L ÉCLIPSE DE SOLEIL
lemment; on frappait, on était frappé; la rage, le désespoir, la douleur, l'effroi, l'abattement se partageaient cette scène mobile d'horreur; les efforts, les coups, les morsures, les étreintes et les convulsions n'épargnaient ni le rang, ni rage , ni le sexe ; pleurs, sanglots , gémissemens, cris, soupirs, hurlemens, la voix humaine parcourait à la fois tous les tons de la souffrance physique et morale ; les membres étaient brisés, les côtes rompues, les visages mutilés; une force irrésistible ployait les grilles de fer , déracinait les monumens, broyait les croix et les épitaphes, labourait le sol , ébranlait des murailles de pierre , et renversait des murailles d'hommes. Personne n'avait gardé sa raison en ce frénétique conflit, excepté quelques larrons incorrigibles qui se préparaient à la mort en volant bourses, joyaux et objets de prix fort inutiles dans l'autre vie.
Dès le commencement de cette presse subite , le sire de la Vodrière avait étendu les bras en avant pour contenir l'irruption de la foule, mais il fut emporté lui-même par le courant et perdit de vue sa femme que Benjamin avait attirée d'un autre côté en fendant les vagues grossissantes des fuyards pour lui faire un passage; l'amour triplait la puissance des forces
Qo8 LA. DANSE MACABRE.
défaillantes du jeune homme qui ne traînait après lui qu'un corps inerte et passif, pendant que le vieillard rugissait comme Yme lionne qui cherche ses lionceaux ;enfin, Benjamin, harassé et presque insensé, parvint avec son fardeau chéri, qu'il put charger sur son épaule , à 'la porte de la Ferronnerie; sous cette voûte noire, un escalier aboutissait aux charniers où il monta par une inspiration du moment; il sentit son cœur battre de joie en se trouvant possesseur de celle qu'il avait sauvée. Mais il ne crut pas son bonheur en sûreté oans ces longues galeries d'ossemens que la foule pouvait inonder. Sous ses pieds chancelait le plancher, sur sa tête tremblait la toiture. Il appuya sa bouche brûlante sur la bouche glacée de Jehanne, et continua sa route à travers des amas de squelettes , dans le galetas qui longeait la rue Saint- Denis. Il descendit à la Loge-aux-Fossoyeurs, où il déposa doucement son amante évanouie , qui reprit les sens à l'évocation d^ ses baisers.
Sa Coige-ttujr- J0600i)eur0f
Cfe désastre et la panique qui l*avait causé ne cessèrent qu'avec Téclipse : la foule, en voyant le soleil reparaître plus lumineux au sortir de l'ombre de la lune, comprit que les ténèbres éternelles n'étaient pas commencées, et que le monde vivrait encore ce jour-là. Cette foule désordonnée, bouillonnante, irrésistible, s'arrêta, se calma tout à coup comme une lave qui se
refroidit hors du cratère; mais la danse macabrée était si complètement oubliée que les plus avares ne songèrent pas à réclamer la restitution de l'argent que Macabre , renfermé dans sa loge, tremblait de ne pouvoir réunir à son trésor. Pendant que frère Richard, retiré dans le Préchoir, abreuvait son éloquence et la crécelle de son valet Jean, tous deux ébahis devant un résultat pécuniaire que l'éclipsé avait si bien favorise , le cimetière se dégorgeait péniblement dans les rues adjacentes qui s'étaient vidées par toutes leurs issues : quand les flots de peuple s'écoulant de quatre côtés avec un grondement de tonnerre qui s'éloigne, eurent mis à nu la surface crevée et sillonnée du cimetière, les malheurs de cette journée furent exhumés des pieds qui les foulaient , des masses qui les cachaient, de la terre qui les enfouissait : six cents personnes avaient été tuées ou blessées à cette fatale fête , et la danse des morts était devenue u^e effroyable réalité. ,;
Ambroise de Loré , prévôt de Paris, se transport* dans le cimetière dont les portes restèrent fernqées pour le déblaiement des corps , qu'on n'avait pas achevé à la nuit et qui fut continué aux flambeaux ; on sépara les vivans des morts, aussi mutilés, aussi déÇgurés les uns que les
autres; mais on transporta dans les hôpitaux voisins tout ce qui avait un reste de souffle: et ce triage fut fait si rapidement que plus d*un malheureux dut s'éveiller parmi ceux qui dormaient pour toujours. On permit aux parens de reconnaître et d'enlever quelques blessés pour les faire soigner dans leurs maisons; quant aux morts ou jugés tels, on les jeta pêle-mêle dans une fosse profonde où trois cents trouvèrent place sous un linceul de chaux. Arabroise de Loré , assisté d'Adam de Cambrai, premier président au parlement, et de Simon Charles , président en la cour des comptes, seuls dépositaires du salut de la ville, adoptèrent cette mesure de prudence pour détruire l'infection qui servirait à propager la peste, et pour déguiser le nombre des victimes que la renommée avait déjà exagéré. Frère Richard, premier auteur de cet événement déplorable , eut encore le profit d'en bénir les effets, et officia dans cette cérémonie nocturne que les torches éclairaient de lueurs funèbres. Tous les fossoyeurs furent employés extraordinaireraent au compte de la prévôté, et maître Croquoison s'indigna de l'absence de Benjamin qui manquait seul à la besogne. On ne le retrouva point entre les morts et les mourans.
ai a LA DANSE MACABRE.
Le sire de la Vodrièreailait être enterré comme un homme de métier, un gueux ou quelque vilain sans importance ; par bonheur, il respira et entr'ouvrit les yeux au moment d'entrer dans le lit de chaux fumante; il se sentait délivré - d'un monticule de cadavres sous lequel il gisait sans haleine et sans mouvement. Son retour à la connaissance fut si vif et si complet qu'il appela sa femme, supplia tous les assistans de la lui rendre , s'arracha ses cheveux blancs , déchira ses vétemens, se roula par terre, et courut çà et là avec des cris de bacchante et des signes de folie frénétique. Il voulait mourir; il voulait immoler à sa vengeance prévôt, présidens, prêtre et fossoyeurs qu'il soupçonnait d'avoir ravi Jehanne. On ne fut maître de lui qu'en le garrottant et en le bâillonnant; puis, eu égard à sa noblesse, on le transporta non sans peine à son hôtel, que Guillemette avait abandonné aussitôt après la disparition de l'enfant, afin d'éviter la douleur de la mère et la fureur du père. Elle revint pourtant à l'hôtel de la Trimoille dès que l'état désespéré du moribond fut connu en même temps que l'absence de Jehanne; mais ses soins et son zèle mercenaires se bornèrent à une fausse démonstration de larmes et de sanglots, quand le sire de la
LA LOGE-AUX-FOSSOYEURS. 2l3
Vodrière, qui se tordait sous ses liens et frémissait de tout le corps , passa subitement de la frénésie à la léthargie la plus absolue ; ses membres se raidirent et se glacèrent; son pouls et sa respiration s'éteignirent ; son cœur, dont on aurait pu compter les battemens à travers son pourpoint , cessa de battre ; la pâleur de la mort jaunit son visage et détendit ses traits. On crut qu il venait d'expirer, et le physicien qu'on avait mandé arriva seulement pour constater sou décès. Guillemette l'ensevelit , et attendit en vain des nouvelles de la mère et de l'enfant; une ordonnance de la prévôté exigeait, vu la contagion, que les morts fussent enterrés immédiatement. La Loge-aux-Fossoyeurs où Benjamin s'était réfugié avec son amante, ne se composait que de deux espèces de caves voûtées, dont l'une communiquait aux galetas des charniers , l'autre avait une issue dans le cimetière même. Celle-ci , obscure et fétide, était l'arsenal dufossoyage: les bêches, les pioches, les pelles, les échelles, les cordes pendaient aux murs et ne se rouillaient guère malgré l'humidité du lieu. Le second caveau, qui ne méritait ce nom qu'à moitié, pouvait passer pour une chambre habitable, grâce à une ouverture pratiquée à sept pieds au dessus du plancher, étroite et garnie de barreaux qui
2l4 LA DANSE MACABRE.
n'interceptaient ni l'air ni la lumière. Cette chambre, que Benjamin s'était appropriée pour en faire son cabinet de repos , eût été peinte entièrement de noir si le salpêtre, en beaucoup d'endroits, n'avait détaché la couleur; elle n^offrait pour ameublement qu'un banc boiteux, un bahut vide et un grabat plus propre qu'on ne l'eût présumé d'un pareil sépulcre qui gardait quelque chose de son état primitif. C'est là que Jebanne et Benjamin furefct heureux.
Le combat avait été violent dans l'attaque et la défense, lorsque la dame de la Vodrière, revenant à elle, s'était souvenue et avait prévu; elle essaya de la prière , de la force et de la volonté pour rejoindre son mari quelle n'avait pas haie de revoir ; elle eut recours aux larmes et à la puissance d'une douleur bruyamment exprimée. Benjamin refusa de la remettre en liberté, en paraissant toujours y consentir; mais il la dissuadait par des caresses plus que par des paroles ; il objectait tour à tour les dangers croissans de la foule , la difficulté de n'être point remarqués ensemble, le scandale d'une démarche publique, puis l'impossibilité de la sortie, le cimetière fermé, la nuit. Chaque instant, en effet, ajoutait aux embarras de Jehanne qui, contrainte plutôt que convaincue , ne répondait
aux plus Spécieuses raisons que par des pleurs silencieux et des gestes désolés. Benjamin s'épuisait en témoignages d'amour pour ladistraire des idées lugubres qu'elle embrassait d'inspiration, au bruit distinct de la terre qu'on ouvrait et des corps qu'on apportait. Elle écoutait avec une inquiétude qui faisait retentir chaque coup de pioche dans son cœur; elle crut entendre appeler Benjamin; elle crut distinguer la voix éplorée de son mari. Ce fut un remords amer, poignant et insurmontable; elle s'élança contre la porte, elle tenta d'atteindre la fenêtre: Benjamin la retint entre ses bras ; elle poussa un cri que Benjamin étouffa dans un baiser.
A cette lutte prolongée succéda une défaite qui sacrifia le passé et l'avenir au présent ; Jehanne oublia qu'elle était épouse et mère ; les clartés de torches qui erraient sur le mur comme des spectres, les voix qui se croisaient là nuit dans le cimetière, le retentissement des pas et des outils, rien ne la tira de l'ivresse où s'anéantissait tout son être; elle pensa s'endormir dans un monde de délices ineffables qui n'auraient ni réveil ni lendemain : elle fut affolée d'amour; et l'aube matinale, qui entrait par l'ouverture de la voûte , surprit les secrets de la couche misérable d'un fossoyeur. Elle se serra
2l6^ LA DAUSE MACABRE.
en bondissant contre le sein de son amant, au fracas qui s'élevait du caveau voisin où les fossoyeurs, las d'avoir travaillé toute la nuit, déposaient leurs instrumens avant de se retirer. Benjamin, qui savait la porte bien close , rassura par de tendres regards la coupable Jehanne qui baissait les siens , rougissait et n'osait examiner sa situation présente; le bruit ne dura pas, et le calme, qui se rétablit à l'entour , n'existait plus dans le cœur de la dame de la Vodrière; elle pleurait abondamment.
— Où suis-je ? dit-elle avec une douceur plaintive ; en quel lieu m'as-tu amenée , Benjamin ? O mon dieu Jésus ! comment désormais retournerais-je en l'hôtel delà Trimoille? comment faut-il feindre et mentir, méchant ami ?
— Il n'est pas temps de songer à cela , ma gente mie, et nous avons du loisir jusqu'au jour de demain; baise-moi, en attendant, âme de ma vie et vie de mon âme !
— Vraiment, Benjamin, vous m'avez perdue sans ressource! Savez- vous pas un expédient de me sauver? Voici luire l'aurore, et je n'ai que trop longuement tardé!
— Ce n'est le cas de désespérer , Jehanne, et dans une heure au plus, je te rendrai à ton logis; je dirai honnêtement à monsieur votre
mari que je vous ai sauvée de péril imminent et vous ai retirée en ma pauvre demeure.
— Nenni-dà ! si vous tenez à votre vie comme à la mienne! T'ai-je pas conté, mon Benjamin, que messire de la Vodrière a dégainé souventesfois son épée de chevalier encontre ma personne? Il te tuerait sans rémission.
— A moins que je ne le tuasse premier; mais Dieu me garde d'un meurtre inutile à cette heure que nous sommes contens du même contentement ! Aide-toi plutôt d'un mensonge, que je m'impute à mal en ce monde comme en l'autre ?
— Il ne suffit de celer le vrai pour être cru , las ! et messire de la Yodrière est de sa nature fort intelligent du faux. Benjamin , je m'en vais le supplier qu'il me tue et se venge, tandis que tu gagneras pied à la fuite ?
— Fi , madame ! il n'est besoin d'être gentilhomme pour faire son devoir, et vingt fois je baillerais mon sang à prendre pour le vôtre préserver. Donc je vous propose de dire que vous fûtes enfermée parmégarde aux charniers?
— Point! les charniers ne sont point lieu de résidence , et il megourmanderaitdo n'avoir crié aux gens du cimetière. Comme joueur de farces
que VOUS êtes , secondez-moi de votre adextre Imaginative ?
— Je ne suis jongleur par état, interrompit le jeune homme d'un ton chagrin ; ce fut de ma part gageure et folie. Vous plaît-il de prétexter une pâmoison qui vous fit recueillir de Giborne, femme de Macabre le ménétrier?
— Las ! mon bien-aimé, le péché nous à conduits en cet étrif , et le repentir seul nous peut venir à point. Ainsi je m'en irai devers mon père et confesseur Thibault, qui me puisse absoudre de ma faute et me châtie en un couvent.
— Oui, bien ! ce révérend père en Dieu , qui fut votre vrai père, s'emploiera volontiers à vous délivrer de cette incertitude et prétextera vous avoir reçue en sa maison ; par ainsi , votre honneur sera sauf et nos amours en paix.
— Sur mon âme! Benjamin , cuidez-vous que mon vénéré père se dévoue à soutenir cette feinte et colorer notre adultère? Je mourrais plutôt de vergogne. Non, dis-je. Pénitence me somme de devenir nonain dans un cloître; je soignerai les malades et pèlerins en l'hôpital Sainte-Catherine; j'assisterai les] patiens et condamnés ainsi que les Filles-Dieu de la rue Saint- Denis; je jeûnerai, priant, mortifiant ma chair et rachetant nos péchés.
— A Dieu ne plaise, ma douce mie! ne vous souciez des péchés que je porterai seul. Mais s'il n'est moyen de déguiser votre absence indue, si votre trop rigoureux époux s'apprête à sévir, je te recommande d'aller avec moi hors Paris et de France?
— Eh quoi ! quitterez-vous de la sorte vos dignités, vos fiefs et la cour du roi ? Voirement, j'oubliais que vous êtes de la confrérie des jongleurs, et ce n'est une cause de vous aimer moins; mais je m'excuse de partir à l'emblée.
— Vous avez à cœur mon jeu public dans la danse macabrée , et il m'indigne de vous avoir indignée; toutefois je ne suis jongleur, je vous assure, et n'habite en la rue Saint-Julien-des- Ménétriers. Restez en ce petit bouge jusqu'à demain ?
— Je n'y resterai seulement une heure; car le jour est venu , et depuis hier je n'ai vu mon cher enfant qui se pâme de ne me voir point. Donc ne me retiens davantage , Benjamin , et avise à me montrer le chemin sans être découverts ?
— Par le seigneur Dieu d'Israël ! Jehanne, tu me demandes plus que je ne saurais ? Je ne veux point te remettre sous le joug d'un fâcheux ma-
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riage. Je te requiers et t'ordonne de demeurer en ma garde comme ma femme et amie.
— Je t'adjure de me laisser aller! Certes, j'entends te revoir, Benjamin , fût-ce après la mort ! Permets que je retourne vers mon fils et me retire dedans un monastère pour l'expiation de cette nuitée , comme aussi du mystère des étuves?
— Non, par tous les royaumes des cieux et de la terre! je te rendrai ce soir ton enfant, que je chéris à ton image , et demain nous départirons ensemble pour quelque pays lointain où nous vivrons en grande et naïve amitié. Jehanne esta moi désormais! Jehanne n'est plus dame de la Vodrière , Jehanne est dame de Benjamin. Oh! ne m'ôte pas l'heur de mon chétif destin qui peut-être ne durera guère ! S'il doit bientôt expirer, que ce soit à force d'accolades et de plaisance !
Jehanne, déjà ébranlée dans sa résolution de départ, n'eut rien à opposer à Ses argumens plus persuasifs qu'elle n'avait pas su repousser la veille; encore une fois elle oublia son mari, son enfant et elle-même. Benjamin redoublait d'éloquence pour subjuguer la mère comme il avait fait l'épouse ; il réussit à gagner du temps^ et lorsque Jehaime songea de nouveau à s'é-
chapper des bras de son séducteur, elle reconnut au bruit extérieur et à k rumeur vivante de la ville, quelle avait trop tardé, et qu'il lui fallait attendre la nuit pour n'être point remarquée à sa sortie. Elle s'agenouilla dans un coin du caveau, et fit ses oraisons avec une ferveur mélancolique; elle pria pour son fils, pour son amant, pour elle; et venant à penser au sire de la Vodrière, elle ne trouva dans sa mémoire et sur ses lèvres qu'un de profundis entouré de funestes pressentimens. Benjamin respecta sa prière, qui fut longue et entrecoupée de larmes. Elle se releva plus tranquille d'âme et de contenance; elle écouta les projets et les espérances du jeune homme qui s'illusionnait sur sa position précaire et se créait une existence plus conforme à ses désirs. Il cachait en lui le juif et le fossoyeur ; il entretenait sa maîtresse dans la haute opinion qu'elle avait conçue de lui à ses manières distinguées et à son élégant costume; il reculait devant un aveu inévitable, et il regretta presque de n'avoir pas borné ses prétentions au titre de jongleur qu'elle lui avait prêté si bénévolement . Mais une idée plus urgente commença de le poursuivre d'aiguillons plus pressés; car si les amoureux perdent l'appétit, les amans le gagnent. Us avaient donc le
cœur plus satisfait que l'estomac. Jehanne se plaignit de la faim long-temps après que Benjamin l'avait plainte , sans oser néanmoins s'absenter pour chercher la nourriture dont il sentait aussi le besoin. Il craignait de ne pas retrouver à son retour Jehanne, qu'il arrêtait à peine par sa présence; il n'imagina rien de mieux que de la faire jurer sur la tête de son ^ enfant qu'elle ne quitterait ce repaire sous aucun prétexte ; elle le jura.
Mais, au moment de se glisser hors de la Logeaux-Fossoyeurs , il revint sur ses pas et tendit l'oreille avec anxiété : un bruit de foule avait lieu dans le cimetière, et la voix de maître Croquoison dominait la rumeur populaire , le chant des prêtres et les grincemens criards de la crécelle ; c'était le convoi nombreux d'un gentilhomme qu'on portait en terre. Une procession de mercenaires et de curieux accompagnait le corps; mais les fossoyeurs, qui avaient si péniblement travaillé toute la nuit, se délassaient au cabaret, et pas un ne voulait s'arracher du lit ou de la table. Maître Croquoison blasphémait Moïse et Jésus-Christ entre ses dents , et se promettait de punir d'une amende la négligence de ses subordonnés , qui étaient à la nomination spéciale des quatre censiers du cimetière; il
envoyait à ses gens promesses et menaces par exprès; il frappait du pied son domaine funéraire; il rajeunissait pour courir d'une porte à l'autre, pour traverser les charniers, monter aux galetas et vociférer la litanie des noms de tous les absens. Jehanne crut avoir entendu celui de Benjamin. Le mort seul ne s'impatientait pas du retard.
Enfin maître Croquoison, enroué , suffoqué et outré, adopta le seul parti qui s'offrit à son embarras toujours croissant , tant il appréciait les égards qu'on doit aux défunts; il se dépouilla avec précaution de son bonnet, de sa robe et de son chapelet qu'il confia au bedeau de Sainte- Opportune, qui menait le convoi; puis, la colère corroborant ses muscles et ses os, il s'élança dans laLoge-aux-Fossoyeurs pour choisir les instrumens qu'il avait maniés autrefois; il s'aperçut que la seconde cave était fermée, et entendit le mouvement que Jehanne avait fait en se précipitant tout effrayée dans le sein de son amant; il conçut des soupçons qu'envenimait sa mauvaise humeur, et rejetant l'outil qu'il tenait parmi l'amas des autres, il attaqua la porte du pied et du poing avec un acharnement qui s'accrut du silence de Benjamin. — Gentil,... philistin,... idolâtre,... amaléci-
2!l4 ^^ DANSE MACAIÎRE.
te!... criait-il en cadence. Onais! le gueux se paillarde dedans ses draps et dort de luxure, paresse et ennui; ou bien est-il céans avec une ribaude de la rue Brisemiche ?
— Bon Dieu , soyez-nous en garde ! murmurait Jehanne avec des éclats de sanglots. Qui est cet homme? possible est-il venu de la part de messire de la Vodrière ? On va nous surprendre tous les deux en ce gîte?
— Jehanne! reprenait Benjamin, qui se dégagea doucement de ses étreintes forcenées, n'ayez souci de ce brutal que je vais chasser de belle sorte ; mais je vous conjure de ne point vous éloigner , cependant.
— Benjamin maudit!.... continuait Croquoison exultant de rage ; Benjamin de tous les diables!.... fils du serpent!... viendras-tu pas m'aider à la besogne ? Ouais! l'ingrat, le traître n'a pas ouvert une fosse depuis quinze jours!
— Me voici, malin vieillard, interrompit Benjamin qui, redoutant les indiscrétions de Groquoison , se présenta devant lui en refermant la porte brusquement ; que me mandez-vous ? je suis malade d'une grosse fièvre.
Tes fièvres quar.taines! reprit Croquoison,
un peu apaisé à la vue de Benjamin, n'est-ce pas scandale de dormir à cette heure ! il s'agit
découcher un très-noble seigneur; donc, prends ta pioche et me suis en hâte, beau sire.
Un colloque à voix basse s'établit entre eux sans que Jehanne pût renouer le sens des paroles détachées qu'elle saisissait avec avidité. Après une courte discussion , que Benjamin soutint faiblement, tous deux s'éloignèrent d'accord , comme Jehanne en jugeait à leurs pas égaux et à leurs voix radoucies; elle s'étonna moins de la retraite de son amant que des circonstances mystérieuses qui l'accompagnaient* On chantait les vigiles des morts, et le peuple répondait dévotement aux prêtres. Jehanne eut la curiosité de jeter un coup d'oeil sur cet enterrement, qui semblait avoir attiré un grand concours; son cœur battait à se briser ; elle posa le lourd bahut sur le banc et s'aida de cet échafaudage chancelant pour élever sa tête au niveau du soupirail. D'abord elle avait la vue trouble et nuageuse; elle ne distingua confusément qu'une quantité de monde à genoux et en prières; ensuite les objets se détaillèrent et prirent du relief; elle vit le clergé en ornemens noirs portant la croix , le bénitier, l'évangile et l'offrande; elle vit les pauvres et pleureurs à gage avec leurs torches allumées; elle vit les officiers de la ville, des magistrats en livrée; elle
vit la fosse qu'on creusait, la bière environnée de cierges; mais tout à coup, ce spectacle indifférent pour elle devint un songe horrible, une vision incroyable; elle reconnut à peine le père Thibault qui conduisait le deuil et présidait à la cérémonie : l'homme qui, les bras nus et sans pourpoint, s'occupait à creuser la fosse où il entrait déjà jusqu'à la ceinture, c'était Benjamin !
Jehanne nen put voir davantage; un voile avait couvert ses yeux , un bourdonnement remplissait ses oreilles ; elle trébucha et entraîna dans sa chute le bahut qui la supportait; elle n'eut pas la puissance de crier, et son bras, tendu en avant, essayait de détourner l'odieux fantôme ; elle se releva d'un bond , chercha une issue à tâtons, et rencontra celle qui aboutissait aux galetas; elle y parvint en se traînant, et voulut avancer à travers les ossemens qui roulaient sous ses pieds ; elle rouvrit ses yeux égarés pour ne voir autour d'elle que des emblèmes de mort, des murailles de tibias, des pyramides de crânes ; elle s'appuya défaillante contre un de ces étranges monumens dont le cimetière avait fourni les matériaux.
— Bourgeois et manans de Paris, répétèrent les crieurs des Saints-Innocens agitant leurs sonnettes, bonnes gens qui oyez , priez pour
LA LOGE-AUX-FOSSOYEURS. aH'J
l'âme de noble homme, chevalier Louis de la Vodrière , qui est trépassé ; priez afin que Dieu le recueille en son saint paradis : priez !
Jehanne de la Vodrière était tombée sans connaissance, vivante encore , au milieu des fragmens épars de squelettes.
Ce Diolatfur î^es îombfaujr.
Macabre était profondément affligé du mauvais succès de sa danse qu'il craignait de ne pouvoir continuer le mardi de Pâques, tant les progrès de la contagion avaient été favorisés par cette prodigieuse affluence ; le nombre des morts fut doublé le lendemain, jour du vendredi saint, et tons les quartiers eurent part à la mortalité
îi3o LA DANSE MACABRE.
qui se répandit moins vite que la consternationj les' riches habitans commencèrent à quitter Paris sous prétexte de visiter leurs maisons des champs, et le prix des denrées alimentaires s'accrut en proportion des chances de disette ; les rues étaient désertes , les maisons fermées et les églises remplies. Le prévôt fit criera son de trompe plusieurs ordonnances de police sanitaire qui redoublèrent l'inquiétude empreinte sur tous les visages.
Le soir du vendredi saint, que les rauquestournoiemensdes crécelles avaient encore attristé, uneheureaprèsle couvre-feu, Macabre et Giborne sa femme ne dormaient pas dans leur souterrain à demi tendu de Unges moites que celle-ci détachait et pliait soigneusement , sans que Macabre détournât les yeux de cette opération, à laquelle il présidait , de peur qu'un linceul s'égarât à son insu. Giborne avait son domino rouge, ses bobelins rapetassés et sa robe de fête, comme si elle dût se montrer en public : Macabre comptait sur ses doigts le bénéfice que lui produiraient les morts de la semaine; il était courbé de fatigue et de besoin.
— Femme , dit-il de sa voix sépulcrale , six vingts linceuls de toile neuve, nouante «uaires 4e toile vieille , et cent linges de diverses sortes,
LE VIOLATEUR DES TOMBEAUX. 23f
Je tout valant au moins dix francs-à-cheval de bonne monnaie.
— Dontes-tu pas que je les rogne en route ? reprit Giborne de méchante humeur; l'envie me tient de partir sans retour , et de joindre les zingaris, nos compagnons de race et de fortune, loin de la peste et de la famine.
— Contente ton envie et pars incontinent , méchante et tyrannique gargouille; va-t'-en de mon logis et cesse de manger mon pain : aussi bien es-tu plus âpre à la curée que le ver du sépulcre , et ta nourriture coûte plus que \ingt.
— Par la terre notre mèreîavaleur de trésor, tu consentirais à répudier ta bonne femme Giborne? Quelle autre s'en irait vendre et changer le butin du cimetière, acheter les alimens de chaque jour , et faire mon jeu dans la danse des femmes ?
— Las ! je ne sais pas si ma danse prendia fin désormais ? Ce sont mille écus d'or que la contagion m'enlève , si je ne continue le mystère au mardi de Pâques ; je te prie de demeurer jusque-là, Giborne ma poupine?
— Macabre , mon galant seigneur , je devrais te faire camus et perplex en refuyant ta tannière et ton laid personnage : ains, je veux bien
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patienter encore dans ce dur esclavage, pourvu que tu me bailles de quoi paître.
— Pourquoi ne dévores-tu les trépassés, éternelle gloutonne? N'as-tu pas suffisance d'embonpoint et d'enflure? Vraigot 1 en temps de disette, tu ruinerais par ta gueule l'argentier du pape de Rome ; avise à jeûner.
— Je ne jeûne que trop sans être chrétienne ! Recorde-toi seulement les profits que je te vaux , les services que je te rends , ces beaux accoutremens que j'ai eus des Lombards, moyennant crime capital?...
— Oui dà, femme, ce n'est pas le premier enfant que tu as ravi du giron de sa mère , et les bohèmes , nos honnêtes parens,n'en usent autrement partout où ils passent. Voici l'heure de porter ceci à la Boîte-aux-Lombards.
— J'ai faim enragée , et mon souper est descendu jusqu'à mes talons : n'est-il plus quelques bribes d'andouilles et de pain balle ? Tu resser-. res trop tôt les reliques du repas, et les déhvres trop tard ? Oh ! que n'ai-je de ces grosses soupes de lévrier ! si je humais tant seulement la fumée des rôtisseries du Châtelet ou de la rue aux Oues? Mon estomac vide ne se souvient plus d'avoir soupe et demande à réciner : j'ai les dents avides de mordre.
— Mords quelques tronçons de ta chair , faute de viandaille , louve ma mie , et remets ton appétit à demain sans que l'herbe pousse en tes mâchoires. Va lever mes redevances , ce pendant que je besognerai à mon emprise?
— A quand le terme de ces fatigues et périls? Macabre, mon pauvre seigneur , ne vois-tu pas la mort qui nargue ta montjoie? Les défunts se revengeront de toi en te gardant la peste ou bien la justice de la prévôté.
— Femme , ne me jette de si mauvais sorts , sinon je le ferai danser sans rebec ; non, je n ai point le loisir ni la force de désensevelir cinquante corps par chacune nuit , lesquels sont nus comme au ventre de leur mère.
— Sans doute, la contagion amène de si copieux ravages que les filles de l'hôpital Sainte- Catherine réservent leur linge pour panser et coucher les vivans: crois-moi , mon fils, cesse de souffler d'ahan à ce dur labeur.
— Assurément, ma mignonette , je ne troublerai pas le somme de ces gueux d'hôpital qui ne sont vêtus que d'ulcères; mais je ne laisserai aux vers une meilleure aubaine : le feu sire de la Vodrière enterré ce matin...
— Possible est qu'il porte en sa bière bagues et joyaux à la mode des genliisbommes ; je t'iu-
vite à sa dépouille ; mais après cette bonne prise je te conseille , je te supplie de déloger avec ton épargne qui est mussée en quelque coin.
— Je n'ai d'épargne que ma jonglerie et ma danse , tous mes profits étant aux mains du compère Croquoison, qui est mon argentier , bien qu'il le nie. Que je meure de malemort, si je ne retourne enfin au lieu où je naquis!
— En la compagnie de nos bohèmes, juchant dessus la terre et dessous le ciel , disant des prophéties, dansantdes sarabandes et vivant aux dépens du monde! Je ne pâtirai plus de l'âpre faim que j'endure dans cette geôle.
— Cette faim m'importune, ma mie, et je la mets au service de qui la veut héberger : as-tu pensé que la famine advenant , le pain se vendra pour son poids d'or , et que par la peste je ne gagnerai croix ni pile , sou ni maille ?
— Adonc , il faut départir , sans attendre tous ces maux ensemble , et faut emporter avec nous le butin de treize années ; nous irons au pays d'Allemagne , Macabre , parmi nos antiques parens , et sous les tentes de nos tributs.
— Femme , femme , il n y a urgence , et il sera temps le mois prochain : va donc trafiquer avec les Lombards , et démène nos avantages,
ce pendant que je ferai danser mes trépassés. Le destin nous rende un jour en Bohême!
Giborne , qui sentait dans ses intestins aboyer une faim furieuse, chercha de l'œil quelques débris du souper qui eussent échappé à sa voracité et à la parcimonie de Macabre; mais elle ne recueillit que des miettes sur la table de pierre, qu'une inscription gothique rappelait à son premier usage; elle gronda en claquant ses mâchoires l'une contre l'autre; et, ayant chargé sur son épaule l'énorme paquet de linges horriblement fétides , elle suivit en rechignant ie bohémien qui marchait devant, la lampe haute à la main ; elle n'écouta pas les recommandations de prudence commerciale que lui adressait son mari , avec une litanie de Dieu-gard pour Thonnête seigneur Croquoison. Elle sortit du petit guifs avec précaution et se glissa sous les charniers jusqu'à la porte de la Ferronnerie, qu'elle ouvrit doucement et ne referma point derrière elle, dans l'intention de revenir bientôt par le même chemin. Elle traversa en courant la rue Saint-Denis, où ne brillait aucune lumière , où ne s'entendait aucun bruit , et frappa trois coups aux volets de la Boîte-aux-Lombards en répétant ce mot d'ordre qui signifie Messie : Maschuah. Il y eut un
l'dG LA DANSE MACABRE.
silence d'hésitation à l'intérieur, et Giborne fut introduite avec son bagage. Culdoë , Nathan et Croquoison étaient déjà réunis : le premier, abîmé dans la méditation d'un grimoire juif; les deux autres conjecturant à demi-voix les chances du vœu encore secret.
— Le prophète ÉMe me soit en aideî disait Culdoë en se martelant le front avec le poing ; où trouverai-je à cette heure une femme qui seconde le sacrifice? car le mystère ne se peut accomplir sans l'entremise féminine, et le Seigneur, faute d'icelle, ne tiendra mon vœu pour agréable. Il est écrit que la fille d'Eve représente le péché qui règne par le monde, et l'expiation invoquée d'en haut. Faudrait quelque vieille en façon de bouc émissaire.
— Ouais, dit Croquoison qui débarrassa Giborne de son fardeau ; notre cimetière est fertile, la moisson abondante, ma fille; certes, il serait impertinent de laisser pourrir tant d'aunes de bonne toile sans profits ni loyer. Ouais, les morts ne chôment pas, et j'admire comment le seul Macabre défait chaque nuit la besogne de chaque jour. Est-ce pas que son rebec est fée et laboure plus que vingt gars fossoyeurs?
— Ce pauvre vieil homme , reprit la bohémienne, est rompu d'âge et de travaux; il s'en
LE VIOLATEUR DES TOMBEAUX. l'5^
va tantôt quitter le métier et la ville; c'est pourquoi il compte que vous lui restituerez ses trésors mis dessous votre garde, messire?
— Qu'est-ce à dire de trésors? répliqua maître Holopherne surpris autant qu'alléché de ce propos : ouais , ma fille , je soupçonne vraiment Macabre mon ami de posséder grosse montjoie, et je n'en ai vu l'ombre toutefois.
— Hé! messire, je pourpensais que le dépôt vous en fût commis , et le fourbe Macabre me leurrait de cette feinte. Possible a-t-il enterré sa pécune; plaise au sort que je la tire du sépulcre et la ressuscite !
— Compère, dit Nathan à Croquoison après avoir examiné , tâté et flairé les linges , ces drapeaux ne valent six écus à cause de la peste , et dorénavant je n'y bouterai le doigt pour une tonne d'or, par Moïse!
— Ça, messire, repartit Giborne, baillez-moi dix francs-à-cheval , sinon Macabre cuidera que j'ai volé son gain. Quant à l'avenir, je renonce à ces marchandises périculeuses et ne veux prendre la peste pour si peu.
— Ouais, Jérémie! Elle a raison, ajouta Croquoison en se bouchant le nez et reculant d'un bond: la peste gît en ces linceuls, qu'il convientarroser de vinaigre, crainte des exhalaison*»
mortifères. Maître Culdoe nous a englués d'une sotte affaire,; toute la lingerie des trépassés est de médiocre intérêt auprès de la vie , voire de la santé. Adonc, Macabre fera bien de vendre ailleurs ces guenilles et la contagion.
— Vous êtes de fol accommodement, reprit Nathan; ces dépouilles étant lavées et purifiées, j'en ferais volontiers des chemises , mouchenez et serviettes , puisque le vœu de Guldoè nous engardera de la maladie.
— Monseigneur , baillez-moi de quoi manger, s'il vous plaît, s'écria Giborne la langue pendante comme une chienne exténuée de chaleur. Tai le feu-saint-Antoine dedans l'estomac et la rage aux dents !
— C'est un bon ange qui t'envoie devers nous! dit Balthazar que la voix aigre de Giborne avait agréablement étonné au milieu de sa lecture hébraïque. Femme, viens ça que je t'arraisonne en secret parlement?
Il se leva de son siège, et la conduisit dans la chambre du premier étage, où des plaintes d'enfant arrivaient par intervalles du haut de la maison. Il fit asseoir Giborne devant une table qu'il couvrit en silence de pain, de sel et de viande d'agneau ; la bohémienne n'attendit pas qu'on l'invitât à faire honneur à ce repas
LE VIOLATEUR DES TOMBEAUX. 23c)
improvisé ; elle promena ses yeux et ses mains avides sur tout ce qu'elle put saisir , et engloutit indistinctement les morceaux qu'elle entassait dans sa large bouche avec une aspiration sifflante pareille au bruit d'une pompe en mouvement.
Ma fille , lui dit Culdoë avec une gravité pensive, j'ai oui conter que tu es Egyptienne, partant sans Dieu ni loi; c'est pourquoi je t'adjure de me servir en ma ï'eligion , et de faire le rôle que je t'enseignerai.
— Volontiers , reprit Giborne la bouche et les mains pleines ; je me souviens d'avoir rendu même office aux chrétiens, lorsqu'à la procession expiatoire de la peste, l'an 14^4? j'allai toute nue et déchevelée , suivant le Saint-Sacrement.
— Ce n'est affaire de telles vilenies, ains d'un vœu que j'ai offert au dieu d'Israël pour la joie de mon fils retrouvé et la gloire de la nation juive; tu auras grosse récompense pour tenir les vases où sera le sang versé...
— Sang de bœuf ou d'agneau , car vous autres de la juiverie, faites mépris de la chair de porc? Par le decours de la lune! il me plaît de célébrer la pâques avec vous, et me seoir à votre table de galant appétit.
— Nenni, ma fille; selon la mode des vrais
ll^O LA DANSE MACABRE.
serviteurs de Moïse, nous devons, cette nuit de la passion de Jésus faux prophète des Gentils, martyrer un petit enfant pour pffrande excellente au ciel.
— Oui-dà , messire, répondit Giberne sans s'émouvoir. Les sorciers et devineresses de Bohême ont accoutumé semblable maléfice, et du sang de ce nouveau-né on guérit toutes sortes de maux, voire le flux de sang.
— , J'en sais les inestimables effets, principalement dans la coutume antique de la circoncision; mais j'entends par là offrir au ciel un très-propice holocauste qui attire les divins bienfaits sur nos vies et nos fortunes.
— L'enfançon que je vous ai livré hier pour prix des accoutremens de la danse, était requis à cet objet? Je vous seconderai du mieux que je puis, et ne mande autre guerdon qu'une râtelée quotidienne de viande et de pain.
Maître Culdoë, chez qui le fanatisme religieux faisait taire l'avarice patroniraique, ne se contenta pas de promettre à Giborne la ration de commensale qu'elle réclamait par prévoyance de la famine , il lui remit en outre une somme de six écus-à-la-couronne, valant douze livres, qu'elle eut soin de séparer du prix des linges^ et il lui donna des instructions
LE VIOLATEUR DES TOMBEAUX. !i4f
techniques sur la nature des services qu'il réclamait d'elle. Giborne écoutait avec docilité, sans interrompre par des réflexions oiseuses le repas copieux dont elle se précautionnait pour la faim présente et future. Culdoë l'avertit de laisser leurs deux complices dans l'ignorance du projet qu'il acheva de disposer, et résolut d'aller seul d'abord dans le^cimetière, où Giborne le rejoindrait à minuit sonnant, avec Nathan et Croquoison.
Macabre n'attendit pas le retour de sa femme pour commencer ses travaux pénibles de chaque nuit; il déployait une vigueur extraordinaire à rouvrir la fosse du sire de la Vodrière qu'on avait enterré à part assez profondément, eu égard à sa noblesse; une perche, surmontée d'un écriteau , indiquait la place que devait occuper le monument funéraire. La nuit était aussi glaciale que le jour avait été chaud et suffoquant; la lune large et rougeâtre montait lentement dans l'azur noir du, ciel; et, comme une Jampe sépulcrale , illuminait le cimetière d'une clarté vaporeuse qui semblait s'élever de terre. Macabre travaillait avec ardeur en pensant aux joyaux, bagues et amulettes que les morts de qualité emportaient souvent dans leur dernier asile; il murmurait une chanson monotone
iG
dans ridiome barbare des bohémiens, et fournissait un éclat de voix fêlée à chaque coup de bêché qui lui tenait lieu de mesure; il sauta dans le trou pour en retirer la terre fraîchement remuée, et le cercueil gémit sous son poids ; il l'eut bientôt hissé hors de la fosse au mojen d'une forte corde, et avec les tenailles il arracha le couvercle , dont les clous égratignèrent la joue du défunt enveloppé dans les langes de la mort.
La douleur de cette légère blessure, et plus encore la fraîcheur de la nuit , secouèrent la léthargie du sire de la Vodrière,qui recommença soudain à vivre ; il ne s'éveillait pas encore , mais son sang figé se réchauffait et rendait le battement à ses artères ; son cœur , dans lequel la vie s'était concentrée , s'ébranlait à intervalles inégaux; une tiède moiteur circulait par tous ses membres , et une respiration indécise s'exhalait d'entre ses dents serrées ; il n'avait aucune faculté organique; il était toujours gisant, inerte et frappé d'atonie. Macabre se pencha sur la bière ouverte, et sentit une haleine souffler à son visage : il crut que la brise s'attiédissait et rasait le sol ; affaiblissant les sons de sa voix stridente, il entreprit de sortir le mort de son lit étroit, et le coucha tout roide
sur la terre nue, pour le mieux dépouiller des linges dont il avait vérifié d'abord la finesse avec l'attention d'un connaisseur.
Il détacha les premiers nœuds des bandelettes qui entortillaient les jambes, et déplia le linceul roulé plusieurs fois autour du corps ; mais sa main, posée sur la poitrine du cadavre, frémit d'y trouver une chaleur intérieure ; il recula en arrière et tomba dans la fosse avec la terre mêlée d'ossemens qui pleuvait par dessus lui ; l'effroi pénétra dans son esprit jusqu'alors inaccessible aux superstitions du peuple et aux terreurs des tombeaux; il imagina que les mânes des trépassés qu'il avait troublés dans leur repos, venaient l'assaillir et l'enterrer vivant; il poussa des plaintes étouffées, s'agita convulsivement en faisant sonner sa carcasse osseuse comme pour se débarrasser d*une contrainte invisible; il parvint à se relever et s elança plus rassuré hors de la sépulture où il tremblait de rester enfoui ; une habitude incorrigible l'eut aussitôt ramené auprès du mort, qui tourna vers lui de grands yeux clairs et fixes; l'horreur s'empara de Macabre qui regardait sans voir comme le sire de la Vodrière; il faillit retomber à la renverse dans la fosse, entraînant le corps avec le linceul qu'il déchirait
SOUS les crispations de ses doigts; il poussa un cri de chouette et s'enfuit précipitamment, retournant la tête pour voir si le mort ne le suivait pas, et prenant pour des fantômes les croix contre lesquelles il se heurtait , les tombes hautes qui répercutaient les tueurs de la lune : il ne respira qu'après avoir touché le seuil de la tour, et rampé dans l'ombre de son caveau.
— Par l'âme du soleil ! disait-il en étendant les mains pour écarter l'affreuse illusion qui l'obsédait : c'est présage de trépassement , les morts revivent du sépulcre ! Certes, je ne verrai onc le pays de Bohême où je suis né !
Le sire de la Vodrière, que le contact de la terre humide et les ventilations de l'air nocturne rappelaient par degrés à la vie, se remua doucement, sans changer de place ni de posture; il desserra les liens du suaire, allongea ses bras croisés sur son sein, décolla ses deux jambes meurtries l'une contre l'autre, souleva sa tête, puis, débile, la laissa rebondir sur le bord du cercueil; il s'établit pourtant sur son séant, et cette position naturelle détermina le cours du sang; la perception des objets lui revint encore faible et confuse, avant la mémoire; il ne put se rendre compte des circonstances qui l'avaient amené dans ce lieu et en cet
état; il se souvint d'avoir dormi long-temps, il ne reconnut pas le cimetière; mais lorsqu'il se tint debout, les membres trempés d'une sueur glacée et parcourus d'un frisson étrange , il s'épouvanta de la nuit et du silence qui régnaient partout ; il chercha sa femme et son fils à ses côtés : il avait la langue paralysée et le cœur gonflé de sanglots ; il rapprocha les bouts traînans du suaire pour se garantir du froid qui congelait la moelle de ses os , et erra mélancoliquement parmi les tombes. La pensée de sa femme devint plus lucide et plus douloureuse ; il courut sous les charniers , battant les murailles avec ses poings bleuis , pour se faire un passage loin de cette enceinte funeste. La porte de la Ferronnerie, demeurée entrouverte, le conduisit dans la rue, spectre pâle, hagard, échevelé, et tremblotant sous son linceul.
ffe Mott mmni d le ï)wmi mort.
L'hôtel de la Trimoille était inhabité , noir et silencieux; seulement dans le bâtiment de la rue des Bourdonnais, une salle du rez-de-chaussée envoyait au dehors, à travers les fentes des volets, quelques éclats de voix, quelques jets de lumière : c'étaient Guillemette et le ladre qui célébraient depuis le matin le repas des
funérailles. Une table massive, arrosée de vin et d'hy pocras , supportait une vingtaine de flacons la plupart vides et tous débouchés; un jambon entamé, des viandes déchiquetées, des andouilles sans tête et sans queue, des pâtés démantelés, le pain émiettée, le sel répandu, verres et assiettes brisés : tels étaient les témoins accusateurs d'une orgie interrompue et reprise avec de nombreux intermèdes d'amour et de causerie. Les débris d'un b^nc attestaient l'acharnement du combat, comme un cheval tué sous un homme de guerre. Ces magnifiques libations, en l'honneur de Vénus, de Bacchus et du défunt, n'avaient pas encore fermé les yeux et la bouche de ce couple indomptable que possédait une généreuse émulation ; ils étaient assis côte à côte, mangeant dans la même écuelle, buvant dans la même tasse.
Guillemette, les coudes sur la nappe , sa jupe retrousssée par dessus le genou , sa coiffe pendante et délabrée, sa robe entrebâillée négligemment, tous ses vêtemens souillés, déchirés et défaits, considérait son ladre avec une rubiconde expression de bonheur, et l'agaçait au plaisir par de fréquens coups de coude dans les hanches. Celui-ci, grave et impassible, non moins sali et plus indécemment abandonné
dans sa toilette , ne s'arrêtait dans ses rasades que pour écouter les soupirs d'Eole emprisonné dans son ventre, et pour gratter l'enflure irritée de ses jambes. Il avait d'ailleurs bravement soutenu la réputation des ladres blancs , prouvée par des exemples authentiques.
— Pardiques ! s'écria Guillemette avalant une poignée de tripes , m'est avis que tu rajeunis d'âge et de corps, mon gentil gabot; tu n'étais si verd, si dru et si chaud au temps jadis, vers l'an i4i^? de laide mémoire.
— M'est avis pareillement, reprit Malaquet sans éloigner le verre de ses lèvres, que tu croîs en gaillardise et folâtrerie, comme en haute graisse. Malaquet a- t-il pas plus ardente soif au bec que le petit Crespeau ?
— Garde-toi , mon ami cher , de nommer ce vilain nom de Crespeau , qui annonce des maux à venir en remémorant ceux du passé ; noyons Crespeau en ce bienheureux piot qui naquit devant nous ?
— Bon ! ma commère de la bouteillerie , je n'ai nul remords des faits et gestes dudit Crespeau, joyeux et galant compagnon en amour et en buverie. Brrr ! le souviens-tu de notre friande jeunesse?
— Oui bien , tu fus le plus beau et le plus
230 LA. DAIVS£ MACABRE.
vigoureux des capots, ainsi que moi la plus folle amoureuse de vingt ans ; çà , te souvientil aussi de ton sacrilège et de ta condamnation à la hart ?
-r- Brrr ! il m'en souviendra jusqu'en lautre vie, et voici que je porte la santé du juge qui me condamna et du bourrel qui m'eût fait danser au poteau. Brrr! le grand diable leur en rende autant et davantage !
— Mordienne ! j'appréhende d'être damnée avec toi qui as persévéré en ton péché ; car durant vingt-trois années de pèlerinage aux provinces de France et d'Allemagne , tu n'as point fait pénitence en messes dites et chandelles allumées ? Néanmoins , tu as gagné des pardons au voyage de Rome , et si tu eusses poussé jusqu'en Terre-Sainte, la profanation des vases de Saint- Josse te serait remise : baise-moi, impie sarrazin ?
— O la merveilleuse aubaine [ ma fine ladresse, je t'en ai fait le conte : dès que le juif Schoeffer fut mené par les rues à coups de fouet , j'allai le moquer en l'invitant à patience et humilité , criant à ses cris et grimaçant à ses grimaces; ensuite, je sonnai avec ma cliquette le pillage de sa maison par les laquais et pages de Madame Isabeau ; la rue des Prêcheurs fut
LE MORT VIVANT ET LE VIVANT MORT. 2Jf
mise à sac comme par Anglais ou Écorcheurs..,
— O la très-précieuse besogne ! corrupteur de tout bien , par le fait de la délation en justice, moitié de l'avoir confisqué du pauvre juif t'appartenait selon la coutume, et par ainsi les laquais ont ruiné tes profits.
— Brrr! jouissance vaut richesse, et je ne voudrais pour mes deux oreilles à recouvrer être plus sage de l'épaisseur d'un cheveu ; je me suis bellement revengé de cet usurier qui m'avait fait honte de mon état sans le payer d'une obole. Brrr ! la pillerie fut hardiment brassée, et je me lave le gosier si la femme et les enfans de ce maugrabin de Schoeffer périrent dans cette presse ; pour moi , je n'eus de butin que les vases saints de l'église Saint-Josse , que tenait en gage ce juif irréventieux , et lesdits vases d'or que je consacrai en cuisine , par haine du curé de Saint-Josse , me servirent d'urinal après boire. Brrr! je prétends qu'ils ne sont devenus ladres , ni mezeaux , ces honnêtes vases î
— Blasphémateur ! le tonnerre divin te va étouffer sous la figure d'une pinte ou d'un jambon ! Foi de nous ! c'est jouer tout contre rien, et la fin de ces profanations aboutit à ton jugement , à ta fuite , à ton essorillement et le reste !
a52 LA DANSE MACABRE.
— Brrr ! pendant ce long exil , je ne me suis onc repenti du sacrilège qui ne m'a causé gravelle ni caquesangue ; et je traiterais semblablément les vases de Notre-Dame pour l'honneur du jus de la vigne. Brrr ! je suis mué en tonneau.
— J'engage ma part du paradis que tu mourras de male-mort en châtiment et iras en la léproserie de l'enfer. Çà, méchant envieux , pourquoi du prix de ta trahison n'avoir plutôt ébaudi nos amours et agencé nos épousailles ?
— Brrr ! l'invention m'agrée et je la veux employer. Sec au nom des diables ! nous aurons de quoi festoyer la noce , Guillemette, car le juif Schoeffer est revenu exprès pour acquitter les frais de chère-lie.
—Schoeffer qui fut si chrétiennement fouetté et banni ? a-t-il encore maisons, cens, rentes, gages , marchandises et riche montjoie ?
— Autant et plus que naguère ; je l'ai reconnu à son air , depuis six jours en çà, lorsque passant au cimetière, je lui criai de m'étrenner d'une aumône qu'il me bailla par crainte. Brrr ! Schoeffer est maintenant Culdoé.
— Balthasar Culdoé , maître de la Boîteaux - Lombards ? nous voilà bien avantagés , mon joli Malaquet : tâchons cette fois que nous
vendions la peau de Tours bien chèrement, et c'est moi qui accuserai ce juif abominable.
— Assurément, je n'ai souci de requérir ma peine; la curée sera moult plaisante, mon épousée: toutefois, j'entends partager cette confiscation avec mon cher fils Benjamin que j'aime entre tous pour ses honnêtetés et gentillesses.
Guillemette consentit en rechignant à l'abandon d'une portion de sa dot et se promit tout bas de ne pas admettre Benjamin au partage ; la confidence de Malaquet avait été suivie d'épanchemens de tendresse et d'accolades que la fiancée disputait aux flacons: celle-ci accompagnait ses infatigables lampées de regrets et de condoléances sur la famille de la Vodrière; le ladre faisait chorus en vantant la cave et la cuisine du défunt. Tous deux s'encourageaient mutuellement à continuer le dessèchement des plats et des bouteilles ; tous deux ne s'apercevaient pas que leur raison ne surnageait plus dans ces flots de vin sucré et épicé. Malaquet voulut danser au son des cliquettes , et coula sous la table qu'il renversa dans sa chute avec les restes du souper ; Guillemette voulut le relever et tomba lourdement pardessus lui , la table , les bouteilles et les viandes. Ces hideux amans , éclairés par une torche de cire qui briV
lait dans un chandelier de fer , s'étreignaient comme des araignées , s'enlaçaient comme des serpens et se vautraient dans une marre gluante semée de tessons ; dégoûtans de vin et de sauce, infectés de graisse et du plus odieux mélange de leur intempérance , ils râlaient l'amour , l'ivrognerie et le sommeil , ils léchaient le plancher revêtu d'un enduit gastronomique, ils mâchaient des fragmens de poterie ; ils se mordaient, se pinçaient, s'égratignaient ; ils hurlaient, riaient et glapissaient; on eût dit un monstre à deux têtes , tout hérissé de mains et de pieds. On frappa rudement à la porte de la rue.
— Sainte mamie ! murmura Guillemette se blotissant contre le ladre, voici venir Satanas qui oyait tes blasphèmes , et te baillera souvenance amère des vases de Saint-Josse !
— Brrr ! dit Malaquet se redressant avec anxiété , ce sont les gens du guet qui s'en viennent savoir les auteursde ce tumulte indu ; adonc ne faut ouvrir à ces fâcheux qui nous mèneraient aux pigeonniers du Châtelet.
— L'angine les prenne à la gorge ! ces truands nous voudraient clore le bec et le soûlas? Merci Dieu ! serait-ce point madame Jehanne qui re-
LE MORT VIVANT ET LE VIVANT MORT. IDl)
tournerait à son hôtel ? La bonne dame ne périt dans la presse du saint jeudi ?
— Guillemette , garde-toi d'introduire ces ribleurs de nuit et accueille-les d'un visage de bois. Brrr! ils vont à ce bruit éveiller le quartier, voire les morts du cimetière ?Si l'on me découvre céans , je serai amendé et chassé de la ville.
— Je serai partant déclarée mezelle et recluse aux hôpitaux! Va-t'en, mon ami, sans attendre qu'on nous surprenne! possible est-ce le révérend père en Dieu Thibault , qui demande si ma pauvre dame est revenue?
— Brrr ! si l'on m'avise sortant de l'hôtel à l'emblée , on me happera comme larronneur , et je n'ai point d'oreilles à laisser en gage au pilori ; toutefois aide-moi à la fuite, car jà les voisins se mettent aux fenêtres et le heurtoir est prêt à se rompre.
— Le bon Dieu me sauve l'âme ! vilain et ord sacrilège , entendez cette voix pitoyable ? c'est l'ombre de feu monseigneur qui nous semond d'avoir son vin bu ? Hérétique , il te souviendra des vases de Saint-Josse , au trou d'enfer !
Guillemette , dont la terreur était plus forte que l'ivresse, parvint à se remettre en équilibre sur ses jambes flageolantes , et Malaquet , que la peur de la prison occupait plus que la peur
des morts , se fit un appui d'un pied de la table démantibulée,etoubliant sa cliquette, son baril , son bonnet et une partie de son vêtement , il se traîna sur les pas de sa maîtresse jusqu'à la petite porte de la rue Tirechappe , par laquelle il sortit en côtoyant les murailles pour se soutenir autant que pour se cacber dans l'ombre , tandis que la porte de la rue des Bourdonnais retentissait de coups répétés avec plus de violence et entremêlés de cris de fureur; Guillemette invoquait les saints et se signait , avançait et reculait dans sa marcbe oblique, écoutait et frémissait : cette voix rude et caverneuse , qui l'appelait par son nom , ressemblait singulièrement à celle du feu sire de la Vodrière.
— Guillemette endiablée, disait la voix qui s'éteignait en sons confus : c'est moi qui reviens! Yeux-tu que je meure réellement cette fois de colère , de soif et de froidure ? O la malicieuse servante ! où donc est Jebanne iça femme ?
Au nom du divin Rédempteur qui force
les démons à la fuite ! reprit Guillemette tombant à £;enoux sous le vestibule , arrière , tentateur! Je suis une repentante pécheresse et je compte brûler huit chandelles d'une livre pour avoir mangé de la chair et bu du vin , malgré
LE MORT VIVANT ET LE VIVANT MORT. iS']
le jeûne du saint vendredi. Départez , messire Satanas, et je vous désignerai un juif à tourmenter devant qu'on le supplicie. Oh ! n'imitez ainsi la voix de monseigneur défunt?
— Ne me reconnais-tu point, orde sorcière? Suis-je donc enrhumé depuis hier ? Madame Jehanne est-elle pas au logis? je jure Dieu que je te damne à tous les diables , si tu me laisses morfondre hors de mon hôtel !
Ce tapage nocturne avait répandu l'épouvante aux environs,et les bourgeois, s'imaginant qu'une bande de voleurs était aux prises avec les compagnons du guet, se réfugiaient au fond de leurs lits , la tête sous les couvertures : les plus hardis ou les plus curieux venaientcoller leur visage blême aux vitraux de la fenêtre, et plongeaient un regard effaré dans la rue ténébreuse où se mouvait une forme blanchâtre devant l'hôtel de la Trimoille ; la mort du sire de la Vodrière donnait un caractère formidable à cette apparition qui jouait le rôle d'une âme en peine. Guillemette se persuada que sa résistance à tenir la porte close augmentait les chances de sa perte , et qu'il fallait obéir aux ordres d'un être surnaturel : son trouble croissait à chaque bond du heurtoir, à chaque parole du revenant : ses mains qui s'étaient crispées aux verroux se détendirent
2 58 M DANSE MACABBE.
machinalement , et tournèrent la clef dans Li serrure : en même temps elle eut un redoublement d'effroi, et voulut réparer son impruden^; mais elle se cramponna en vain contre le mur pour repousser la porte qu'elle avait ouverte : ses ongles entraient dans la pierre , et son dos recevait Tempreinte des ornemens saillans du boissculpté :1a porte hésita un moment, et lancée par une force supérieure, jeta par terre Guillemette qui y demeura étendue , fermant les yeux et battant le pavé de son front; elle avait aperçu la face sanglante et irritée de son maître, qui, le bras levé, avait l'air d'un ange exterminateur vaguement dessiné dans les plis de son voile flottant.
— Misérable portière , cria-t-il d'un ton perçant , pourquoi tant tardais-tu à m'introduire? Est-ce parce que madame couchait avec quelque larron d'homme? Fallait que le galant s'esquivât? Garde que je le rencontre!
— Le bon Dieu me prenne en sa grâce , gromelait Gnillemette qui sentait les doigts glacés du fantôme s'imprimer dans sa chair, vous savez bien que ma chère dame n'est point revenue ? Baillez-moi loisir de confesser mes iniquités.
— Va-t'en quérir mon épée , que je fasse une
ouverture à ton âme traîtresse ! Eh quoi î Jehanne s'enest allée? Jehanne a pollué ma bonne renommée? C'est toi, revendeuse d'amours, qui as conduit ce scandale et favorisé l'adultère! Mordieu !
— Messire le défunt, je serais damnée comme ime serpe , si vous m'entraînez dedans la gé^ henné, car j'ai mangé de la chair et rompu le jeûne en ce saint jour: oyez, s'il vous plaît, la litanie de mes péchés envers vous ! Oyez !
— Dis , lâche gouge , n'as-tu pas fait cheoir ta dame et maîtresse au précipice d'impureté ? sur ta vie , sur ton salut , avoue ces noires méchances? C'est par toi que ma criminelle épouse a failli aux sacrés sermens du mariage?
— Las , hélas ! feu monseigneur, je suis une indigne, infâme, malavisée, et plus que je ne saurais dire : j'ai moult offensé votre cave et aussi votre cuisine : le jambon réservé pour la Pâques entra en danse, et pareillement votre meilleur vin.
— Il ne s'agit de vin ni de jambon , fausse affineuse : ma fantaisie ne tend à la cave, non plus à la cuisine ; je te vais envoyer chez Satanas , ton patron ; mais auparavant déclare tes menées au regard de ma femme , et comment je fus planté cocu ?
— Assurément , très-vénérable trépassé , je ne le nierai afin d'avoir lame sauve , sinon le corps. Je m'accuse par devant vous de ma déloyauté pour obéir à madame, de qui je servais les amours avec Benjamin...
— Benjamin! Par le précieux sang de Jésus- Christ 1 Qui est ce Benjamin ? j'entends que tu le découvres à ma vengeance: ce Benjamin, quel qu'il soit, je le veux combattre à toutes armes! Oh ! j'ai faim de lui dévorer le cœur !
— Ce fut mal fait à moi de ménager leurs entrevues et entretiens : le bon Dieu m'absolve pour les chandelles que j'achetais de cet argent vilainement acquis ! Ma très- excellente dame l'honorait de grande amitié, etil reçut d'elle allégeance aux étuves...
— Suis-je mort ou vif? est-ce songerie ou réalité ? Tu mens , Guillemette, tu railles de parler de la sorte? La chose est impossible de soi. Ah ! grand'gore, fine gaultière, tu peux dépécher tes dernières patenôtres. Ce fut aux étuves, dis-tu ?
— Excusez-moi, feu messire, Caillebotte seule inventa le tout , et composa le breuvage ce propre jour où vous veniez flamberge au vent : j'eus la peur au ventre, et je jurai de ne plus aider ces amours malhonnêtes; Benjamin n'y revint depuis lors.
— Que n'ai-je rendu l'âme à Dieu plutôt que d'entendre ce beau mystère ! Jehanne aurait coiffé de cornes le chef conjugal ? INenni , c'est mensonge insolent. Ça, qui est ce Benjamin? en quel endroit le trouver? est-il gentilhomme?
— Ne connaissiez-vous pas toutes ces choses en l'autre monde , feu mon bon seigneur? Ledit Benjamin est fils du compère Croquoison , maître des fossoyeurs au cimetière des Saints- Innocens : c'est lui qui vous enterra ce matin?
— Vive Dieu! ceci outre-passela raillerie: ce méprisable rival aurait-il attenté sur ma personne? Est-il vrai que je fus mis en terre ? j'en avais perdu la remembrance ! La calomnie est moult trop outrageuse... Jehanne? Hâte-toi de l'avertir.
— Ne m'ordonnez ce qui est au-dessus du pouvoir des hommes, feu mon charitable seigneur ; vous n'ignorez pas que madame disparut en la presse de la danse macabre, et sans doute a péri comme tant de pauvres gens à qui Dieu pardonne!
— Jehanne n'est point en son hôtel ? As-tu d'aventure souci de m'éconduire? Seigneur mon Dieu, ôtez-moide ces angoisses ! Jehanne,. ma bonne femme , ma gente épousée ! la foule l'aurait étouffée malgré mes efforts î elle morte et au tombeau !
— Je n'ai rien omis en mes aveux, très-pitoyable défunt ; à donc retirez-vous , et mandezmoi tant seulement combien de messes et d'obits il faut pour achever votre purgatoire ? Je vous promets force oraisons, si madame et son enfant ne se ressuscitent pour acquitter ma dette à votre mémoire ? Par ma figue ! j'oubliais mon plus gros remords : ce fut négligence, et non point perverse intention , lorsque votre petit fils a été emblé et emporté par la bohémienne.
— Secours-moi d'un coup de foudre, souverain Salvateur! Quoi! mon cher fils est pareillement compris en mon mauvais sort ? ce tendre enfançon n'a survécu à sa mèrePD'où vient que je suis issu du sépulcre auquel ces deux morts me rappellent ? Jehanne défunte ou ravie , l'enfant ravi ou défunt! Ma noblesse et ma fortune à qui me les veut restituer ! J'absoudrai l'infidélité d'icelle et l'aimerai comme devant! Malencontreux époux et père désolé ! Adieu tout !
Le sire de laVodrière, dont la faiblesse mentale succombait au choc réitéré de tant de douleurs, ne prononça plus une parole, et alla s'asseoir dans la cour sur un socle de pierre, où il resta, froid et immobile , sans regard et sans pensée, privé de sentiment, et déjà comme mort : ses yeux fixes et ternes ne trouvaient pas une lar-
me , ses mains s'étaient raidies en essayant d'arracher son cœur de sa poitrine ensanglantée ; la blancheur delà lune l'environnait d'un prestige effrayant, quoique le chant du coq, à rainuit, ne le fît pas disparaître à la mode des spectres. Guillemette , qui avait elle-même enseveli son maître , et qui l'avait vu descendre dans la fosse, était trop ignorante et trop supertitieuse pour attribuer son retour à une cause naturelle, à un hasard extraordinaire; elle reconnaissait la voix et les traits du sire delà Vodrière ; mais elle se persuadait n'en avoir que l'ombre devant les yeux , et s'étonnait que les prières fussent impuissantes à la chasser : elle se familiarisait avec l'objet de sa terreur au point de le considérer de loin : enfin elle rentra dans la salle basse où la lumière l'eut bientôt rassurée , lorsqu'elle assujettit la porte en dedans par une solide barricade ; elle écouta encore, et l'effet du vin, suspendu par celui de la peur, réagit plus spontanément sur tous ses sens à la fois: elle s'accroupit dans un coin pour dormir. Malaquet,dont l'inquiétude n'avait point passé le seuil de l'hôtel , regrettait son sommeil commencé, et cherchait un tas d'ordures pour s'en faire un douillet oreiller ; il embrassait les bornes et mâchait un inintelligible monolo-
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gue : le seul souvenir qu'il gardât se rapportait aux ordonnances de police qui prescrivaient aux ladres de ne pas coucher en ville, sous peine d'exil, et d'amende; il luttait avec une ivresse pesante et aveugle ; il cheminait en zigzag , par élans et culbutes : le bruit qu'il entendait toujours dans la rue des Bourdonnais l'invitait à s'en éloigner, et ayant battu les deux murailles des rues de la Chausseterie et de la Ferronnerie, il se trouva vis-à-vis la porte ouverte du cimetière dans lequel il entra en trébuchant : l'impression de l'air vif qui Favait réveillé un moment ne secouait plus la torpeur bachique dont son esprit était imprégné ; il perdait à chaque pas le reste de ses forces , de son courage et de sa raison : le sol chancelait sous lui , les charniers tournoyaient, les maisons ne conservaient pas l'équilibre qui lui manquait ; il buta contre un obstacle qui se rencontrait dans son chemin : c'était le cercueil vide du sire de la Vodrière.
— Que je sois ladre jusqu'au bout du nez^ dit-il en tombant au bord de la fosse , si ce n'est un piège à loup ! Brrr ! je ferai bâtir un charnier et une ladrerie des deniers de mon ami Scoeffer Culdoë. A boire dedans les vases Saint- Josse! Brrr! qui m'a coupé les oreilles? Elles
repousseronten leur saison commeles bourgeons de la vigne. Benjamin, il fait bon estimer et chérir les ladres; Culdoë, il fait mauvais les dépriseret molester! Brrr! J'avalerais la Seinesi elle fut de vin ! Guillemette, viens que je te baise ! ô la molle couchette ! Brrr! j'étais un de la bande des Écorcheurs, et n'écorchais oncque que les bourses. Au jour de demain , le Lombard sera repris de justice , et je sonnerai des cliquettes à son los. Brrr!
Le ladre, faute de salive et d'haleine, laissait entre chaque phrase un intervalle plus long y à mesure que l'influence de l'orgie devenait plus impérieuse; il dormait depuis long-temps qu'il rêvait encore tout haut.
Minuit n'avait pas sonné, quand Balthazar Culdoë sortit seul de la Boîte-aux-Lombards, portant un fardeau sous lequel pliait sa vieillesse: une croix de bois noirci, une corbeille couverte, d'où s'échappaient des plaintes voilées, un gros livre et un coffret fermé. Il marchait avec précaution, interrogeant d'un œil perçant les environs qui étaient profondément calmes; il fut surpris, en arrivant à la porte de la Ferronnerie, de la trouver toute grande ouverte; il attendit aux écoutes avant de s'aventurer dans le cimetière entièrement éclairé par la
lune; mais n'entendant aucun bruit alarmant, il se hâta d'entrer après avoir refermé la porte doucement. Il alla droit au tombeau de saint Richard , monument de pierre brute, élevé de trois pieds en face de l'église, sous lequel avait été primitivement inhumé cet enfant martyr, crucifié par les juifs à Pontoise, dans une rue qui a retenu leur nom. Il déposa sur la table du tombeau ce qu'il avait apporté, et commença par ériger la croix contre un des côtés de ce monument, qui ne contenait plus les reliques de saint Richard depuis la fondation de l'église. Il fut interrompu, dans son travail précipité, par un grognement humain plusieurs fois renouvelé à peu de distance; il eut l'idée de fuir, et se recommanda tout bas au Dieu des juifs.
Cependant son nom distinctement prononcé le glaça d'horreur, et il se repentit presque de son vœu qui intervertissait les lois de la nature, en donnant la parole aux morts. La brise effleurait son visage contracté, comme le souffle d'un esprit invisible; la confiance lui revint avec le silence dans l'air : alors il aperçut aux rayons de la lune un homme ou un cadavre couché auprès d'un cercueil et d'une fosse; il balança en frissonnant s'il devait s'en approcher, et crut que cet homme se lèverait pour l'arré-
LE MORT VIVANT ET LE VIVANT MORT. iG"]
ter; les récits des morts miraculeusement expulsés d'une terre bénite, à cause de leur état de damnation , étaient si généralement répandus, qu'il adopta d'abord cette supposition ; mais après mille détours et mille hésitations , il s'avança assez pour distinguer ce prétendu mort et reconnaître Malaquet endormi ; une joie sombre brilla dans ses regards et fit vibrer tout son corps.
— Dieu d'Israël ! c'est toi qui me le livres! pensat-il en se délectant à contempler son ennemi en son pouvoir; il m'a valu cent tourmens inouïs : par lui je fus fouetté et banni; par lui j'ai perdu femme , enfans et chevance. Je prends le ciel à témoin que je ne lui avais fait mal aucun! Possible est que demain il rae veuille trahir et ruiner derechef? Faut-il lui octroyer merci? faut-il Tempécher de me nuire désormais ? ce n'est que le sang d'un chrétien.
— Brrr ! disait Malaquet qui ruminait en rêve ses projets et ses espérances ; ce chien d'Israélite chôme le sabbat... il a nom Schoeffer et fut banni à perpétuité... Brrr! Benjamin, mon bedeau , voici ta part du Lutin.
Maître Culdoë, que possédait une horrible inspiration, sourit amèrement à ces mots qui lui révélaient la perfidie du ladre; il dégaina un
coutelas qu'il avait à sa ceinture et en dirigea la pointe vers la poitrine de Malaquet; mais il changea subitement d'idée en remarquant la fosse et la bière, la pelle et le maiteau oubliés par Macabre. Il sourit plus affreusement en examinant le visage cramoisi et béat du dormeur, qu'il saisit par les pieds et attira dans le cercueil, dont il replaça ensuite le couvercle par dessus le malheureux ivrogne. Son cœur bondissait de satisfaction vindicative à chaque coup de marteau; lorsque la bière fut clouée, il la jeta dans la fosse, qu'il remplit de terre sans s'émouvoir aux sons étouffés d'une voix qui répétait son nom. Malaquet n'avait pas cessé son sommeil et ses rêves heureux.
— Eveille-toi maintenant? dit Culdoë en foulant la fosse comblée avec des trépignemens de bonheur. Crespeau, ladre envieux et buveur, va-t'en conter aux juges du parlement que c'est Schoeffer le juif qui t'a mis en terre tout vivant!
C^ Crime λe0 pingres.
Balthazar Ctjldoé ayant satisfait à sa vengeance autant qu'à sa sûreté personnelle par un crime atroce, s'agenouilla sur la fosse qui enserrait un être vivant , et remercia le Dieu clHsraël de lui avoir donné la victoire contre ses ennemis. Après ces actions de grâces, il continua les apprêts du sacrifice qu'il croyait agréa-
ble à son Dieu : la croix étant solidement dressée , il tira de la corbeille un petit enfant entièrement nu, la bouche bâillonnée avec un mouchoir pour étouffer ses cris. Il attacha cette innocente victimeau bois de la croix, et l'y suspendit par les bras liés de fortes cordes qui meurtrissaient la chair et pliaient les os. L'enfant, exténué de faim et de douleur , se débattit faiblement et laissa tomber sa tête en avant; il implorait sa mère du fond de l'âme. Culdoë le couvnt d'un voile rouge et déposa sur le tombeau les instrumens du supplice : un couteau à circoncire , des écuelles de verre, des tenailles, de longues arêtes de poisson et de longues épingles nommées pingres, mot venu du latin spijia^ dont les étymologistes auraient eu l'explication en se rappelant que le parlement a condamné à mort, pour le crime des piji grès ou cT épingles, plusieurs juifs qui avaient crucifié des enfans chrétiens la nuit du vendredi saint , acte de fanatisme religieux très-fréquent au moyen âge, surtout en Allemagne.
Culdoë avait à peine terminé ses préparatifs sanguinaires , que Jérémie Nathan et Giborne furent introduits dans le cimetière parle maître du lieu, Holopherne Croquoison , qui eut préféré dormir dans son logis ; minuit sonnait aux
LE CRIME DES PINGRES. 2'J ï
églises , et les couvens s éveillaient aux cloches de matines. Les trois nouveau-venus s'approchèrent de la tombe de saint Richard, où Giborne seule ne fut ni surprise, ni émue du spectacle qu'elle s'attendait à trouver. Nathan porta la main à ses yeux pour ne rien voir; car cette draperie écarlate semblait se mouvoir comme un spectre sanglant, et rendait de sourds vagissemens. Croquoison se signa dans son premier trouble et chercha son chapelet. Culdoë , le regard enflammé et les cheveux épars, lui ordonna solennellement de rester et l'y contraignit avec force. Giborne, indifférente et muette, avait déjà saisi deux vases qu'elle présentait en femme habituée à cet office cruel. L'enfant s'agitait plus désespéré, et ses lamentations devenaient plus distinctes. Culdoë prit la parole d'un accent prophétique; l'esprit de l'abîme le possédait ;
— Connaissez le mystère, fils d'Abraham et frères en Moïse! Quand le faux messie, Jésus, fut à Jérusalem jugé par nos prêtres, le peuple juif voulut que le sang de cet imposteur retombât sur notre postérité. De fait, le Seigneur, pour nous éprouver, a permis que nous fussions bannis, persécutés, haïs, pillés et mis à mort
27a LA DANSE MACABRF.
— Onais,dit Groquoison que ce début ne rassurait pas, m'est avis que pareil sort nous est destiné si nous sommes découverts en ce lieu sacré, pratiquant des maléfices diaboliques ?
— Patience, reprit Nathan qui ne voyait rien de suspect dans l'exorde de Culdoë, sachons ce qui de notre vœu peut advenir : possible est que le grand-œuvre exige telles dispositions singulières.
— Mes compères , poursuivit Culdoë en s'aniniant par degrés ; le véritable messie est proche, et à sa venue cesseront les iniques traitemens des chrétiens à l'encontre de la nation juive. En attendant ce bienheureux temps prédit par les prophètes, il est bon d'acquérir la grâce du Seigneur pour soi et les siens. Adonc , selon l'ancienne coutume hébraïque , j'ai voué le sangd'un enfant chrétien pour célébrer la Pâques , et je vous ai mandé à cause de votre foi à notre glorieuse religion , vous qui avez juré mon vœu dessus le livre de la Bible.
— Ouais, mon maître, s'écria Groquoison essayant de s'enfuir , vous nous la baillez belle : crucifier un enfant! Avez-vous fantaisie d'être boulu ou brûlé ? Cette envie ne me poind.
— Holà! compère, répliqua IN athan avec une grimace de désappointement, c'était affaire de
trésor caché, ce me semble , sinon d'or à ouvrer ; le plus beau sang chrétien n'emplirait notre épargne de monnaie ?
— Vous demeurerez céans jusqu'à l'accomplissement de votre vœu , repartit Culdoë d'un air d'autorité irrésistible; autrement je vous dénoncerai comme mes complices si j'étais accusé en justice. Faites mieux, compères, ne prenez votre part des mérites de l'entreprise? Dessous cette tombe fut jadis inhumé un enfant que les Juifs de Pontoise avaient de la sorte saigné dans leurs cérémonies pascales; ainsi l'autel plaira davantage à notre dieu.
— Vraiment, dit Nathan se ralhant à l'exemple de son associé qui passait pour avoir des extases, le sang d'un chrétien immolé en holocauste est propre à divers usages, suivant l'opinion des rabbins : il guérit du flux de sang les hommes et les femmes , c4catrise la plaie de la circoncision, accroît l'amitié entre ceux qui le mêlent à leurs repas, et sert de merveilleux levain au pain azime de la Pâques , outre mille grâces d'en haut.
— Par le sacrifice d'Abraham ! reprit Culdoë s'armant du coutelas , ce sang qui va couler en méu, >ire de la passion du faux roi des Juifs ,
produira ce bien inestimable de réjouir le souverain Créateur et les anges.
— Ouais , l'entreprise est moult imprudente, interrompit Croquoison regardant, écoutant si on ne venait pas les arrêter; quiconque nous éclaire des maisons prochaines , nous serons tôt après punis par le fer et le feu ?
— Compère, ayez fiance entière à l'esprit qui me possède, dit Culdoê distribuant les pingres; souventcette fête s'accomplit en lieu souterrain; mais, par mépris des chrétiens, j'ai choisi ce tombeau, duquel il ne restera pierre sur pierre à l'avènement du messie : je vous commande seulement de ne rien perdre du sang, d'imiter les piqûres que je fefai,et de seconder mes oraisons. Giborne , recueille la manne céleste- mort au Christ !
Culdoè, qui dirigeait ce meurtre raffiné, enfonça lentement les pingres dans les jambes de l'enfant que la douleur tordit en effroyables contorsions, et la bohémienne reçutdans les vases le sangqui jaillissait desblessures. Nathan se sentit le premier fanatisé àla vue de ce sang auquel les Juifs attachaient alors une vertu miraculeuse, et il plongea plusieurs pingres dans les bras de la victime, qui poussait des plaintes inarticulées. Croquoison seul, qui n'avait pas de férocité hai-
LE CRIME DES PINGRES. ^'j5
neuse contre les chrétiens, avec lesquels il vivait volontiers, détournait les yeux en silence, et dissimulait à peine l'horreup que lui causait ce supplice. Giborne s'acquittait de sa tâche avec une inflexible exactitude. Le corps de l'enfant, percé de ces arêtes de poisson et de ces épingles fichées dans la chair, s'épuisait de sang et de vie pendant que Culdoé murmurait un chant monotone que Nathan accompagnait avec ferveur ; mais, au moment où Culdoé trancha de son coutelas les parties sexuelles de l'enfant , celui-ci, par un suprême effort d'angoisse, détacha le mouchoir qui lui bâillonnait la bouche, et appela sa mère avecdes hurlemens terribles qui n'avaient rien de son âge, comme la torture était au-dessus de ses forces. A ces vociférations , que le calme de la nuit rendait plus retentissantes, Giborne renversa un des vases de sang, et s'échappa en courant vers la tour de Notre-Dame-du-Bois pour y chercher un asile.
— Par l'ombre de Samuel ! s'écria Culdoë en s'arrachant les cheveux, le mystère n'ira pas à bien selon les rites antiques ! cette sorcière impertinente s'est enfuie au moment propice , et sans restituer l'argent, la vilaine.
— Ouais ! par Notre-Dame! interrompit Croquoison hors de lui , laisserez-vous clamer ce
traître enfant qui s'en va donner Talarnfïe aa quartier? Par la tribu de Lévi! faut-il pour complaire à Dieu que nous soyons suppliciés?
— Seigneur omnipotent, qui feras triompher la race d'Abraham et Jacob , reprit Culdoë en trempant ses lèvres dans le sang chaud, accepte de mes mains cette offrande chère , pour ce que tu m'as rendu mon fils Benjamin !
Maître Croquoison ne partageait pas l'exaltation religieuse des deux Lombards prosternés la face contre terre, mais transporté de rage et de terreur, il n'attendit pas que ces cris affreux s'éteignissent avec la vie de la victime ; il comprenait tout le danger de sa position, et maudissait le piège où il était tombé par excès de confiance : son caractère, naturellement doux et bon, s'endurcissait à l'idée de la punition qu'il avait encourue imprudemment: il s'empara du coutelas sanglant ; et fermant les yeux , tous les membres raidis d'horreur , il le planta dans le cœur de l'enfant, qui jeta uft faible soupir, pencha la tête et ne cria plus.
Cependan»t Jehanne de la Vodrière était couchée, malade d'une fièvre déhrante , dans la Loge- aux-Fossoyeurs: Benjamin, ne la trouvant pas le matin, à son retour de l'inhumation qu'il avait achevée malgré lui en apprenant le nom
du défunt, était monté aussitôt aux charniers, où il rencontra son annante étendue sur un lit d'ossemens , et la transporta, sans connaissance et toute meurtrie de sa chute, dans le hideux caveau,témoin de leur 1/onheur : il la réchauffa de ses baisers , il la déposa , toujours évanouie , sur cette couche tiède encore de leurs amours ; il la couvrit de caresses et de larmes; il la crut morte; mais la joie lui revint en même temps qu'à elle le sentiment: il était à genoux près de son chevet , lorsqu'elle s'éveilla en poussant un cri aigu en souvenirdeson dernier malheur : elle pleura ensuite abondamment , sans répondreaux inutiles consolations de Benjamin. Une fois elle repoussa les mains du fossoyeur avec dégoût : la fièvre ardente qui embrasait son cerveau lui ôta presque la raison : elle demandait à voir son mari et son fils : elle se cachai t dans les bras de son amantpouréviterunépéenuequ'ellevoyaitluire autour de son sein : elle marmotait les prières des agonisans et des morts : elle voulait se lever et retourner à son hôtel : elle se représentait la scène des étuves , et s'effrayait d'un péril passé qui ne pouvait se renouveler désormais : elle se confessait à travers les sanglots du repentir : elle se figurait entendre la sainte parole du père Thibault: elle passait du désespoir à l'espérance,
et des pleurs au sourire : elle berçait son enfant, lui présentait la mamelle et le couvait du regard , l'infortunée !
Benjamin n'osait avertir un physicien ou un barbier qui pouvait par indiscrétion lui ravir la jouissance de son bien, en l'exposant peut-être à des poursuites judiciaires pour crime de rapt; il profita d'un instant d'accablement qui tenait Jehanne assoupie, pour courir chez maître Moutard , épicier-apothicaire , et acheter divers juleps qu'on lui vendit à l'usage de la peste : ces préparations innocentes procurèrent à la malade un sommeil tranquille et réparateur, durant lequel Benjamin, appuyé au bord du lit , ne la quittait ni des yeux ni de la pensée; mais, au réveil, la fièvre redoubla accompagnée de vertiges et de folie, avec des intervalles de mélancolie lucides.
— Mon ami excellent! disait-elle à Benjamin dans un de ces abattemens physiques où le moral prenait le dessus : je n'ai point regretté de vous avoir aimé et de vous tant aimer ; mais , pourquoi dissimuler votre état que je sais?
— Bonne et indulgente dame ! répondait-il en lui baisant les pieds pour qu'elle n'aperçût pas sa rougeur : si vous m'aviez refui et méprisé , j'aurais trouvé remède à ma honte dedans la
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rivière. Or çà , je vous jure , onc ne labourerai à ces basses œuvres.
— J y mettrai ordre, mon petit Benjamin , et mes grosses richesses serviront à ton usage. Non, dorénavant tu n'ouvriras plus de fosses... Oh! malheureux, est-ce pas toi qui enterras ce digne gentilhomme , mon seigneur et noble époux?
— Las! chère Jehanne, éloigne cette fatale remembrance; ce n'est pas moi qui fossoyais, ce n'est pas lui qui fut inhumé 1 loin ces images de deuil! Vois notre amour si riant, si prospère , si jeune et si vif! Je ne voudrais une couronne de duc en lieu et place de ta grande amitié ; car tu m'aimes de belle force, comme je fais et ferai tant que mon cœur aura souffle de vie î Jehanne, je suis plus fortuné que le roi en sa cour de barons, puisque tu consens aimer ma pauvreté!
Messire ! criait la dame de la Vodrière ressaisie par le délire de la fièvre : ne me tuez pas, je vous en prie!... Rengainez votre épée menaçante, et soyez-moi plus pitoyable ?... Benjamin , mon bien -aimé mignon , dépêche de partir sans que mon mari te discerne; car il ne t'accorderait merci, ce mauvais jaloux!... Viens sourire à ta dolente mère , mon joli enfancon?... Voyez
comme il grandit en gentillesse!... Qui est ce mort qu'on porte en terre ?... Quel ce fossoyeur?... Madame de la Vodrière avait passié tout le jour dans cette agitation de corps et d'esprit que rien ne parvenait à calmer; son mari, son fils et son amant étaient les trois objets qui se représentaient sans cesse, ensemble ou tour à tour, à ses yeux égarés. L'émotion nerveuse devenait si violente qu'elle se fût brisé le crâne contre la muraille, si Benjamin ne l'avait retenue dans ses bras. Celui-ci, non moins pâle et défait, oubliait de prendre quelque nourriture et veillait immobile auprès de sa maîtresse, qui souvent ne le reconnaissait plus; le mal augmenta visiblement avec la nuit; les crises se rapprochèrent et se prolongèrent ; la fièvre se résolut en sueurs glacées et en chaleurs insupportables; il fallut des efforts inouïs pour la fixer sur le grabat , qui gémissait à ses bonds comprimés : Benjamin se frappait le front, se mordait les poings, in voquait à la fois le dieu des juifs et celui des chrétiens, pleurait, sanglotait , lorsque ces affligeans symptômes eurent pour terme inespéré un assoupissement complet qui durait encore vers l'heure avancée à laquelle s'élevèrent du cimetière les crjs lamentables de l'enfant crucifié.
LE CRIME DES PINGRES. ^Sl
Benjamin , qui, abîmé dans sa contemplation douloureuse , n'avait pas pris garde aux différens bruits de pas et de voix qui s'étaient succédé dans le cimetière, dressa les oreilles à ces cris inquiétans qu'il eût voulu faire cesser à tout prix, avant que le rçpos de Jebanne en fût interrompu; mais ce qu'il redoutait arriva presque aussitôt, pendant qu'il bouchait le soupirail avec une planche pour intercepter les éclats du dehors. Jebanne s'élança hors des draps , toute moite de respiration, insouciante de sa nudité, sa chevelure noire pleuvant sur ses blanches épaujes, les prunelles dilatées, les mains jointes , le cou tendu , le corps tremblant ; elle écoutait, elle espérait rêver.
— Par le Ciel! est-ce mon enfant qui crie de la sorte? dit-elle à demi suffoquée d'effroi: en quel endroit suis-je venue ? ce n'est point rhôtel de la Trimoille ? Dieu le garde de tout encombre ! c'est la voix de mon cher fils!
— Madame, je vous adjure de faire silence! reprit Benjamin essayant de la remettre au lit; Jebanne, ce sont des sorciers et magiciens qui jouent leur sabbat dedans le cimetière, et ils nous molesteraient pour les épier : or, je n'ai la puissance qu'il faut contre leurs sortilèges; je n'ai nulle arme contre leurs bâtons. Ma chère
mie, ces cris étranges dérivent de leurs mystères diaboliques !
— Non , point assurément ! oyez, oyez! mon pauvre enfant appelle à son aide ?... J'y vais, j'y veux aller!... Ah! messire, on l'a mis à mal, j'imagine ?... C'était sa voix qui geignait si cruellement? O mon Dieu! qu'est -il advenu dont il faille mourir?...
— Je te supplie de ne pas empirer ton mal , Jehanne bien-aimée ! demeure sous ta couverture à suer la fièvre ; ne te guermente à cause de ces crieries magiques, moult fréquentes en ce cimetière où se tiennent conciles de nécromans.
— Vous ne m'arrêterez d'y aller voir, messire; car je prétends savoir quel criait ainsi : je suis quasi morte d'angoisse. Adonc, ne me retarde plus, Benjamin; je sentirais trop poignans remords si mon petit enfant recevait quelque tort faute de secours. Allons !
— Jehanne! malhaignée comme tu es, l'air humide nocturne t'apporterait grief dommage ; reste au lit ce pendant que je chercherai l'origine de ces beaux cris qui t'émeuvent sans raison ; je retournerai tout à l'heure te conter l'aventure.
Jehanne, que cette subite impression d'épouvante et d'anxiété avait animée d'une fausse
énergie, le visage coloré, les lèvres frémissantes et les yeux saillans, retomba sur sa couche, plus faible qu'elle en était sortie. Ce retour passager de force fut suivi d'un épuisement total, dont Benjamin se hâta de profiter pour satisfaire le désir qu'elle avait obstinérnent exprimé. Il l'enveloppa de manière à rappeler la chaleur qui s'était retirée au passage immédiat dans une température froide; il la conjura de calmer un frivole pressentiment qu'il se flattait de démentir; il l'encouragea par ses baisers, et lui promit de ne rester absent que le temps nécessaire pour visiter le cimetière.
Benjamin, qui s'était armé à tout hasard d'une pioche de fossoyeur, se glissa silencieusement hors de la loge ; et, distinguant au clair de lune un groupe d'hommes autour du tombeau de saint Richard, il marcha droit à eux en brandissant sa pioche ; il était d'avance tellement persuadé qu'il aurait affaire à des sorciers et à leurs démons familiers , que son courage s'accrut de ne rencontrer que des hommes. Ceux-ci , absorbés dans leur criminelle occupation, ne s'aperçurent pas de l'approche du jeune homme qui, avant de les reconnaître, eut le loisir de vérifier la nature de ce conciliabule : il vit l'enfant suspendu en croix , les vases de
284 LA DAiNSE MACABRE.
sang , les pingres et le coutelas vsanglans ; il était pétrifié d'horreur.
— Infâmes meurtriers! leur cria-t-il la pioche levée; quelle abomination avez-vous conspirée et perpétrée? Etes-vous zingaris, turcs, mages ou sorciers? Attendez-vous à punition exemplaire, hart ou bûcher, lâches tueurs d'enfant !
— Ouais, compères, nous n'en aurons que la peur, repartit Croquoison qui s'était aguerri en prenant part au crime. Ce fâcheux n'est autre que Benjamin mon fils , c'est-à-dire le vôtre , Culdoë : il le faut associer à notre vœu.
— Eh quoi ! par la morbieu ! reprit Benjamin frappé d etonnement et d'indignation ; c'est vous , monsieur mon père qui venez de répandre ce pur sang par détestable maléfice ? A ce compte je serais fils d'un assassin ? Non , vous n'êtes mon père
— Ceci est l'oracle de nature, interrompit Culdoë se précipitant aux bras 3e Benjamin qui le repoussa fièrement : mon fils, mon cher et amé fils, toi que j'avais perdu naguère, c'est moi qui suis ton seul et véritable père !
— Vous mon père! s'écria Benjamin avec une méprisante incrédulité qui fit bientôt place à un respect involontaire ; s'il faut que je sois
LF CRIME DES PIXGRES. ^85
Yotre fils , ce qu'à Dieu ne plaise , en quel lieu et à quel moment me donnez-vous ce nom?
— Ouais, vous me paierez la rançon promise que j'ai moult gagnée? objecta Croquoison qui fut rassuré par un signe affirraatif de Culdoë. Benjamin, je ne suis ton père, mais bien ieelui, Balthazar-Culdoë, riche juif, maître de la Boîte-aux-Lorabards.
— Las! je renie ma vie, dit tristement Benjamin, j'eusse préféré être issu d'un chétif et honnête gagne-denier! N'avez-vous pas vergogne et repentance de ce méfait digne du feu? Cet enfant, qui est-il ? est-ce vous qui ainsi l'avez martyrisé ?
— Je m'en glorifie , répondit Culdoë d'un ton d'inspiré : observes-tu pas la religion juive ? J'ai offert au Seigneur cet holocauste en réjouissance de l'avoir retrouvé ; trempe le bout des doigts en ce sang pour avoir part à l'offrande ?
— Non, jamais, par TArche-Sainte! je ne commettrai si exécrable pacte : je vous sollicite de fuir au plus lointain pays; hâtez-vous, monseigneur, car on va venir au bruit. Ah! que vous avait fait de mal ce petit enfant?
— Mande plutôt ce que nous ont fait les chrétiens ? interrompit Culdoë avec amertume. Ben-
jamin, mon fils, les chrétiens envers qni je me revenge par le sacrifice d'un enfant d'entre eux, persécutent, pillent, torturent, emprisonnent et supplicient la lignée d'Abraham , de laquelle tu descends; ces chrétiens, que je hais autant qu'ils me haïssent , m'ont battu de verges et banni du royaume; ont égorgé ma femme, ta mère, mes enfans, tes frères; ruiné mon commerce autrefois, et possible qu'ils recommencent demain mêmes iniques vengeances.
Regarde ton flanc cicatrisé, ton bras rompu, et les traces des coups à la tête? Interroge Croquoison, qui t'a charitablement recueilli quasi expirant? Va, Benjamin, ne pardonne onc aux chrétiens qui ne nous pardonnent, rends -leur guerre pour guerre, plaie pour plaie ! Viens t'asseoir à mon foyer, et préparer le pain de la Pâques...
Culdoë entraîna Benjamin, qui, étourdi de cette reconnaissance imprévue, tremblant de reparaître en présence de Jehanna, et soumis malgré lui à l'autorité paternelle, se laissa conduire à l'hôtel de la Boîte-aux- Lombards, tandis que Nathan et Croquoison emportaient les vavSes pleins de sang et les instrumens du sacrifice , sans tenter de cacher le corps de la victime qu'ils abandonnèrent sur la croix. Lors-
qu'ils se préparaient à refermer Ja porle du cimetière, le rebec de Macabre vibra dans les airs et tourmenta des sons discords qui se déployèrent après en funèbres mélodies, d'abord lentes et monotones, puis variées, rapides et puissantes.
— Ouais , compère , dit Croquoison se signant par habitude et s'enfuyant ; cette musique maudite est présage de male-mort! Alerte !
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Macabre , qui dans son premier effroi s était enfermé au fond du caveau où n'arrivait aucun bruit du dehors , oublia bientôt le revenant pour son trésor qu'il se repentit d'avoir laissé seul. Il franchit rapidement son escalier sans se rappeler que l'entrée de la tour était ouverte, et ne se sentit revivre qu'en palpant ses chères
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pièces d'or qu'il ne se lassait pas de remuer avec volupté. Couché en rond sur les dalles humides de la plate-forme, il se livrait à sa passion bizarre que rejouissaient les sons susurrans du métal monnayé; il se roulait, il se tordait, il se pâmait, et toujours ses mains frémissantes dans l'or enivraient ses sens de plaisirs spasmodiques. Après plusieurs heures de délices qui avaient usé ses forces et irrité ses nerfs, il dépendit son rebec et l'anima sous les chatouille mens harmonieux de l'archet; ce fut un cantique de funérailles touchant et sublime; une sorte de chant du cygne solennel et gracieux , qui descendait du ciel pour y retourner. Macabre, tressaillant d'une émotion presciente, baignait de larmes les cordes enchantées do l'instrument qui, à ses yeux fascinés, redonnait la vie aux morts et changeait l'ordre de la nature.
— Quand reviendrai-je au pays de Bohème? disait-il en s'adressant aux astres de la nuit: n'aurai-je onc suffisance de biens? Voici la peste et Ja famine qui m'incitent à les fuir. Las ! est-il écrit que je ne reverrai mes compagnons, la terre chérie de ma naissance? Ne dois-jr désormais reposer que dedans la tombe? C^, je n'emporterai ma riche montjoie au séjour
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des trépassés. Chante, rebec, chante ma départie ; demain !... Mais que deviendra ma danse
commencée!...
Le bohémien, poursuivi sans cesse par un sinistre pressentiment qui tournait sa pensée vers la Bohême , quitta son rébec et regarda le cimetière comme un laboureur fait son champ ensemencé; alors il se souvint du cadavre qu'il avait Vu se mouvoir et ressusciter; il accusa son esprit de vertige et ses yeux d'illusions; mais il persévéra dans sa croyance contre laquelle se soulevaient en vain les preuves de treize années; le merveilleux s'offrait à lui pour la première fois dans la mort qu'il avait jusque là observée sous une forme toute matérielle. Il distingua vaguement un objet blafard qui surmontait le tombeau de saint Richard , et un fantôme à moitié nu qui se promenait lentement sous les charniers de la Ferronnerie : il s'imagina reconnaître le sire de la Vodrière; et, pour échappera cette apparition qu'il attribuait au prestige de sa musique, il se hâta de rentrer dans son souterrain, où ses terreurs s'évanouirent.
Giborne, qui s'était peu soucié de son absence renouvelée chaque nuit, ne l'avait pas attendu pour se blottir dans la bière, où elle
dormait d'un sommeil appesanti par le copieux souper qu'elle avait sur la conscience. Elle ronflait comme un porc grogne, et aiguisait son appétit du lendemain. Macabre, que ce ronflement troubla dans sa rêverie de l'autre monde, repensa d'abord aux choses de la terre. 11 voulut savoir le résultat pécuniaire de la commission de sa femme qu'il secoua rudement avant de l'éveiller à demi; elle ne répondit d'abord que par de sonores bâillemens et des contorsions hideuses; Macabre impatienté tiraillait cette masse de chair inerte et pendillante.
— Femme, lui criait-il de sa voix rauque, les Lombards sont-ils gens de probité et d'honnête commerce? As-tu échangé les linges des trépassés au comptoir de maître Croquoison? Je gage que ces juifs se sont montrés trois fois juifs envers moi? Au contraire ?
— Mon doux seigneur, murmurait Giborne qui avait présens les souvenirs de la nuit, vous semble-t-il que je m'acquitte honorablement de cet emploi? je n'ai dissipé une seule goutte de ce sang; perforez les aisselles, aines et plantes des pieds ?
— Reviens-tu du sabbat et festin des sorciers? interrompit Macabre réclamant une réponse monnayée. Es-tu gorgée de vin comme
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une outre? Mort de ma vie! conte-moi le menu du marché, et baille-moi le prix de ma lingerie? tu dormiras ensuite.
— Esl-ce donc toi, mon épousé ? je sens l'amour flambant qui me sollicite de t'accoller ; viens , mon amiable ménétrier , danser le branlegai; suis-je pas mignarde et poupine? Par la lune! c'est souverain remède pour la peste et la faim, que frotter son lard?
— Fi la vilaine ! répliqua Macabre se dérobant à ses tendresses; elle a humé le piot et fait chère de moine ; arrière , vache enragée , louve avide , grenouille paillarde ! dépêche de me rendre l'argent qui ne s'est fourvoyé en ta déplaisante buverie ?
— Par la hart qui te pendra 1 fripier de cimetière , repartit Giborne outragée d'être mal payée de retour , corbeau de charogne , balleur de tombeaux , musicien de charniers ! va-t'en où sont les squelettes tes frères jumeaux ? tiens ces six francs-à-cheval et garde qu'ils ne s'envolent, vieil usurier de sépultures, laid suppôt de la mort !
— Six francs- à-cheval ! objecta Macabre qui les prit d'une main indécise , est-ce là tout vraiment? six francs-à- cheval! la somme n'est poiqt
de poids, et ces Lombards sont plus juifs que des Anglais. Six francs-à-cheval ! c'est pitié !
— Mettez-vous en quête pour en trouver autant, messire de la fossoyerie; votre rebec serait moult empêché d'en attirer davantage!... On ne veut plus de tes friperies en ce temps de peste, et tu gagneras la maladie de tes morts, si tu ne l'as déjà.
— Voilà un impertinent trafic , Giborne ; je cuidais que monseigneur Croquoison eût plus de générosité : six francs-à- cheval ! ce n'est le loyer de ma besogne; il y avait six vingts linceuls , deux cents suaires et maint autre linge de fine toile.
— Pourquoi n'en as-tu conservé quelques aunes afin de t'ensevelir ? Avisez le beau chef pelé! Dis , monstre de nature , que n'allais- tu toi-même au comptoir? on eût donné un franc d'or en surplus pour voir ta carcasse et ta baboue de défunt.
— Sur ton corps ! dit sourdement Macabre l'interrogeant d'un regard perçant , est-il vrai que mes linges n'ont rien produit outre ces six francs d'or? N'as-tu pas chopiné et avalé une part de la somme? Larronnesse, restitue le demeurant de bon gré?
— Trêve à ces faux soupçons , mon ami ,
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reprit Giborne en ricanant; certes, j'ai eu fantaisie de transmuer en vin ces résonnans francsà-cheval ; mais le digne Culdoë a pourvu aux besoins de ma soif: j'ai soupe pour l'espace d'une semaine.
— La mort te gard , fâcheuse ivrognesse! grommelait Macabre fouillant les bardes de Giborne, je l'expulserai , la fustigerai, la jnauduai, cette infidèle dépositaire ! Par mon pays de Bohême ! elle avait gardé moitié de la rente! six écus-à-la-couronne!
— La mézellerie te happe aux jambes! s'écria Giborne qui s'aperçut trop tard du dessein de son mari pour y obvier , ceci est mon épargne; six écns-à-la-couronne que messire Culdoë m'a boutés au- poing ; je te prie de me rendre m^A bien?
— J'ai reconquis le mien que tu avais emblé par coupable entreprise; je ne le quitterai pour ime pomme. Ah ! traître Giborne , tu me ravissais le meilleur du butin ? Je t'ordonne de déclarer où tu cèles tes larcins ? Depuis treize ans combien as-tu pillé?
— Méchant bélître , je me reproche d'avoir trop servi à tes profits et intérêts ; mais je te jure par la divinité du soleil que cette pécune m'appartient et que je Tai moult gagnée à aider
le sacrifice d'un enfant au clair de lune. Adonc mes six écus ?
— Nenni , femme , on ne me paît de tels mensonges ; les linges valaient au moins douze écus d'or, et par là mon compte est parfait; mais à l'avenir, j'arrêterai ces pilleries. Giborne , cesse de m'insulter; essaie à prendre ma vie plutôt que ces écus miens!
— C'est toi le voleur , toi , le mauvais compagnon 1 Oui-dà , je ne veux être pellaudée sans regimber! Mes six écus-à-la-couronne ! tu as usurpé mon légitime avoir ! je te crèverai les yeux , mordrai la joue et sucerai ton sang , s'il en est dans tes veines !
Giborne , enflammée par la boisson autant que par la colère, se jeta sur Macabre pour ui arracher les écus qu'il cachait dans son sein ; elle l'incommoda tellement des ongles et des dents qu'il fit usage de sa force pour se rendre maître de ce furibond adversaire ; il l'étreignit et l'étouffa presque dans ses bras de squelette ; mais elle l'entraîna par son poids en tombant sur le pavé , où ils se roulèrent dans l'obscurité, la lampe s'étant éteinte durant cette lutte horrible , où l'on entendait la femme râler et l'homme craquer de tous ses os ; enfin , Giborne , meurtrie par des membres pointus qui marquetaient
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son embonpoint , implora grâce avec des gémissemens oppressés et se recoucha en silence à tâtons.
— Macabre, dit-elle tout bas en prononçant un serment irrévocable à la manière de son pays , toute intelligence est finie entre nous désormais : j'ai trop souffert de tes injustices et tyrannies ; je me revengerai avant qu'il soit long-temps ; oui , je revengerai d'un coup treize ans de coups, molestes, misère et famine ! O gentil amoureux de la mort , je t'enverrai voir ta dame !
Le sire de la Vodrière était resté plusieurs heures assis dans la cour de son hôtel désert, oùil n'effrayait que lui de sa pâle immobilité. Le vent glaçait son corps nu sans l'avertir de chercher des vétemens et un abri; la vie s'était toute retirée au cœur, et ses yeux sans regards manquaient de larmes comme sa bouche béante manquait de paroles; une atroce torture intérieure le déchirait sans relâche. Sa pensée tournait dans un cercle infernal à la suite de sa femme et de son fils qu'il voyait morts et sanglans; ou bien il écoutait des rires moqueurs et des huées qui s'adressaient à son infortune conjugale. Ce chaos fermentait dans son cerveau où passaient, comme devant un miroir, des sou-
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venirs de bonl.enr et de deuil. Rien n'appa« raissail au dehors sur sa face de mort.
Cependant, vers trois heures du matin, ce vieillard se leva droit et raide , exhala un profond soupir et sortit de Fhôtel en retroussant les plis du linceul; il ne regardait pas autour de lui , et marchait gravement vers son but d'un pas assuré ; il arriva sans détour à la porte de la Ferronnerie encore ouverte, et rentra dans le cimetière avec l'idée de se recoucher dans sa fosse; mais ce lieu, où il avait été séparé de Jehanne, évoqua en lui des émotions plus douces, et ses paupières se mouillèrent; il se promena sous les charniers, frappant son front et sa poitrine, croisant les bras et joignant les mains.
Jehanne, qu'un accès de faiblesse insurmontable retenait frissonnante dans son lit , avait entendu confusément un délut de voix étrangères que celle de Benjamin domuia un instant mais les voix s'éloignèrent avec les pas , et le silence qui succéda bientôt aux alentours ne fut troublé que par les murmures du vent qui apportaient avec eux les accens funèbres du rebec de Macabre, ^ehanne, subjuguée à cette harmonie surnaturelle qui avait un écho plaintif dans son âme, écoutait avec un inexprimable attendrissement; toutes les fibres de sa sensi-
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bilité étaient mises en jeu et vibraient à ces accords prophétiques; elle versait des larmes sans efforts et sans contrainte, des larmes de douleur amère, de douce résignation et d'inconsolable habitude; elle pleura ainsi tant que s'exhala le chant suprême de Macabre.
Elle avait perdu la mémoire de sa position cruelle et jusqu'au souvenir de Benjamin , qui ne reparaissait pas; les sons aériens cessant de l'enivrer d'une oublieuse mélancolie, elle ressentit plus vivement l'anxiété et le désespoir d'un abandon qu'elle n'osait interpréter, le jugeant funeste en toute supposition. Benjamin l'avait abandonnée; Benjamin était tombé sous les coups d'un assassin; l'ombre du sire de la Vodrière s'était levée du tombeau contre Benjamin? et ces cris d'enfant, encore retentissans dans le cœur maternel ; ces cris d'atroce souffrance, si étranges à cette heure et dans ce lieu? Elle éprouva une sensation de froid aux extrémités, un serrement au cœur; ses ye*ux devinrent hagards etsesmâchoiress'entrechoquèrent. Elle s'encouragea pourtant à quitter son grabat, à se vêtir; elle se traîna hors de la Loge-aux- Fossoyeurs et s'avança en chancelant jusqu'au tombeau de saint Richard; elle poussa un grand cri, et prête à défaillir, elle embiassa la croix
3oO LA DANSE MACABRE.
à laquelle son enfant pendait horriblement mutilé et défiguré : elle l'avait reconnu !
— Malheur à moi! malheur à notre enfant l malheur à toi ! lui cria une voix qui lui sembla monter du sol; Jehanne, coupable et ingrate épouse ! c'est toi qui égorges mon fils ! c'est toi qui me rejettes au sépulcre ! Le seigneur Dieu châtie les méchans! Jehanne, essaye d'expier tes péchés ici-bas , ou plutôt viens çà dormir avec moi dedans ma fosse nuptiale? Malheur à toi! malheur !... malheur!...
Jehanne restait stupide à cette menaçante imprécation et attendait que la terre s'ent' rouvrît pour dévorer sa misérable existence ; c'était un cauchemar affreux, inextricable, qui l'enveloppait; sans pleurs, sans gémissemens, elle contemplait la chère victime et les mutilations barbares, et la peau traversée d'épingles, et les morsures des tenailles, et le sang répandu déjà séché sur la pierre. Elle croyait mourir. Tout à coup une main glacée lui tint le bras; elle tourna la tête et proféra un second cri en apercevant le sire de la Vodrière plus pâle que son linceul, les yeux fixes et les traits décomposés par un rire infernal ; ils tombèrent ensemble , et liés par cette dernière étreinte , aux pieds de leur fils crucifié , elle évanouie , lui mort.