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avec plus de confiance que vous n'avez pénétré les défilés des monts Galaath où à peine un voyageur ou deux avant vous avaient osé chercher Amman et Djerach.
Lorsque j'entrepris cette chronique fondée sur la danse macabre, je dus m'inforraer auprès de vous des traces que ce symbole fantastique a laissées dans les monumens et dans les croyances des populations del'Allemagne, où il a pris naissance sous l'influence religieuse du quatorzième siècle. Le savant M. Peignot,dans un ouvrage spécial, et le doyen des bibliophiles, M. Van Praet, dans son docte Catalogue des livres imprimés sur vélin ^ ont publié sur ce sujet des notices curieuses où la bibliotechnie usurpe trop la place de la critique; j'ai peut-être mieux profité de nos entretiens, qui recommençaient vos promenades en Suisse et sur les bords du Rhin; vous me peigniez de couleurs sombres et romantiques ces rondes des morts qui se déroulent encore le long du chœur de l'abbaye la Chaise-Dieu en Auvergne, sous les arcades du pont de Baie, sur les murailles du cimetière de
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Luceriie et dans les charniers des églises germaniques. Vos récits qui m'ont inspiré, vos observations qui m'ont éclairé , se trauvent exactement résumés dans une des dernières livraisons de l'AuvERGNE. Il reste peu de chose à ajouter à cet aperçu auçsi clair que précis , aussi profond que pittoresque :
« Un objet curieux et assez rare maintenant, ce sont les peintures qui enferment le chœur de la Chaise-Dieu et qui représentent la danse macabre. C'est la première fois que nous avons trouvé à copier ce poëme bizarre qui était devenu , du quatorzième au seizième siècle , une espèce de sujet de mode et qui jouit d'une grande célébrité dans le nord de l'Europe. Tout le monde sait que la danse macabre , ou la danse des morts , est un branle de personnages que la Mort et les démons qui lui servent de satellites, animent à cette fête fantastique au son du rebec ou du psaltérion. La représentation de ce sujet, destiné d'abord à la funèbre décoration des cimetières, fut long- temps multipliée à Tin- ^ tini par la gravure en bois , par la peinture h
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l'huile ou à fresque dans les palais des rois, les ponts couverts, les marchés, les églises et les vitraux, puis par la miniature sur les marges des heures et des missels ; et vers le seizième siècle on la retrouve jusque dans ja ciselure de la garde des épées, jusque sur le fourreau delà dague et du poignard. La ronde se divise en autant de menuets ou de sarabandes, que la Mort danse seule à seul avec gens de tout âge et de tous les états. D'autres fois la ronde devient sénérale, et une foule bizarre, bruyante, pressée, décrit un cercle ou développe une longue ligne où les génies de la mort alternent dans les rangs avec les danseurs et contrastent avec de jeunet hommes et de jeunes femmes , avec des seigneurs et de grandes dames couvertes de riches vétemens , ou de pauvres gens chargés des haillons de la misère : allégorie grave et terrible du néant de l'homme et d'égalité de la mort; invention d'abord sortie de la mélancolie mystique de l'Allemagne, et devenue le type d'un grotesques effrayant dans les inspirations sombres et bouffonnes d'Holbein et d'Albert Durer,
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La pensée (\i\ premier qui traita ce sujet fut profonde; celle du dernier fut peut-être une
cruelle et désespérante moquerie
» On ignore pourquoi cette danse s'appelle macabre. Quelques érudits ont voulu donner à ce mot une origine arabe quand il était bien convenu chez nous que tout venait de TOrient j jusqu'à l'ogive des Arabes qui n'ont jamais eu d'ogive dans leurs monumens. Ce qui est certain, c'est qu'on ne connaît pas de représentation plusancienne de la danse macabre que celle de Minden , en Westphalie, exécutée en i383. On ignore si c'est un original ou une copie. Dès i^il^ Paris avait, au cimetière des Innocens , sa danse des morts en sculpture; et elle fut peinte en i5o2 dans la cour principale du château de Blois, sous les arcades élégantes que Louis XII avait fait décorer avec tant de grâce par les artistes de la renaissance.
» On ne trouve plus ce sujet en France que dans les bibliothèques des amateurs de vieux livres, où ces caprices du sublime bouffon se reproduisent dans vnie série innombrable de
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précieux bouquins , depuis i485 jusqu'à \ 790 , en passant par Debry, Callot et Mérian pour arriver à Hollar. Il a été détruit dans presque tous les monumens; les peintures de la Chaise- Dieu en offrent peut-être le dernier exemple, et probablement il ne tardera pas à s'en effacer; la moitié de la tâche est déjà remplie à la droite extérieure du chœur: une couche de badigeon a fait disparaître les costumes pittoresques du quinzième siècle, et, de ce curieux vestige des temps passés, comme de beaucoup d'autres, il ne revivra que nos faibles dessins. Le bon curé qui existe maintenant, et qui a été religieux dans cette abbaye, ignorait que ces peintures existassent. »
La danse macabre a exercé la patience des dépisteurs d'étymologies qui vont furetant toutes les langues et tous les vocabulaires pour découvrir souvent une combinaison impossible de vocables, un accouplement monstrueux de racines. Il paraît que macabra en arabe veut dire cimetière; en anglais make signifie yî^/re , et break briser; en hébreu maccahbi s'explique
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par le IsLÛn plaga ex me, c'est moi qui fais le mal; en vieux français ma cabre se prend pour ma chèvre ; et d'antres ont prétendu que Macabre était le nom de l'inventeur de cette danse : et, en effet, ce peut être un troubadour nommé Macabrus qui a composé des espèces de complaintes sur la mort et la fragilité humaine. Enfin le mot de macabre n'a-t-il pas certaine analogie avec la formule magique abracadahra ?
