lèpre de vin; cependait il avait sauvé la moitié de sa raison en perdant son bagage , que les rubis de son nez n'avaient pu racheter ; il s'exposait à la prison et à l'amende , même au bannissement. Sa sensible chambrière lui reprochait si vivement son imprudente ivrognerie qu'elle n'eut pas la moindre réminiscence de l'enfant et de la

l64 LA. DAJYSE M4CABRE.

bohémienne; elle introduisit Malaquet dansThôtel de laTrimoille , et ferma la porte après lui , de peur que les voisins ne fissent un mauvais parti au ladre sans cliquettes. Celui-ci ne parlait que déboire et manger , furetant des narines comme un chien à la piste.

— Corps de cagotî dit-il par un retour dldée: mon Benjamin s'ennuie de ne point voir sa dame , et prétend qu'il la ravira par force , tuant le mari et quiconque lui fera obstacle. Annonce ceci à ta maîtresse.

— Mordienne ! reprit-elle dédaigneusement, ne sais quelle fantaisie t'a si bien amouraché de ce fossoyeur, qui n'a de quoi récompenser nos bons offices; souventesfois j'ai honte de servir ses amours.

jfiif— Dea , vilaine bagasse! Benjamin m'agrée plus que toi-même; et ne l'aimerais davantage , s'il fût mon propre fils. C'est affection réciproque : il s'intéresse à ma bonne santé , il boit en mon verre , il me choisit en son cimetière la plus chaude place au soleil ; il boute sa main en la mienne, il m'oblige de sa bourse, il écoute mes folies , il rit de mon rire , il n'appréhende ma ladrerie : de vrai, je ne suis ladre que des cliquettes et du baril.

— Adieu ma vie ! s'écria Guillemet te déclii-

l'hôtel de la TRIMOILLE. ï65

rant sa coiffe et courant à la porte : monseigneur! madame! la bohémienne a volé Fenfant! — Foi de ladre vert ! dit Malaquet approchant de ses lèvres un pot de vin qu'il épuisa en deux traits : ce n'est rien qu'un enfant ; si le moule existe , Benjamin y besognera.

(a JSamt macabvt.

DÈS le point du jour , qui se levait clair et resplendissant , la foule se pressait autour du cimetière des Saints-Innocens , où ne furent admis que les morts et leur cortège jusqu'à onze heures ; fossoyeurs , prêtres et parens se dépêchèrent de remplir leur devoir pour céder la place aux spectateurs qui affluaient de tous

j68 la. danse macIbre.

Jes points de Paris et des environs. La danse macabre occupait tellement les esprits et les conversations, que personne n'eut l'idée de compter les bières qu'on apportait processionnellement de quatre côtés ; cinquante corps furent reçus à péage par maître Croquoison , qui, moins ennemi des chrétiens qu'ami de l'argent, se félicitait des progrès de la contagion. Nathan, d'une fenêtre haute de la Boîte-aux- Lombards , enregistrait les linceuls qui devaient lui être vendus , et s'étonnait qu'un seul homme pût dans l'espace d'une nuit dépouiller tant de cadavres. Autour du cimetière c'étaient des élans de folle joie, des cris insensés, des chansons en divers patois, des jurons, des proverbes relatifs à chaque profession, des grimaces et des rires. X)n ne songeait pas que la peste ravageait les hôpitaux et l'Hôtel-Dieu, que les quartiers Saint-Denis et Sainte-Opportune en étaient attein ts ; que chaque nuit le prévôt de Paris, Ambroise de Loré , faisait jeter dans la Seine ou enterrer secrètement les victimes de cette mortalité; que les Écorcheurs , ramas de brigands de tous les pays , recommençaient leurs atrocités dans les campagnes; que les cavaliers anglais venaient piller les convois de vivres sous les murs de la capitale ; que cette grande ville

n'avait de garnison que le guet ; que le roi n'était pas disposé à quitter Bourges; que la" famine de 1434 allait reparaître avec ses horreurs; que, la veille, les marchés manquaient de blé; que les usuriers sortaient de leurs repaires comme des nuées de corbeaux ; que les factions se remueraient à la faveur des calamités publiques: on ne songeait pas même au jeudi saint , di blanc jeudi. La fange de la population était montée à la surface , tant la curiosité avait troublé jusqu'au fond Paris immobile et endormi depuis deux ans. Les Cours des Miracles avaient vomi leurs hiérarchies de gueux et de larrons plus horribles que leurs horribles noms , la plupart ivres, tous souillés de haillons, étalant leurs infirmités postiches, et implorant l'aumône par des plaies, des convulsions , des indécences et des tours d'adresse. Les bourses, les joyaux et les manteaux fournissaient déjà une proie facile aux tireurs de laine. Les faux boiteux , les faux muets et surtout les faux aveugles se montraient les plus empressés à pénétrer dans le cimetière, que gardaient les sergens du Châtelet, auxquels Macabre payait une taxe et le dîner. Les rues de prostitution avaient lâché leurs femmes dissolues, conduites par des matrones, vêtues, de soie et de fourrures, étincelantes d'or-

I no LA DANSE MACABRE.

