‹ La d©clamation lyrique et la mise en sc©·ne; de l'©cole au th©ßtreChapitre 5 sur 8 · III. — L'ARTICULATION, C'EST LE DES- SIN DE LA DICTION · texte numérisé non relu

III. — L'ARTICULATION, C'EST LE DES- SIN DE LA DICTION

L'artiste, comédien ou chanteur, contracte à l'égard du public un devoir de politesse, et le premier acte de cette politesse est de permettre à ce public d'entendre ce qu'on lui dit.

« Une phrase de Samson, articulée comme il savait le faire, cela valait pour caractériser un personnage, un portrait au crayon de M. Ingres (1). » Il s'agit ici de l'art du comédien. Pour le chanteur, le premier bénéfice qu'il trouve à l'articulation, c'est qu'il place, du coup, sa voix, qu'il la pose. Il obtient ainsi ce qui est l'objet de ses premiers vœux.

Articuler, cela peut paraître une étude primaire. C'est tout simplement le summum de l'art. C'est la qualité que vous trouverez toujours et avant tout chez les grands artistes. Que dis -je ? Chez tous les artistes qui ont la faveur du public, qu'ils appartiennent à la Comédie -Française ou au café -concert.

(1) Coquelin.

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Je ne connais pas telle vedette de music-hall. On me dit que la foule l'acclame et on ajoute qu'elle n'a cependant aucun talent. C'est possible. Mais je suis sûr qu'elle articule. Et c'est peut-être là sa seule qualité , celle qui suffit à la mener au succès et à la fortune.

Tous ceux qui s'adressent au public — et cette nécessité s'impose plus impérieusement au théâtre qu'ailleurs — doivent se préoccuper, d'élargir la portée des mots, d'en rehausser la signification.

Dans un théâtre, il y a toujours au fond de la salle un vieil habitué, un peu sourd et myope. C'est pour lui qu'il faut jouer. Les jeux de physionomie et les gestes seront réglés avec une telle justesse et une telle expression que ce myope, un peu sourd, ne perdra rien des sentiments exprimés. L'articulation et l'émission de la voix permettront aux paroles d'arriver en grande partie à son oreille. Il pourra lire le reste sur les lèvres de l'artiste.

Mais il y a nécessairement dans une phrase un mot principal : il faut s'appliquer à le reconnaître, à le souligner, à le mettre en relief.

Car si nous prenons le chanteur qui articule le mieux du monde, que nous lui fassions interpréter le passage d'un opéra où l'orchestre couvrira le moins sa voix , devant l'auditeur le mieux

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appliqué que nous trouverons, il n'arrivera à l'oreille de cet auditeur qu'une partie des mots prononcés par l'artiste, et, s'il les comprend tous, c'est qu'il aura deviné le reste. Il aura reconstitué les phrases avec les mots qu'il aura pu saisir.

De ce résultat, il faudra féliciter l'interprète, car ce seront sûrement les mots principaux qu'il se sera particulièrement attaché à mettre en valeur, en accent et en couleur.

Régnier, qui fut un maître incomparable, disait ceci :

« Vous avez un secret à confier à un ami. Mais quelqu'un est là, dans la pièce voisine, qui peut vous entendre. Que faites -vous? Vous vous placez en face de votre ami et, en éteignant le plus possible votre voix, vous chargez l'articulation de lui faire entendre vos paroles , en même temps que vos lèvres aideront à lui montrer les mots. Votre ami vous regardera parler, autant qu'il vous écoutera. L'articulation aura rendu le son inutile (1). » Et le grand comédien, le fin lettré, l'homme de conscience et de bien qu'il était, le glorieux maître de Coquelin, de

(1) Rapporté par Legouvé : l'Art de la lecture.

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Sarah Bernhardt, de Réjane et de tant d'autres artistes illustres, ajoutait, avec ce sourire bienveillant auquel ses disciples ne peuvent songer sans reconnaissance et sans attendrissement : « Voilà, mon enfant, le moyen de corriger tous les défauts d'une articulation incomplète. »

Saint -Germain, l'un des plus remarquables comédiens du siècle dernier, arrivait aux effets les plus tragiques malgré une laryngite chronique qui jetait un voile épais sur le timbre de sa voix, et des suites de laquelle, dit -on, il mourut. Il se plaisait à conter des anecdotes empruntées à l'inépuisable répertoire de la vie de théâtre et il choisissait, de préférence, celles qui avaient trait à la voix, lui qui en était tant dépourvu, ce qui ne manquait pas d'être instructif.

Dans ces amusants récits, il était souvent question de Machanette , un comédien connu par ses fanfaronnades, la bonne opinion qu'il avait de lui-même (ce n'est pourtant pas une particularité) et la vanité qu'il tirait d'une voix généreuse. A cause de cela, sans doute. Saint - Germain lui montrait une ironie particulière.

Machanette, après avoir débuté au Théâtre — Français dans l'emploi de Talma — il avait là une belle occasion de modifier son nom — était tombé, de chute en chute, à tenir des bouts de

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rôle sur des scènes du boulevard. A l'Ambigu, il joua, dans les Deux Orphelines, l'un des ivrognes qui, au premier acte, traversent le théâtre.

