IV. — LA MALADIE DE NOTRE ÉPOQUE EST LE DÉDAIN DE LA MESURE
<f Le rythme est la subdivision métrique de la mesure ».
On ne pourra nier que la première qualité chez un artiste soit, après la justesse, celle de chanter en mesure.
Le premier défaut, chez les chanteurs ordinaires, c'est le manque de rythme. Cela reviendrait à dire qu'il est indispensable, pour chanter convenablement, d'être musicien (ce qui est indéniable), si l'on était sûr que tous les musiciens chantassent avec rythme (ce qui ne serait pas exact). Peut -on soutenir, de nos jours encore, qu'il est inutile à un chanteur d'être musicien? On cite, à l'appui de cette théorie : Rubini, Lablache, Ronconi. Il est possible que ces virtuoses, qui ont laissé un si grand nom dans l'histoire du théâtre lyrique, n'aient eu sur la technique que des idées vagues. En tout
ET LA MISE EN SCÈNE
cas, s'ils ont mérité leur gloire, c'est qu'ils étaient doués d'une organisation exceptionnelle, d'une sensibilité naturelle, d'un sentiment inné de la musique. C'est même cela qu'il faudrait entendre par « être musicien ».
Et c'est cette disposition qu'il s'agit d'extérioriser, d'amplifier chez un jeune artiste, d'éveiller même, si elle sommeille en lui.
Gounod disait : « Aller en mesure, c'est presque du génie » , et il ajoutait : « La maladie de notre époque est le dédain de la mesure (1). » Wagner a dit : « Faites seulement ce que j'ai prescrit, et ce sera parfait. »
Il semble à certains chanteurs que, emprisonnés dans la durée des temps qui composent une mesure, ils n'ont plus aucune liberté d'expression et qu'ils doivent atténuer le charme ou l'éclat de la phrase musicale.
Tout au contraire, le rythme, seul, permet de sentir la mesure et de conserver l'équilibre de la phrase.
La mesure est un principe d'ordre au point de vue de la pondération purement numérique de la phrase musicale ; c'est un principe aussi au point de vue de l'expression,
(1) Elle est de tous les temps. Quand Sophie Amould chantait, au XVI1I° siècle, les opéras de Rameau, les « batteurs de mesure » lui reprochaient de <i ae pas aller de mesure », suivant l'expression de l'époque.
<^ LA DÉCLAMATION LYRIQUE
<{ La notion de la mesure ^ a écrit Gounod, <f contient celle du rythme qui en est la subdivision caractéristique et prosodique. C'est donc porter atteinte au rythme et à la prosodie que de se soustraire à l'empire de la mesure et à son influence régulatrice. Cela suffit à donner l'idée du préjudice que le dédain ou l'inintelligence de la mesure sont capables de porter aux œuvres musicales. »