févrerie, malgré les ordonnances tombées en désuétude , ayant la gorge découverte, portant des missels et des chapelets. Une innombrable variété de vendeurs ambulans s'aventuraient dans la presse avec leurs boutiques et leurs crieries bizarres ; mais l'instant n'était pas favorable à leur commerce, et les marchands de reliques ne fixaient pas même l'attention, en dépit de leurs robes de pèlerin, de leur bourdon, de leurs coquilles et de leurs merveilleux récits. Seulement, Xoublier et le pâtissier trouvaient le débit des chaudes tartes , chauds pâtés y chauds gâteaux et oublies ; le mercier, qui vendait une singulière quantité d'affiquets de toilette et de luxe , voyait aussi ses marchandises entourées d'un triple cercle de chalands. Les écoliers, qu'accompagnait partout le désordre , agaçaient les femmes , chatouillaient les filles , battaient les maris, et, toujours criant, toujours frappant, perçaient le plus épais de la foule , comme des coins qui s'enfoncent dans le bois ; ils escaladaient les charniers en s'aidant mutuellement, et se rangeaient au faîte du toit sans acquitter le prix du spectacle. Les sergens avaient beau leur enjoindre de descendre ou de payer : ceuxci répondaient en montrant les dents, les poings et le res*le.

A onze heures sonnant, les portes furent ouvertes , et les crieurs des morts , que Macabre employait de préférence à son service , eurent beaucoup de peine à percevoir l'impôt de six deniers par tête , comme les receveurs de gabelles royales dans un marché. Les sergens n'osaient se servir de leurs boulaies afin d'arrêter ceux qui se dispensaient de mettre la main à leur escarcelle pour solder le droit , et la confusion devenait si grande que tout le monde entrait gratis. Les barrières solides qui protégeaient le comptoir des percepteurs craquaient à chaque instant sous les vagues houleuses de la multitude qui s'engouffrait dans le cimetière. On voulut refermer les portes qui servaient de digues à ce débordement; les portes furent arrachées de leurs gonds et emportées par le flot populaire; mais la tranquillité se rétablit pourtant lorsque tous les gens qui aiment à prélever leurs plaisirs sur le public, eurent accaparé les meilleures places; on raffermit les barrières , on fit reculer la masse inoffensive à coups de boulaies, on releva les bureaux d'octroi , et les bourgeois , que n'influençait pas le mauvais exemple , ne s'offensèrent pas de la brutalité des sergens par amour de l'ordre , et payèrent scrupuleusement , tandis que douze

17a LA DANSE MACABRE.

cents vauriens , qui les avaient devancés par la force de leurs bras nerveux ou la souplesse de leurs jarrets, se moquaient de tous les nouveauxvenus; la recette ne rencontra plus d'obstacles, quoique le cimetière ne fût point assez vaste pour contenir quinze mille curieux de tout âge, de tout sexe et de tout rang, quoique les morts y fussentplus nombreux que lesvivans. L'affluence était si considérable que les percepteurs imaginèrent d'étendre leur location sur la rue pour réparer les non-valeurs, et finirent par changer leur comptoir en échafaud réservé , pendant que d'autres spéculateurs intelligens faisaient de leurs épaules un amphithéâtre. Ces honnêtes crieurs , convaincus qu'à moins d'élargir le terrain , il était impossible de tirer un denier de plus, allèrent par la rue de la Ferronnerie, remettre à l'impatient Macabre le produit de la journée, et se rendirent à la taverne prochaine pour humecter leurs gosiers desséchés; les sergens les rejoignirent bientôt , renonçant à maintenir la police parmi cette fourmilière compacte et mouvante qui avait pour eux des étreintes mortelles.

C'était un spectacle plus étrange , plus pittoresque et plus animé que la danse macabre, celui que présentait le cimetière des Saints-Ir>-

nocens , avant la représentation. Les hautes maisons jenvironnantes étaient les gradins du théâtre qui déployait à leurs pieds son cirque confus et tumultueux ; ces maisons, qui avaient Tair dé se hausser pour voir Tune pardessus l'autre, se hérissaient de têtes et s'illuminaient d'yeux; les fenêtres livraient passage à des milliers de regards dont l'échafaud de Macabre était le centre unique; les combles et les cheminées , les pignons et les gouttières avaient leurs spectateurs assis, couchés, debout, suspendus comme les statues de saints et de diables d'une cathédrale gothique. Dans les rues voisines circulait lentement un fleuve de peuple, qui luttait contre le reflux, roulait d'une muraille à l'autre , et n'attendait qu'une issue pour s'élancer en torrent ; les couleurs, les formes et les figures se confondaient dans ce chaos flottant , et il en sortait un bruit pareil à celui d'une fournaise embrasée ; les rayons du soleil , les reflets métalliques et les nuances moirées des étoffes se combinaient en éclairs qui parcouraient la superficie ondoyante de la foule. Quant au cimetière , il offrait une mosaïque mobile de fronts , de cheveux , de bonnets et de différentes coiffures, sous laquelle avaient disparu les tombeaux piétines, renversés, brisés et