Après cette rapide apparition, il remontait dans le réduit qu'on lui avait donné pour s'habiller, au cinquième, près des figurants. Il y remontait d'un pas majestueux et lent, ainsi qu'il convient à celui qui a porté la pourpre de César, et laissait échapper à chaque marche, en l'accompagnant d'un geste tragique, une exclamation dont on abuse peut-être dans le monde des théâtres depuis qu'un général fameux l'a rendue historique... Arrivé sous les toits , il prenait devant sa glace une attitude des plus romantiques, et, se regardant de la tête

aux pieds, il s'écriait : « Quelle g ! Voilà ce

qu'ils ont fait de toi ! »

Et Saint -Germain nous contait la fumisterie dont le pauvre Machanette avait été l'objet, à l'époque de ses débuts à la Comédie -Française. Il prétendait avoir une voix d'une telle puissance qu'il lui était impossible de travailler dans son appartement , trop petit, dans la crainte d'y briser les vitres ! Un jour, il fut invité à déjeuner chez Brébant, en compagnie de quelques camarades. Au dessert, on le pria de dire les Fureurs d'Oreste. A peine avait-il commencé

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que les vitres volèrent en éclats. Les garçons accoururent. La foule s'ameuta sur le boulevard. Les camarades de Machanette , à un signal convenu, avaient jeté la vaisselle par la fenêtre !

Pauvre Machanette ! Ce fut une des nombreuses victimes du théâtre. On peut dire que le ridicule le tua — assez tard , du reste , car il est mort à rage de soixante -douze ans.

Au temps de sa jeunesse, Saint -Germain avait joué avec lui, en province ou dans la banlieue de Paris, les Quatre Sergents de la Rochelle, ou tel autre vieux mélodrame. Il y avait, au deuxième acte, un complot entre quatre personnages — les quatre sergents, sans doute — et Machanette avait tellement haussé le ton que tous criaient à tue -tête.

Saint -Germain attendait sa réplique dans la coulisse où il se désolait à l'idée de se faire entendre après ces vociférations. Enfin, n'y tenant plus, il entre essoufflé, sans force et, d'une voix éteinte : « Mes amis, nous sommes perdus. Vous avez parlé tellement fort qu'on vous a entendus de la place d'armes. Tout est découvert ! »

Les conspirateurs, ahuris de cette arrivée inattendue, se demandaient, atterrés, comment on allait pouvoir continuer la pièce, qui se trouvait terminée au deuxième acte, puisque

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tout était découvert et qu'il ne leur restait plus qu'à mourir, lorsque Saint -Germain ajouta : « Eh bien! non! Rassurez -vous! J'ai voulu vous éprouver. Mais, je vous en conjure, pour notre sécurité à tous , à l'avenir, ne criez pas si fort! » Et il sortit prestement.

Une phrase criée n'arrive pas à l'oreille avec la même netteté qu'une phrase clairement articulée.

La consonne est le point de départ de l'articulation. Elle est le coup de marteau qui pose la voyelle et le coup de pinceau qui lui donne sa couleur.

Pourquoi les chanteurs ne tiennent -ils pas pour essentiel de bien articuler? Neuf fois sur dix, c'est parce qu'ils s'imaginent que l'articulation nette déplacerait leur voix. Quelle erreur! C'est le contraire qui se produit. C'est pour la même mauvaise raison qu'ils s'abstiennent autant que possible de prononcer les consonnes.

Ils ne comprennent pas que prononcer les consonnes, c'est donner à chaque syllabe une spontanéité, une force, une signification qui lui sont nécessaires.

Dire que celui qui articule bien pourrait se

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passer de voix n'est pas absolument un paradoxe.

La forme de la bouche la plus favorable à l'articulation d'une voyelle sera, à coup sûr, la plus favorable aussi à rémission de cette voyelle, Au reste, quand une syllabe est très articulée elle porte sans qu'il soit nécessaire de l'amplifier par un appui de phonation.

Beaucoup de chanteurs ne font porter qu'un certain nombre de syllabes ; ils se complaisent à celles qu'ils croient favorables à une belle sonorité : ce sont ceux qui ont l'insupportable habitude d'appuyer et de s'étaler sur des e muets terminant les mots. Par ce procédé fâcheux, l'équilibre dans la prononciation est rompu : des voyelles portent trop, d'autres restent sourdes ; aucune n'a sa valeur réelle, et l'auditeur est obligé de remettre tout en place ou de se résigner à ne pas comprendre.

On entend aussi des voix qui ne portent que dans les récitatifs parce que , là , il y a nécessité d'articuler, de « mettre en avant ». Cela vient à l'appui de ce que nous disons plus haut : articuler, ce n'est pas déplacer la voix, c'est la placer.

De grands artistes, des maîtres, ont attaché, comme nous, une importance capitale à l'articulation ; nous avons peine à croire qu'un pro-

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fesseur, digne d'enseigner, relègue cette qualité au second plan.

Le chanteur en a plus besoin encore que le comédien, puisque les paroles qu'il émet doivent être entendues malgré la musique et en même temps qu'elle.

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