L ECLIPSE DE SOLEIL. 10J
celui du soleil et intercepta ses derniers rayons qui , pâles et rares , débordaient le corps opaque placé devant lui; ce cri, prolongé d'échos en échos redoublés sur tous les points de la ville, expira dans un silence d'attente et de stupéfaction que troublaient la monotone crécelle de frère Jean et la superbe absolution de frère Richard. Le crépuscule blafard qui luttait avec l'obscurité ressemblait à l'aurore prochaine de l'éternité des peines et des récompenses ; cette croyance, si fréquente dans les siècles de superstition et d'ignorance, s'accréditait rapidement parmi le peuple en raison de la durée de l'écIipse: la foule flottait et ondulait comme l'Océan à l'approche de la tempête.
Tout à coup des clameurs drues et croissantes s'élevèrent d'un coin du cimetière et décidèrent une horrible catastrophe : les poutres et les madriers qui formaient un plancher sur la fosse de Saint-Germain-l'Auxerrois avaient cédé sous le poids de la multitude, et un gouffre de cinq toises de profondeur engloutissait les vivans avec les morts. La confusion générale devint la suite inévitable de ce malheur partiel qui continuait en s'agrandissant : le vide que l'abîme avait fait dans la foule fut aussitôt comblé , et chaque mouvement de cette mer animée en-
2o6 LA DANSK MACABRE.
traînait tle nouvelles victimes étouffées, écra» sées, déchirées contre un écueil de corps amoncelés. Le désordre était partout, et la connaissance du danger nulle part; chacun se créait une image plus ou moins fantastique de cette fin du monde qui prédominait tous les esprits : les uns se tordaient le cou à regarder en haut pour voir paraître le Fils de THomme assis sur une nuée, les étoiles tomber, et le ciel ouvert déployer ses myriades d'anges et de saints; les autres s'imaginaient que les sépulcres allaient rendre leurs habitans, et que le sol s'avivait déjà, pendant que l'aveugle mêlée s'entre-choquait avec un atroce mélange de prières, de plaintes et d'imprécations; ce chaos en effervescence grondait et mugissait dans l'ombre : l'instinct de la conservation personnelle devenait l'unique cause de la ruine de tous; cette foule, que la peur précipitait au hasard, opposait elle-même à sa fuite des obstacles insurmontables, s'agglomérait au lieu de se disperser efcentassait sans cesse les blessés sur les mourans; cette foule, indomptée et aveugle, allait, courait, tombait , s'arrêtait comme un élément plus redoutable et plus dévorant que l'eau et le feu réunis ; on s'appelait sans se voir, on se répondait sans s'entendre ; on s'embrassait , on était séparé vio-