enfouis : cette foule de l'intérieur était moins turbulente, moins changeante, moins vivace, que celle du dehors , qui passait et se renouvelait sans cesse. Ici l'inquiétude, la colère, le désappointement manifestés par des ruades, des injures et des efforts inouis ; là l'espoir du plaisir, la gaîté et le contentement, exprimés par des chansons, des entretiens et une attitude paisibles. On n'avait garde alors de penser qu'on marchait sur les os d'un père , d'une mère , ou d'un aïeul; le culte de la mort n'était inventé que pour les grands et les riches. L'auditoire s'était mis à son aise , et chacun avait choisi sa place selon l'ordre de son arrivée; les inégalités du terrain ne rendaient pas ce choix inutile , et les croix de pierre, les monumens et les chapelles avaient été d'abord envahis, ainsi que toutes les galeries des charniers , dont la couverture ployait sous le poids des assiégeans ; la tombe de saint Richard n'était pas respectée et tenait lieu de piédestal à une vingftiine de filles folles de leurs corps. L'église des Saints-Innocens portait des hommes comme un arbre chargé de fruits; les uns à cheval sur les arcs-boutans , les autres accrochés aux corniches à la façon des larves sculptées qu'ils embrassaient; ceux-ci allongeant leur tète au dessus d'une

LA DANSE MACABRE. lyS

tête de gorgone ; ceux-là cachés entre les aiivens du clocher ; enfin la tour de Notre-Damedu-Bois , qui était à l'abri de l'escalade , ne dut qu'à la résistance de sa porte ferrée , l'intégrité du séjour de Macabre.

Le sire de la Vodrière regretta bientôt de s'être engagé avec sa femme au milieu de cette cohue qui les ballottait en tous sens, les forçait d'avancer ou de reculer, et grondait autour d'eux comme un ouragan lointain ; mais il eût fallu marcher sur un pavé de têtes remuantes pour sortir de ce tourbillon qui s'agrandissait de plus en plus en rallentissant ses mouvemens; le cimetière était si plein que les trépassés se trouvaient moins gênés dans leurs sépultures , et les murs des charniers semblaient prêts à s'écarter par ce levier vivant. Jehanne était moins effrayée que ne le sont ordinairement les femmes dans un danger apparent et continuel. La rude pression de la foule , l'insolence verbeuse du vulgaire , le contact répugnant de la populace, les meurtrissures même de certains doigts crochus, rien n'avait pouvoir de distraire son attention qui se portait en longs regards sur le front éblouissant de cette multitude; le sire de la Vodrière, au contraire, éprouvait une anxiété croissante qui prenait l'expression la plus bourrue et la

inG LA DA.NSE MACABRE.

plus morose; il maudissait tout bas la danse macabre, et la fantaisie imprudente deJehanne; il tourmentait celle-ci par des récriminations, des injonctions et des caprices qui s'adressaient à chaque coup d'œil , à chaque geste , à son silence comme à ses paroles; il l'observait avec une jalousie minutieuse , et veillait à ce qu'elle ne souffrît pas d'un grossier voisinage; il repoussait un coude pointu, détournait une main officieuse , intimidait des yeux trop hardis , étudiait les pensées sous les physionomies et produisait l'effet de la Méduse mythologique sur tous ceux que charmait la grâce de sa femme voilée ; il se sentit un peu rassuré lorsqu'il.parvint à se frayer un passage jusqu'au petit guifs,où deux truands adossés contre la muraille lui cédèrent leurs places pour quelque monnaie ; ils étaient vis-àvis le théâtre, et dominaient les plus hautes têtes par l'élévation du sol à cet endroit. Le sire delà Vodrière se féhcitant de mettre en sûreté ce qu'un rempart de pierre protégerait mieux que la garde d'un argus , établit Jehanne derièrelatourdeNotre-Dame-du-Bois,et se planta 3vant elle pour défendre son bien de tout côté; il s'aperçut en gémissant, que dans le trajet elle avait perdu son voile, et que sa beauté éveillait un murmure flatteur qui gagnait de

LA. UANSE MA.CABHt. I-y^

proche en proche, attirait tous les yeux vers ce but unique ; il pâhtde colère et s'agita pour se donner une contenance distraite; Jehanne n'avait pas rougi, tant son esprit était loin de cette admiration universelle , qui ne valait pas pour elle un seul regard de Benjamin.

— Sur votre âme î lui dit-il à demi-voix en la pinçant au bras, vous devriez vêtir la livrée de vergogne? Voici que ces manans s'aveuglent à vous regarder. Qu'avez-vous fait de votre voile?

— Il sera tombé démon chef, réj3ondit-elle en le cherchant toute rouge et toute émue , ou bien quelqu'un l'aura dérobé dans la presse; excusez-moi de la négligence , mou cher seigneur.

