FONDS . PRIVÉS. — LES AFFAIRES POLONAISES
LES CHIFFRES DÉFINITIFS ET VRAIS. — M. GEORGES CLEMEN- CEAU ESCAMOTEUR. — CONSÉ- QUENCES DE LA RÉALITÉ. — INTERVENTION MILITAIRE EN RUSSIE : FOLIE COMMERCIALE. .
LE REMÉDE IMMÉDIAT A IA DÉBACLE : CESSION DE LA CRÉANCE AUX ÉTATS-UNIS. LE PRÉCÉDENT DU PANAMA. — LE REMÈDE FUTUR : NATIONA- LISME FINANCIER. INTERNA- TIONALISME INTELLECTUEL.
En 19135, voici ce qu'affirme M. Apostol, Russe et membre de la Délégation financière de Russie en France, et donc tzariste lors des emprunts, et. maintenant anti-bolchéviste :
Montant de la circulation des emprunts russes au 1e janvier 1912 : 12 milliards
Te
155 millions de roubles. À 2 fr. 66 le rouble, cela fait 22 milliards 332 millions de francs... « La part des capitalistes russes dans la possession des titres de la dette nationale est très importante et doit atteindre sensiblement la moitié. »
Et voici ce qu’affirme notre correspondant anonyme : « On a estimé à 50 mil- Honssinstrles D eg anglais en fonds publics, obligations de chemins de fer, obligations municipales russes — à 1.200 millions de florins hollandais ce qui se trouvait en Hollande — à 1 milliard et demi de marks ce qui se trouvait en Allemagne. »
Pour l’Angleterre, nous savons maintenant, dans ses grands traits, la situation telle qu’elle apparaît officiellement.
Nous avions, le 6 mai, écrit au Council of Foreign Bondholders, sur la trace duquel nous avait mis la circulaire de l'Office National du 5 avril 1919. Le 8 mai, ce Conseil nous répondait. Les Anglais ne croient pas que l’autruche doive être — et pour parler comme leur fellow de Cambridge sir Frazer — le totem de la tribu financière. Se taire leur paraît une pièce tactique. Et la Presse qui ne consacre pas la moindre étude à des questions aussi graves ne doit guère exciter leur admiration.
HT Lu
Le Council anglais nous fixait le prix, « the charge », de son dernier rapport :
2 sh. 6 d. Le 9 mai nous envoyions à Londres cette petite somme..Le 12 mai nous recevions l'ouvrage, consacré à toutes celles des valeurs étrangères qui connaissent une « avarie » presque aussi redoutable que le mal baptisé par M. Brieux. Constatons avec quelque plaisir que les finances françaises ne relèvent pas encore de la prophylaxie du Council, et ne figurent pas dans son rapport pour l’année 1918. |
En un mois le Ministère des Finances n’a pu nous répondre, l'Office National nous a remis deux circulaires qui se contredisent elles-mêmes. En huit jours, le (Council anglais nous a renseigné. |
Or les chifires donnés aux pages 282 et 283 sur l’ « External Debt » dé ussie, et se rapportant à janvier 1917, fournissent au total 024.769.860 L. st. Ajoutez-y le montant des « Municipal Loans » :
| List 21.951.142. | