‹ La danse macabreChapitre 38 sur 41 · LE PILORI DES HA.LLES · texte numérisé non relu

LE PILORI DES HA.LLES

Si je n'étais enchaîné, j'empêcherais bien cela.

— Lasî compère, répliqua Nathan qui hochait la tête, nous y perdrons corps et biens ; ce moine n'a pouvoir de nous bailler absolution de l'arrêt, et pour loyer d'un lâche abandon delà foi de nos pères, il nous donnera un confesseur.

— Benjamin, mon bien-aimé fils, disait Guldoë à celui-ci qui ne répondait pas. Notre injuste mort va possible avancer la venue du Messie : donc je te somme d'avoir ferme et assuré courage comme doit un loyal juif.

Benjamin, plongé dans une rêverie impassible , refusait de partager les sentimens fanatiques de son père , et ne regrettait la vie que pour ses amours. Croquoison s'arrachait barbe et cheveux, se martyrisait avec ses poings et ses ongles, maudissant toujours le fatal vœu de Culdoë , tandis que celui-ci n'interrompait ses avis à son fils que pour s'approcher du Seigneur, en extase. Jérémie Nathan pleurait sur lui et sur ses trésors.

La foule était moins pressée et plus paisible qu'un jour ordinaire d'exécution et de marché; elle ne dégageait qu'un bourdonnement d'impatience et de curiosité, à travers lequel soupiraient par intervalles des lamentations de pestiférés, vers le cimetière des Saints-Innocens, et des

voix gémissantes demandant l'aumône. Néanmoins les hangards des halles étaient couverts de spectateurs commodément assis sur les tuiles, dont la réparation coûtait environ deux cents sols parisis, après chaque exécution importante. Les femmes et les enfans se distinguaient à la pétulance de leurs gestes et de leurs clameurs; on ne cessait pas de sonner les morts dans tous les clochers. Ce fut un retentissant cri de joie aux alentours, lorsqu'au coup de trois heures Jean Tiphaine amena ses quatre sujets dans la lanterne du pilori; mais cette joie d'habitude n'eut qu'un élan bientôt comprimé par la tristesse particulière de chacun , et un murmure monotone circula dans le populeux amphithéâtre des halles, sans rires et sans plaisanteries, sans projectiles et sans insultes aux patiens; on voyait d'instans en instans, parmi cette agrégation contagieuse, quelqu'un tomber, se débattre , vomir un sang corrompu , et expirer même dans une hideuse agonie.

— Mes frères en Jésus-Christ, déclamait frère Richard qui avait reparu avec de nouveaux argumens puisés dans une pin le de vin épicé. Je vous adjure de renoncer à Satan , à ses pompes et à ses œuvres : aussi bien l'écorchérie et la brûlure s'en vont commencer; il ne

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Vous duira de continuer votre supplice en la géhenne : adonc , venez au giron de l'église catholique, et léguez quelques chapellenies aux bons pères cordeiiers.

— Par le très-saint nom de Dieu ! dit Croquoisôn baisant la robe du cordelier, délivrezmoi de ce dangereux pas , et j'abjurerai la doctrine des rabbins, voire je vêtirai le froc et dédierai mes acquêts à fonder un couvent.

— Voilà une honorable pensée dont saint François vous rendra compte, reprit frère Richard; mais votre avoir étant confisqué par justice, il vous est licite tant seulement d'en extraire un don pour la rançon de votre âme et œuvres pieuses. A cent mille charretées de diables, les mondaines vanités de la pouriture corporelle ! Je puis par la vertu de mes oraisons sauver votre âme de mort et de damnation ; je puis vous réconforter d'espoir à cette heure...

— Va-t'en plus tôt que tu ne vins, fâcheux chrétien! s'écria Culdoë le faisant d'un regard ftculer au bord de l'échafaud ; va-t'en tout d'abord , peur de ne pouvoir ensuite ! Nous né sommes des infidèles et renégats délaissés du Seigneur.

Cette fou4royante sortie de Culdoë ne lui

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concilia pas la pitié des assistans, et des morceaux de tuile sifflèrent à ses oreilles : il ne s'intimida pas et bénit ses compagnons de supplice pendant qu'on liait au poteau Hoîopherne Croquoison , qui frissonnait de tout son corps nu encore meurtri des stigmates de la question. Jean Tiphaine s'était chargé de l'écorchement . et ses valets n'avaient qu'à jeter les autres trois condamnés dans la chaudière ; Croquoison poussait des cris aigus rien qu'à voir les couteaux reluire au soleil , dans la main du bourreau qui les aiguisait; Nathan était déjà mort d'effroi; Benjamin , pâle et fatigué de ses larmes, regardait vers la rue des Bourdonnais, et ne s'inquiétait pas de l'huile bouillante; sa contenance intrépide, sa belle et noble figure, le bon air de toute sa personne lui gagnèrent l'intérêt de l'assemblée et surtout des femmes toujours prévenues par d'agréables dehors.

— Par les congres de la Manche! disaient entre elles des vendeuses de la halle au poisson, ce juif est d'avenante encolure, et ses pareils ne sont si numereux qu'on en perde ainsi la graine Vraigot! si je n'étais mariée, je le demanderais selon l'usage à condition de l'épouser en la journée. Par saint Harenc, mes commères! ce joli gars aimerait mieux trépasser qu'avoir si laide

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épousée ? Holà ! je consens à son choix ; qu'il nomme la plus digne !

— Trêve, messire Texécuteur 1 cria une voix qui pouvait seule émouvoir le jeune hommt* indifférent à son sort : voici que je viens , suivant Tus antique du gibet des Halles , sauver de mort et aussi épouser Benjamin !

Cette voix timide et tremblante attira tous les regards sur une femme d'une pâleur colorée à peine par la honte, debout sur les marches de la haute croix de pierre qui s'élevait à côté du pilori. Cette femme s'appuyait à la tige de la croix et paraissait aussi troublée de son étrange démarche que défaillante de maladie. Benjamin, qui l'aperçut le premier, lui ouvrait les bras et se fût élancé vers elle si on l'eût laissé faire. Culdoë fronçait le sourcil, et considérait son fils qui, transporté de joie et de reconnaissance, saluait Jehanne en souriant ; il n'y eut dans la foule qu'un sentiment spontané en faveur de celle qui se sacrifiait ainsi pour l'intéressant jeunehomme^

— Je vénère les anciens privilèges des Halles, dit Jean Tiphaine s'avançant à l'extrémité de l'échafaud; mais faut que celle qui s'offre en épousailles déclare ses noms et qualités en Ja forme voulue : en outre , un juif se doit con-

vertir à la foi catholique romaine pour mériter sa grâce.

— Je suis Jehanne Contanceaux, reprit-elle sans hésiter, veuve de noble homme Louis de la Vodrière , et déclare publiquement que telle est mon envie de prendre pour époux et seigneur ledit Benjamin , lequel n'est et ne fut onc juif, ayant été baptisé en l'église des Saints- Innocens, comme il résulte de l'enquête. J'entends qu'il soit fait droit à ma supplique , et vite qu'on nous mène par devant un prêtre •qui nous bénisse.

Cette déclaration franche et généreuse acheva de disposer favorablement le peuple qui était bien aise qu'ui^e dame noble eût recours aux vieux usages populaires : on applaudit les époux, et on ne remarqua pas que Jehanne portait le deuil. Benjamin avait rougi et combattait un reste de scrupule relatif à sa religion. Culdoé était dans une crise de fureur qui ne s'épanchait pas encore en paroles; il attendait la résolution de son fils. Nathan restait insensible à tout, et Croquoison promenait autour de lui des yeux qui imploraient une âme charitable. Frère Richard excitait Benjamin a une éclatante abjuration.

— Ouais, mesdames , disait Croquoison d'un

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ton mielleux, m'abandonnerez-vous en ce piteux cas ? Je ne fus onc marié , et n'ai point cinquante ans d'âge; voyez, je suis vert et mûr; j'ai l'emploi de maître des fossoyeurs au cimetière des Saints-Innocens; je tiens de beaux revenus de quoi acheter une couronne de comtesse h celle qui la voudra. Dépéchez , mes commères! Quelle aura la montjoie du petit Croquoison ? Ouais! le bon mari que je ferai!

Un éclat de rire unanime accueillit cette tendre invitation; mais la plus pauvre et la plus édentée ne se présenta pour enlever la besogne aux écorcheurs; la nudité du malheureux servit de texte gaillard à ces ennemies du mariage; Croquoison ne gagnait pas à un si minutieux examen, et il eût souhaité qu'une aveugle se contentât de sa faible valeur conjugale.

— Mon cher et honoré père , dit Benjamin que le greffier mandait pour enregistrer la grâce , cette excellente dame qui me retire de mort certaine vous peut donner semblable appui?...

— Est-ce à dire que tu renonces ton Dieu? interrompit d'une voix tonnante Culdoë qu'on entraînait par derrière vers la chaudière; j'adjure le feu de Sodome et Gomorrhe qu'il te consume aux yeux de ces adorateurs de veau d'or! Quoi! Benjamin, tu veux renier le Dieu

de tes ancêtres? tu veux recevoir le nom maudit de chrétien? Ah! misérable! mieux valait ne te retrouver onc vivant et parjure! mieux valait te savoir mort ainsi que ta mère et tes frères! Non! dis que tu es et demeure juif; dis, mon cher fils, aux dépens de cette terrestre vie! Oui, certainement , le rejeton de ma race ne défaudra point au culte paternel ! Par le saint tabernacle! Benjamin, confesse ta foi et viens çà mourir !

A ces mots il brisa les cordes qui le retenaient, et saisit par le bras Benjamin qu'on emmenait triste et joyeux à la fois. Par ce brusque mouvement, il détacha les linges dont était enveloppée la main du jeune homme , mutilée par les pointes de fer de la torture ; le sang recommença de couler des plaies, et Culdoë lâcha prise à cet aspect qui exalta l'indignation du peuple; on crut que le père avait blessé son fils qu'on fit descendre dans la salle basse du pilori: des cris de mort qui retentirent contre les juifs excitèrent le bourreau à ne pas retarder le supplice.

— Méchant circoncis , disait frère Richard à Culdoè que l'apostasie de Benjamin avait exaspéré au dernier degré de rage , il en est temps encore ; range-toi à l'exemple de ton fils , et dé-

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