Je ne vous combattrai pas d'avoir avancé que la danse macabre existait en sculpture au cimetière des Saints-Innocens ; mais il en est parlé dansl'histoiredeCharles VII, aux années 1424 et 14^9? comme d'un spectacle que les Anglais avaient introduit en France. Ce spectacle, dont la représentation durait des mois entiers, devait être une pantomime avec de la musique. Quanta la danse par personnages, de Guyot Marchand, imprimée pour la première fois en i486, et depuis réimprimée avec des variantes considérables , elle ressemble à l'explication rimée d'une peinture, et les dizains ont l'air d'avoir été gra-
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vés dans les rouleaux qu'on mettait alors à la bouche de chaque personnage en dessin comme en sculpture.
Je persiste à distinguer la danse macabre jouée en 14^0 de celle imprimée en i486. Cette dernière n'est qu'une paraphrase de dévotion sur la prière du mercredi des cendres : Me-mento, homoy quia pulvis es et in pulverem reverteris. Le titre détaillé exprime l'intention de Fauteur : « Ce présent livre est appelé miroir salutaire pour toutes gens et de tous estats et de grant utilité : et recreacion pour pleuseurs enseignements tant en latin comme en francoys lesquelx il contient. Ainsi compose pour ceulx qui désirent acquérir leur salut et qui le voudront avoir. » On comprend que cette fantasmagorie sépulcrale ait pris naissance dans une cellule de moine, en présence d'une bière ouverte, en face d'une tête de mort.
Je ne pense pas qu'on doive assigner à cette bizarre imagination une date antérieure au quatorzième siècle. Les manuscrits nombreux que j'ai consultés sont du quinzième et du com-
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menceinent du seizième ; Timportance des miniatures dans plusieurs, exécutées avec un soin particulier, répond au sens de ce distique latin qui sert d'épigraphe à cette série de figures ingénieusement coloriées :
Hcec pictura decus , pompant luxumque reUgat ; Inque chéris nostris ducere festa monet.
La danse macabre était, si généralement répandue à la fin du quinzième siècle , qu un grand nombre d'éditions de divers formats et de différent texte furent publiés partout dès les premiers temps de Timprimerie; et l'on retrouve cette danse jusque dans la compilation d'Hartman Schedel , Liber chronicarum mundî, Nuremberg, 149^, in-fol. Michael Wolgemut, maître d'Albert Durer, y a gravé sur bois une ronde de squelettes et la Mort jouant du hautbois. Les centons latins qui expliquent cette allégorie ne sont que la paraphrase de ce mauvais vers :
Morte tuhil melius j vita mlpejus iniqua.
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Le mot danse j qui paraît aujourd'hui étrange €t déplacé dans un sujet si lugubre, était employé autrefois dans une acception plus générale , sinon différente; il n'implique pas l'idée de leçon ou moralité , ainsi que M. Dulaure le prétend en s'autorisant du dicton proverbial : Donner une danse à quelqu'un. Les ouvrages intitulés : Danse des femmes^ Danse des folz<f Danse des aveugles ^ etc., annoncent par leur titre une suite d'acteurs qui viennent tour à tour sur la scène, comme les danseurs d'un ballet, montrer leur savoir-dire en monologue ou en dialogue. Peut-être ces danses étaientelles accompagnées de sauts, de pas et de pantomime aux sons des instrumens. J'ai adopté de préférence cette supposition, d'autant plus vraisemblable que j'ai va dans un manuscrit de la bibliothèque du roi plusieurs mystères et farces entremêlés de ces sortes d'intermèdes , qui ont des coryphées allégoriques , tels que la Mort , la Raison , la Vérité , etc.
La danse macabre ne rappelle aucune croyance de l'antiquité païenne, qui, malgré le dogme
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de rimmorlalité de l'âme , fardait et déguisait la mort. En Grèce, à Rome, les cendres du bûcher funéraire n'inspiraient que du respect sans horreur; l'Egypte cachait ses momies sous des bandelettes , des aromates et des dorures ; le corps ne périssait pas alors tout entier. Ge furent les juifs matérialistes qui les premiers rendirent à la mort son caractère hideux : Ézéchiel, dans ses prophéties,' évoqua des squelettes , et Jésus-Ghrist ressuscita le Lazare dans son linceul. La religion chrétienne s'appuya depuis sur ce principe moral de l'égalité devant la mort, et les ossemens étalèrent aux yeux les révélations de la tombe ; les églises devinrent des charniers avec le culte des reliques; les cimetières étaient des lieiix de plaisir et de rendez-vous; on s'accoutuma dès l'enfance au spectacle de la destruction ; on rêva une autre vie, malgré la réalité du néant-, chaque chrétien avait sans cesse présente l'idée de la danse macabre, qui existe en germe dans les fables d'Ésope comme dans l'Evangile. Ce fut un texte inépuisable de déclamations, souvent