— Corps (le géline! c'est une noble dame, disait-on dans les groupes : elle est plus gorgiase qu'une princesse porte-couronne. Saint Guerlichon lui soit en aide ! elle mourra pucelle avec ce vieil époux. Nenni, compaing, elle a progéniture masculine du sire de la Vodrière.Oh! le méchant loup, qui mord de la prunelle! Il semond sa femme d'être si gente. Foi de moi ! si j'avais tel fâcheux mari , je le ferais marri d'autre sorte. Enné! cuidez-vous que la dame ait faute de picotin amoureux? Oui-dà , elle se revenge des tyrannies de ce cerf tanné,

jrj^ I.A DANSE MACABRE.

et je tiens qu'elle a un ami , voire deux, sinon davantage. Pâques de soles! je voudrais pour mon purgatoire régner dessus ce friand musequin ! Bec de cigogne ! résigne-toi de n'en avoir onc que l'appétit. Cap de diou ! la caquesangue trousse le galant qui m'ôte la vue de ce chefd'œuvre ! Messire , votre plumail est digne d'émoucher un roi de Gastille? Qu'est-ce? Eh! voyez-vous pas? Sang Dieu! que vous ont fait mes côtes poiu' les rompre ainsi? Bren, compère , vous seriez plus aisément un petit dedans votre boutique. Par la merdé ! je me soucie d'une belle gouge, autant que d'un pet. Ohé! la danse, et le jeu ! Par la croix de Saint-André ! Macabre estai retourné aux Anglais? d'où vient que moult il tarde à entrer en danse? Patientez le temps de dire une patenôtre de singe. Bé ! chapeau bas! Sdence, papegaux en cage! de la bouse de vache pour leur clore la gargouille î Vienne le tourmenteur-juré couper ces chefs qui sont si haut portés ! J'ai la langue qui pèle de soif! Jouez, ou restituez l'argent! Oyez le rebec! los à Macabre ! Noël! noèl !

Le sire de la Vodrière , qui feignait de ne rien entendre des impertinences qu'on débitait à la ronde sur son compte , changeait de posture et de visage à chaque instant pour dissimuler son

embarras, jusqu'à ce que les horloges sonnant une heure aux églises eussent ramené tous les regardsdansla direction du théâtre; il se remit du trouble visible que les propos des assistans lui avaient causé, et il profita du moment de tumulte qui précédait le spectacle pour quereller impitoyablement Jehanne , qu'il accusait d'avoir provoqué exprès cette scène injurieuse. Elle répondit par de grosses larmes qui n'attendaient qu'une occasion pour se répandre ; elle n'avait rencontré que des figures inconnues : Benjamin était absent. Le sire de la Vodrière lui sut gré d'un repentir qu'il jugeait réel à ses paupières humides, à son sein agité et à ses profonds soupirs ; il la consola d'un ton propre à redoubler sa tristesse, et il se promit de continuer la querelle à leur retour, qu'il eût souhaité pouvoir accélérer, quoique Jehanne fût soumise à une règle de conduite sévère , qui lui demandait raison d'un regard , sinon d'une pensée. Jehanne regardait sans voir, écoutait sans entendre , et jouissait de cette inaltérable hberté de l'âme qui lui rendait présent le souvenir de Benjamin en face de sou odieux despote; elle trouvait le bonheur dans son imagination.

La représentation commençait , au signal

- l8o lA DANSE MACABRE.

d'une symphonie lugubre et solennelle , exécutée par un musicien invisible qui se cachait dans la loge gauche de l'échafaud. On réclama de toutes parts le silence , avec un bruit prolongé qu'eût à peine dominé le fracas du tonnerre; mais le calme le plus attentif se reposa par degrés sur l'assemblée , qui ne vivait plus que par les yeux. De vagues imprécations circulaient encore contre les hautes tailles et les hauts bonnets ; on se dressait sur la pointe des pieds , on tendait le col en avant : la moitié des spectateurs voyait peu ou point; mais ceux-ci se résignaient en se promettant toutefois de venir plus tôt à la seconde journée, qui devait avoir lieu le mardi de Pâques. Plus de cinquante mille personnes étaient là, bouche béante , oreilles écarquillées et prunelles dilatées ; un bourdonnement d'impatience roulait sans interruption dans les rues obstruées, d'où partaient des lamentations de femmes et d'enfans. Le cimetière bigarré et chatoyant avait repris son immobilité muette, et ce terrain factice se tassait sous le poids immense avec des craquemens sourds ; dix siècles étaient foulés aux pieds.

L'échafaud de Macabre était à découvert , sans ciel et sans rideau; la décoration du fond, à demi effacée par Tusage et l'humidité , réunissait les

LA DANSE MACABRE. l8l

indications de lieux nécessaires aux changemens des scènes; le peintre avait jeté, pèle mêle sur la toile, sans observer les lois du dessin et de la perspective, églises, palais, champs, maisons, forets, plaines et montagnes, avec un rouleau sortant de la bouche du soleil , pour annoncer que cette peinture signifiait le monde terrien. Pendant la symphonie, qui, tour à tour suave et terrible , imitait les rires et les sanglots, les chants des anges et les cris des damnés, deux hommes burlesquement déguisés en diables , avec des masques à barbe , des cornes de taureau et une queue de vache, déployèrent deux placards , dont l'un portait la composition des danses de la première journée, et l'autre , quatre rimes d'avis au public, dans lesquelles Macabre se montre poète et philosophe :

La dance macabre s'appelle Que chacun à dancer apprent ; A l'homme et femme est naturelle :

Mort n'épargne petit ne grand.

