‹ La danse macabreChapitre 30 sur 41 · LES CHA.RN1EÎIS. 3(>C · texte numérisé non relu

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meltre autant que les plus directes accusations. Guillemette s'en prenait aux murailles pour leur confier sa vengeance et son intérêt; elle croyait pouvoir à la fois racheter ses péchés, apaiser l'âme du sire de la Vodrière, servir la haine de Crespeau, fonder sa fortune; elle eût voulu déjà prévenir le parlement, le prévôt et l evêque de Paris.

Un concours de monde plus dru et plus bruyant se rassemblait autour des fossoyeurs qui exhumaient des morts que l'on trouvait mal couchés dans leurs bières et dépouillés de linceul; on s'étonnait tout haut de cette particularité qu'on attribuait à un miracle ou à un sacrilège; caries corps frais, consommés ou desséchés, offraient tous des traces de violence, et les couvercles des bières étaient décloués. On regardait avec des signes de croix.

— J'opine que les défunts n'étaient en état de grâce, dit un moine qui rapportait au couvent une lourde besace; ils aboient maintenant dedans l'enfer ou le purgatoire pour n'avoir baillé aumônes aux mendians de Dieu.

— Il y a sortilège , répliqua l'apothicaireépicier Moutard. C'est le bohème Macabre qui cause ces griefs et pollue la terre bénite; sa danse abominable a engendré la peste, poiy

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laquelle j'ai vendu déjà vingt bussarts de rhu^ barbe.

— Au temps du feu roi Charles cinquième, repartit le vieil hanouartCroulebois, la prévôté de la ville maintenait les droits d'un chacun, et on ne- pillait morts plutôt que vifs. Damné soit perpétuellement quiconque a violé la sainteté des tombes !

— Possible est que les juifs par enchantement aient honnis de la sorte les chrétiens trépassés, objecta un fossoyeur sournois; et j'invite à consulter là dessus maître Croquoison , qui a la garde des Saints-Innocens et deux cents écus de rente.

— Par saint Babolin ! maître Croquoison est un honnête seigneur, se disaient entre eux les spectateurs échangeant leurs avis divers. Il est des envieux que l'heur d'autrui contriste et importune. J'ai ouï conter que par ces derniers temps, les morts venant de l'hôpital Sainte-Catherine n'avaient de quoi cacher leur vergogne. Mordienne! sont-ce les pauvres gens qu'on tire de terre peur d'excommunication? Les vers auront mangé les drapeaux? Point; le linge ne se pourrit sitôt que la chair. Oui-dà! Les Sarrasins ne commettraient si odieux attentat ? Je m'en irai mourir en terre sainte, par la croix Dieu!

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Compère, ne te hâte pas d'ouvrir ma fosseen ce Jieu; on y est mal accoutré.

Les fossoyeurs venaient, en cherchant le corps d'un épicier de la rue aux Fers, de découvrir une bière fermée, qu'ils soulevèrent avec peine à cause de sa lourdeur inaccoutumée; il s'en exhalait une odeur acre de vin corrompu ; on ôta le couvercle taché d'infiltrations violettes, et tout le monde de fuir, excepté un seul homme en houppelande fourrée, lequel ne bougea non plus que le mort , quand on eut niis au pur l'habitant du cercueil, vêtu d'une bonne robe de bure grise, contracté de tous ses membres, les yeux à fleurs de tête, li bouche tordue, et nageant dans le mélange liquide, infect, des alimens et du vin qu'il avait rejelés en expirant. Les fossoyeurs n'avaient pas été les derniers à courir, pensant voir une apparition se dresser à leurs yeux; mais le mort habillé ne sortit pas vivant de ce coffre, où son atroce agonie s'était prolongée plusieurs siècles en deux heures de vie; la curiosité ramena peu à peu les badauds dont le cercle s'épaississait autour de la bière. On examinait avidement les traits bouleversés du malheureux; ses ongles enfoncés dans sa poitrine en lambeaux , sa langue coupée, les planches mordues et disjointes, teintes de sang;

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on comprenait la lutte désespérée qu'il avait dû livrer à son étroite prison dans laquelle il s'était roulé et tortillé comme un reptile, jusqu'à ce qu'il eût péri étouffé et noyé dans les restes hideux de son dernier souper. On s'interrogeait des yeux en silence, et les fossoyeurs, appuyés sur leurs bêches, n'osaient toucher à ce cadavre souillé qui semblait prêta revivre aux tièdes inspirations de l'air; une horreur muette régnait à la ronde.

^Holahée! s'écria-t-on en brusques intonations, c'est le ladre blanc des charniers! le nommé Malaquet. Oui bien, il s'est enterré soi-même pour n'aller point à la voirie. D'où vient qu'il a oublié ses cliquettes et son barrillet? Ce ladre pu comme charogne, et il ferait bon flairer vinaigre. Ce digne et brave cachot! quel démon l'a étendu à l'envers dans ce tonneau? Notre gentil Malaquet fut méchamment mis à mal ? Grobis ! il a souffert la gêne extrordinaire; ô le pauvret! Mande le greffier du Châtelet, qui donne inventaire de l'aventure? Par le sambreguoi î c'est diablerie et sorcellerie : voyez, ce misérable était vif au tombeau ! I^s juifs qui martyrisèrent l'enfant ont fait le crime.

— J'augure que ce fut punition divine, dit

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un fossoyeur d'un air de conviction; car voici la propre bière du feu sire de la Vodrière qui d'abord fut enseveli à cetle même place. Or ne sais quel autre que Dieu ou diable aurait enfoui le vif au lieu du mort?

— Ça, mes maîtres, dit en riant le vieillard à la houppelande fourrée et au bonnet conique, ne plaignez ce scélérat ivrogne quia laissé au pilori ses deux oreilles : c'est le faux ladre Crespeau , qui fut condamné à la hart pour hérésie et sacrilège, l'an i4i5 ? s'il vous souvient; le corps dudit Crespeau appartenait à la justice de Paris, et je vous prie de l'accrocher aux chaînes d'un gibet avec un écriteau manifestant ses forfaitures et sa vilaine mort par miracle.

— Ventre de biche! reprit-on avec surprise , Crespeau devint Malaquet ! Crespeau qui but, mangea et fienta dans les vases Saint-Josse ! il se sauva de la potence? Vraigot ! qui affirme cette histoire? Le seigneur Culdoë , maître de la Boiteaux-Lombards.

— Culdoë! interrompit avec un cri de hyène Guillemette qui s'étant approchée distraitement au bruit avait reconnu son fidèle ladre et pleurait anéantie à ce tableau horrible, non pas Culdoë , bonnes gens , mais Schoeffer, le juif!

Culdoë recula en arrière à ce nom articulé

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d'une voix claire et sèche, qui partait du milieu (lu groupe ; pâlissant et rougissant à la fois, il cherchait d'un œil son accusateur et de l'autre une retraite en cas de fuite nécessaire ; ce début, qui promettait un épisode intéressant, élargit le cercle pressé de l'auditoire, parmi lequel circulaient des chuchotemens et des rires ; le cadavre , Culdeé et Guillemette, se trouvèrent cernés dans un champ-c!os vivant comme pour vider leur querelle, et Guillemette, exaltée par la douleur dont l'objet inanimé gisait à ses pieds, s était jetée à la rencontre de Culdoë immobile, qu'elle menaçait du regard , du geste et de la parole; il se vit perdu et se résigna.

— C'est toi , mécréant circoncis , disait-elle en virant autour de lui , c'est toi , chien israélite, vermine d'Abraham, chancre de Moïse, c'est toi vraiment qui triomphas de mon ami Malaquet par trahison ! c'est toi , maître Schoeffer !

— Femme , je ne sais qui t'induit à me nuire, reprenait Culdoë affectant une mansuétude qui s'allait tourner en rage : t'ai-je d'aventure fait tort que je puisse réparer pour or ou pour argent ? Je suis Culdoè, maître de la Boîte-aux- Lombards.

— Oui, par l'âme de Malaquet! c'est Culdoë que je veux perdre corps et biens; or, Culdoë

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est le même juif Schoeffer qui fut fouetté et banni perpétuellement , il y a vingt-trois ans ; tes richesses acquitteront le loyer de la délation.

— Femme , par la sacrée mémoire de mes pères! tu mens de laide sorte et je te convaincrai de menterie pardevant messire le prévôt; je suis Lombard des états du pape, et partant meilleur chrétien que personne au monde.

— O mon pauvre Crespeau , entends ces téméraires blasphèmes ! toi chrétien , Culdoë , toi chrétien, Schoeffer ? Qui a mis en terre cet honorable ladre , lequel était de si belle humeur. La nuit du saint vendredi , qui crucifia l'enfant?...

— Ouvrière de calomnie, interrompit le Lombard serrant les dents et les poings, cesse d'outrager ma vieillesse chenue , cesse d'appeler sur moi le châtiment dont le Seigneur te garde. J'atteste un chacun que je ne trafique d'usure , mais d'aumône.

— Par le prix du sang ! Schoeffer-Culdoë, je te décèle publiquement comme juif judaitsant, comme auteur du crime des pingres , lequel a bouté la désolation au giron de l'église ; empêchez qu'il s'en aille, ce tueur d'enfan^ !

— Tu mourras devant moi, par le saint pa-

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triarche Abraham ! hurla Culdoé exaspéré par les cris de mort qui l'assaillirent ; oui , je suis l'infortuné Schoeffer, si méchamment tourmenté naguère, qui se revenge aujourd'hui !

Culdoé et Guillemette se saisirent au corps avec un acharnement réciproque, se tiraillèrent en s'injuriant et balancèrent l'avantage de la lutte : la foule battait des mains et se pâmait de rire; mais Culdoë terrassa Guillemette, qui lui labourait le visage à coups d'ongles et le mordait à la gorge ; il la traîna par les cheveux et la lança presque morte sur une tombe plate ; elle râlait ets'ngitait convulsivement aux acclamations féroces de l'assemblée; il souleva une énorme pierre à grand effort , la suspendit au dessus de son ennemie vaincue et la fit tomber de toute sa hauteur : la tète de Guillemette éclata comme une coquillede noix, et lacervelle jaillit.

Le meurtrier aurait été mis en pièces à l'instant parla multitude indignée, si les archers de la ville ne fussent accourus avec leurs bâtons ferrés; Culdoë, dégagé d'une nuée d'adversaires qui s'excitaient l'un l'autre à ne pas le ménager, noir de meurtrissures et broyé de coups , fut conduit au Châtelet, où les témoins ne manquèrent pas contre lui, quoiqu'il persistât à jHcr son crime et ses complices ; une perquisi-

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