Quand ces hérauts diaboliques se furent retirés , une voix grave et formidable appela trois fois le Pape^ comme une trompette du jugement final. AuvSsitôt Macabre parut, son rebec à la main , jouant un air d'exultation religieuse qui

iSa LA. DANSE MACABRE.

eût ravi en extase les séraphins, et gambadant de façon que ses os harmonieux mar^ quaient la mesure. Cette apparition fut suivie d'une rumeur de surprise et d'effroi qui se communiqua avec une spontanéité électrique même parmi les plus empêchés d'en voir la cause : on eût dit que le cliquetis osseux du jongleur avait un écho à la porte Saint-Denis et au Pont-au-Change. Les femmes se couvraient les yeux avec Jeurs mains, et bientôt après la cuposité écartait leurs doigts entre lesquels l'horreur semblait plus supportable. Chacun s'étonnait tout haut , questionnait son voisin, se signait, adjurait Dieu et ses saints, riait , frémissait , et ne se rassasiait pas de regarder. Macabre, en effet, eût épouvanté un mort ; car les morts habituellement ne dansent pas en sonnant du rebec , et Macabre avait réalisé une si hideuse illusion , qu'on le soupçonna d'avoir quitté sa bière pour jouer son rôle. Il était entièrement nu, sauf un linceul assujetti autour des reins par une décence inutile , et flottant sur ses épaules ; un lambeau de cuir ensanglanté pendait pour imiter la place du ventre ouvert et les entrailles à jour , selon l'usage convenu de caractériser la Mort. Cette fantastique nudité mettait en relief les formes

aiguës du squelette , le parchemin terreux qui l'enveloppait, et l'alliance bizarre de la mort avec la vie.

Macabre, sans se déconcerter de l'accueil bruyant qu'il recevait , tira de son rebec des accens si majestueux, que l'auditoire, saisi de respect , se fût prosterné s'il avait pu bouger. On oublia la laideur cadavéreuse du ménétrier qui exprimait avec trois cordes les magnificences de la cour de Rome , la sublimité du successeur de Jésus-Christ, la puissance de l'église chrétienne , les grincemens de dents de l'enfer et les joies indicibles du paradis : c'était l'introduction du Pape qui obéit à cet appel en sortant de la loge de droite, richement vêtu d'une chasuble d'or, la tiare en tête , et les clefs de saint Pierre en main ; il s'avança avec dignité jusqu'au bord de l'échafaud, où il étendit sa pantoufle vers l'assistance , pendant que Macabre l'insultait d^un éclat de rire si perçant, si prodigieux, si satanique, que les plus intrépides sentirent un frisson glacial dans leurs veines et une crispation dans leurs cheveux.

— Par l'ombre de Samuel ! s'écria Balthazar Culdoë d'une fenêtre de laBoîte-aux-Lombards, c'est mon fils que je vois ! O le renieur du dieu d'Abraham , il s'est adonné à ces profanations !

l84 LA DAJVSE MACABUt.

— C'est notre fils, voirement! reprit Holopherne Croquoison , qui reconnut Benjamin sous le déguisement du Pape. Voilà pourquoi trois nuits durant il a couché en la Loge-aux- Fossoyeurs !

— Je gage un écu contre douze , ajouta Jérémie Nalhan , que l'enfant s'est gâté dans la compagnie des chrétiens. M'est avis que cette montre a personnage lui vaudra une absolution monnayée.

— Benjamin ! répéta Jehanne de la Vodrière qui avait hésité à reconnaître son amant ainsi affublé ; c'est lui ! un jongleur et joueur de farces ! Je cuidais que ce fut un noble et galant seigneur !

— Vrai Dieu ! Madame , que barbottez-vous? interrompit le sire de la Vodrière , qui s'était laissé entraîner à une rêverie conforme à la nature du spectacle, et qui n'entendit que l'écho de cette exclamation.

— Oh ! rien , ou moins que rien, je vous jure, répondit Jehanne la voix et les traits altérés : j'admirais ce merveilleux joueur de farces , et je plaignais ce pauvre seigneur que la Mort fera danser.

— Faites silence, languards, murmura-t-on auprès d'eux à la satisfaction de la jeune femme

presque défaillante. Pies de ménage , la mort vous prenne par le bec ! Quiconque veut jar^ gonnner, s'en aille au pays des taupes!

Le sire de la Vodrière , forcé d'ajourner une explication que la pâleur et l'émotion de sa femme lui faisaient vivement désirer, craignit d'avoir donné trop d'attention à Macabre, et pas assez à Jehan ne , qui avait pu tromper sa surveillance. Il tourna le dos au théâtre, et observa le trouble intérieur de la victime dont il interrogeait le cœur palpitant avec la soigneuse barbarie d'un sacrificateur. Benjamin s'était aperçu du mouvement que sa présence avait soulevé sur un seul point de l'assemblée; la voix de Jehanne l'avait frappé d'un amer découragement , et lorsqu'il se trouva face à face avec celle-ci , qui le considérait encore d'un œil égaré , une sueur froide baigna tout son corps , un tremblement nerveux agita ses membres, sa figure devint pourpre , et sa contenance piteuse demanda grâce avec tant de vérité qu'on applaudit un jeu de scène très-bien approprié à la circonstance. Mais il resta si long-temps dans cette posture suppliante que la Mort déposa son rebec, et s'arma d'une pelle de fossoyeur pour en caresser la moelle épinière du saint pontife qui avait eu loisir de faire ses réflexions. Alors le

l86 LA DANSE MACABRE.

Pape, débarrassé d'une fausse honte, s'agenouilla devant la Mort , lui offrit sa tiare et ses clefs , voulut lui donner une bénédiction et sa pantoufle à baiser, la menaça de l'excommunier, et courut autour de l'échafaud , afin d'éviter les coups de pelle, et se réfugia dans la loge de Macabre , qui célébra sa victoire sur son rebec. Le peuple riait de tous ses poumons, et applaudissait la pantomime autant que la musique , sans remarquer que les rayons du soleil s'affaiblissaient de minute en minute.

— Compère! dit Nathan à Guldoé pensif, ton fillot use nos plus riches accoutremens , souille les étoffes et gâte les dorures : serait-ce un prodigue et dissipateur des biens du Seigneur?

— Moïse lui pardonne ! dit Culdoë à Croquoison que divertissait beaucoup cette comédie, je veux retraire mon bien-aimé fils de la tanière des gentils; et sitôt que nous aurons ensemblement accompli nôtre vœu, demain à la minuit, je rachèterai Benjamin à si haut prix que ce soit; néanmoins, compère, ne taxez trop chèrement votre honnête hospitalité.

L'entr'acte ne dura qu'un moment, et le Pape, qui avait repassé dans sa loge par un escalier caché sous l'échafaud, eut bientôt subi une complète métamorphose ; la voix magique

nomma V Empereur. Macabre reparut sans autre changement de costume que son linceul tombant à terre; il siffla d'une manière étrange et mania son archet avec tant de vivacité qu'il imitait seul -vingt instrumens et vingt ménétriers ; il reproduisait dans ses accords extraordinaires les sons des tambours et des clairons , le galop des chevaux, la marche cadencée des bataillons , le choc de deux armées, les hymnes de triomphe, la guerre et la paix. L'enthousiasme captivait ces masses ignorantes, qui comprenaient l'éloquence des cordes inspirées et sur qui débordait le génie de l'artiste. C'était un poème musical entier, didactique et pittoresque, sur la pompe et la grandeur de l'empire des Césars, avec tous les épisodes d'un règne glorieux. Macabre s'identifiait et s'incorporait à son rebec; ses grimaces, ses contorsions eussent fait croire que lui-même était un instrument pareil à la statue de Memnon, et que chaque nouvelle intonation arrachée du fond de ses entrailles lui causait une souffrance physique. Des acclamations unanimes accompagnèrent l'entrée de lEmpereur. mo i mu

— Encore lui ! pensa Jehanne qui ne put réprimer son déplaisir. J'ai pour serviteur ain)ant un pauvre jongleur! 11 m'a joué d'un tour

de son métier! Nonobstant, il a bonne mine en cet équipage.

— Par Jérusalem, la cité sainte ! dit Culdoë à ses associés, je baillerais dix aunes de drap écarlate pour que cette momerie prît fin avec l'impiété de mon fils qui parjure son dieu.

L'Empereur salua humblement la dame de la Vodrière, qui n'osa lui rendre ce salut et rougit plus qu'il ne fallait pour susciter un soupçon dans l'esprit du malin vieillard; elle feignit un violent mal de tête augmenté par l'ardeur du soleil, qui pourtant diminuait sensiblement. Elle profita de cette excuse suggérée par la nécessité de fournir un prétexte à sa rougeur, à son agitation et à l'indiscrète révélation de ses regards. Son mari lui froissa la main, avec une moue expressive. Cependant Benjamin , coiffé de la couronne fermée des empereurs d'Occident, habillé de pourpre et de brocart, tenant le sceptre et le globe de Charlemagne, commença de prier la Mort qui riait comme un tigre fugit; il essaya de la dompter avec son sceptre, il lui offrit la moitié de son manteau impérial; il ôta sa couronne pour l'en parer; il fit signe à ses gardes, il monta sur un trône , il s'y cramponna. Mais la Mort, qui sautait et secouait son squelette, en lui faisant la figue, en le dépouillant de ses

ornemens, en le baisant au front, en n'accordant que des mépris à sa puissance terrestre , alla chercher en dansant une bière et le contraignit à s'en charger, pendant qu'elle portait la queue de la pourpre, sans interrompre ses démonstrations joyeuses et bouffonnes. Les spectateurs prenaient un intérêt toujours plus vif à ces tableaux allégoriques, et personne n'avait encore été frappé de la variation progressive qui s'opérait dans la lumière du jour.

— - Frères î dit Culdoë en tressaillant après avoir levé les yeux vers le soleil à demi caché par l'ombre de la lune, voici venir une éclipse: c'est présage de maux incomparables î

— Est-ce la venue du Messie? s'écria Nathan serrant dans sa main sa bourse vide ; pourvu que notre chevance et pécune échappent à ce péril, la volonté du Seigneur soit faite!

— Compère, dépêchez d'acquitter la rançon de votre fils, ajouta Croquoison en se signant à moitié; car, par saint Élie et saint Josué, la peste et la famine sont proches!

La voix de la Mort invitait le Cardinal à ja danse, lorsque l'attention contemplative de la foule fut dérangée par un tintement de cloches, et tournée vers le Prèchoir.

rcJclipee î>e Solril.

C'ÉTA^iT le fameux prédicateur frère Richard , cordelier, qui , sous la domination des Anglais, avait le privilège de faire courir à ses sermons le peuple accablé de misère et d'impôts, mourant de faim et de maladie : son ministère de fourberie pieuse et de sainte colère servait clthleureusement la cause des Anglais , dont il était

\Q1 LA DANSE MACAP.RF,.

le vil agent, comme les fougueux prédicateurs de la Ligue soudoyés par les Espagnols un siècle et demi plus tard. L'évéque de Therouenne et son conseiller Saint-Yon , chef de la faction des bouchers , employaient le frère Richard toutes les fois que des levains de discorde étaient apportés dans Paris, toujours prêta rentrer sons la domination de son maître légitime. Alors frère Richard, couvert d'un sac, la tête souillée de cendre, les pieds nus , et se macérant les épaules à coups de discipline, se rendait au cimetière des Saints-Innocens avec une foule ramassée sur son passage; il montait au balcon du Prêchoir ou sur un échafaud construit à son usage en 14^9» vis-à-vis le théâtre de Macabre, auquel il tournait le dos par jalousie de métier; et, dans ses improvisations énergiques, il prenait à partie Dieu le père. Dieu le fils, TEsprit, la sainte Vierge , les saints, les anges, les démons, l'impie roi de Rourges, ses ministres , ses prêtres et sa cour libertine : le tout assaisonné de jurons plaisans, d'équivoques grossières, de citations latines et d'allocutions égrillardes aux assistans. L'hyperbole acre et mordante gagnait des soutiens à la tyrannie anglaise, qui diffamait les mœurs et les intentions de Charles VII par un orfijane impur de la religion chrétienne ; ou

iJiCTAPSE DK SOLEIL. I g3

jetait un sermon à la populace du vieux Paris comme un combat de gladiateurs à celle de Rome antique.

Mais depuis la retraite des Anglais , qu'il avait d'abord suivis comme Saint-Yon, et les ^incipaux rebelles, que le pardon royal rappela ensuite dans la capitale , frère Richard participait à l'oubli du passé; le prévôt avait mis tous sermons publics au ban de sa juridiction; et d'ailleurs, l'opinion avait tellement changé que les plus furibonds auditeurs de frère Richard l'eussent lapidé comme ils l'avaient applaudi. Cependant l'aiïiour de la chaire possédait ce cordelier autant que l'amour de l'argent: ces deux amours malheureux s'accrurent dans la solitude et la pauvreté d'im cloître qui lui tenait lieu de prison depuis trois années; il avait donc résolu de forcer le prévôt et l'évêque de Paris à lui rendre son ancien privilège; et, sachant que ce jour-là le cimetière réunirait la plus brillante assemblée qu'un prédicateur put espérer , if s'était caché dans le Préchoir à l'effet de se montrer au moment qu'il jugerait favorable. Il avait renoncé aux harangues politiques, de peur de rencontrer une réponse péremptoire dans chaque pierre qu'on pourrait soulever contre lui ; il voulait un triomphe d'orateur pour signa-

jg4 LA. DANSE MACABRE.

1er sa réapparition, et des offrandes pécuniaires pour suppléer aux dépenses de sa lubricité. La danse macabrée lui présentait un texte de satires et de déclamations dans le goût superstitieux du t^ps; et, pour combFe de bonheur, leclipsede soleil était là pour seconder ses tours de gibecière : une éclipse totale passait encore pour un signe de malédiction céleste.

La fenêtre haute du Préchoir s'ouvrit tout à coup aux sons de la clochette qui tintait dans la campanille, et frère Richard monta sur le balcon découvert où l'accueillait naguère le dieu-gard des bouchers et des poissonnières de la halle. Il était encore jeune et vigoureux, replet et rubicond; la bonne chère et la luxure , plus que la ferveur et le zèle, enflammaient sa face bouffie, dilataient ses narines, et faisaient étinceler ses yeux. Cette fois , il n'avait modifié son costume de cordelier que par l'addition d'une corde au cou et d'un enduit de cendre sur la tête; du reste, sa robe de gros drap gris, son froc à capuce et son manteau de même étoffe, ses sandales et sa ceinture de corde à trois nœuds étaient des armes parlantes pour la plupart des pénitentes de cet ordre infatigable. Frère Richard, qui entendit gronder une sourde rumeur, s'agenouilla du coté de l'Orient , frappa sa poi-

l'éclipsé de soleil. ïqS

Vrine et se prépara des partisans édifiés de ces parades de dévotion, tandis que son valet , gros lourdaud de frère-lai, ayant cessé son carrillon, fit crier une crécelle moins aigre que sa. voix pour avertir les fidèles que le tronc des pauvres attendait les aumônes.

— C'est le bon frère Richard ! disait-on çà et là ; il est ressuscité d'entre les morts et les Anglais ! Saluons-le de Monljoie et Saint-Denis ! il n'a plus la croix de saint André? O le bourreau d'honneur et de religion ! Mordienne ! que vient-il brasser ici ? Compaings , le i^nard de Thérouenne loge-t-il à l'hôtel Saint-Paul , que son ambassadeur s'en va nous chanter ses litanies ? Un masque d'oribus à ce beau confesseur de femmes! Merci Dieu! le pauvre saint homme vient à la danse , ne vous déplaise ! A cinq cent mille charretées de diable ! comme il soûlait jurer ! Dieu lui pardoint s'il a quelque prédication dans le ventre ! Ne voyez-vous pas qu'il veut nous vendre les pardons d'x\ngleterre ? Je le paierai de monnaie frappée au bon coin et de bon poids. Le feu-saint-Antoine lui arde le boyau culier à ce pourceau de nature! Ce fut lui qui sollicita les Bourguignons de piller ma boutique! Carimari, carimara ! il faut le jeter aux chiens; s'il joue de la langue , nous jouerons

des couteaux : ohé ! silence, claquets de moulin !

Les spectateurs firent volte face vers l'échafaud de Macabre, qui annonçait la danse du Cardinal par une musique voluptueuse et italienne, où toutes les délices de la vie sensuelle prenaient une voix enivrante : c'étaietit les festins du conclave, les courtisanes, les courses de chevaux, le sommeil et la paresse sacerdotales; mais le rire infernal anéantit ce rêve de jouissances sybaritiques , et le Cardinal, en robe rouge fourrée d'hermine et coiffé de son chapeau à glands, se prosterna devant la Mort qui lui tâta le pouls, examina sa langue, et le condamna médicalement à mourir d'indigestion , sans daigner goûter elle-même au plat de chevreau à la chardonnette que le gourmand n'avait pu achever. Macabre, dont le rire succédait an rebec, tournoyait autour du malheureux Cardinal avec un crépitement osseux que ne dominait pas la crécelle du Préchoir; le jour s'obscurcissait comme si des nfiages opaques eussent voilé le soleil.

— Toujours lui! pensa Jehanne qui s'accoutumait à l'idée de retrouver son amant sous les habits d'un bateleur: certes , il est habile jongleur : pape , empereur et cardinal ne le valent en gentillesses.

L ÉCLIPSE DE SOLEIL. in-J

— Par le feu qui consuma les villes maudites ! s'écria Culdoë , il ne faudra pas moins de mon vœu pour expier la folie de mon fils qui gâte et corrompt sa foi par ces jon gleries de chrétien. Le Seigneur lui fasse merci!

— Ouais ! reprit Croquoison en belle humeur , je ne savais point que mon fils eût celte rare science que j'entends mettre aussi à rançop. Çà, compère, sont-ce point des cris d'enfant issus de votre chambre ?

— Vous vous gaussez de nous , compère , interrompit Culdoë fronçant le sourcil et se mordant les lèvres; on ne le peut ouïr d'ici?... Tenez, ce moine jouant de la crécelle , et Macabre croulant ses os?

— Madame , dit le sire de la Vodrière à sa femme qui avait les yeux enchaînés au théâtre, cette danse vous duit , ce me semble , et vous n'êtes en peine de la danser ud long temps ;iprès moi?

— Frères , pécheurs et pécheresses , cria le cordeUer Richard se démenant sur son balcon qu'il parcourait à grands pas en ébranlant du poing la balustre découpée , à cinq cent mille charretées de diables, le péché et la damnation ! Il est écrit : En ce temps , il y aura des signes dans le soleil et les étoiles; or, ce temps est

venu , je vous assure ; l'an nouveau ne se passera sans grosses calamités, ici est, ces calamités engendreront de pires maux et plus numereux, ainsi que les enfans surpassent la perversité de leurs parens. Vous riez , avaleurs de frimas , écoliers de buisson ? corbieu ! votre seigneur Satanas vous baillera de quoi rire et frire. En vérité , je vous le dis : Vigilate et orale , ceignez vos reins et purifiez vos âmes : — Jean , ouvre la boîte aux aumônes et annonce les indulgences.

— Hourra ! descends de ton calvaire, mauvais larron ! cria-t-on dans la mêlée : tantôt vous prêcherez les trépassés du cimetière , beau moineau ! Jacquet , prête-moi ton tribard, que je lui baille souvenir de noces. Faites trêve et répit, messire cordelier; cet Anglais gris nous garde quelque fâcheux sortilège? Ohé ! hui ! silence , moine et crécelle ! ô le déplaisant contre-tempsî Macabre fera-t-il danser cet importun baveur? Je renie ma vie si Ton peut ouïr le rebec ! Baste, qu'il aille prêcher au désert ! Faut le saigner comme un veau à la boucherie ! Marmari, marmara , tarabin ,'tarabas !

— Otez-moi d'un grief souci , madame, dit le sire de la Vodrière qui souffrait d'autant plus qu'il le laissait paraître moins. Ce jongleui

Page 1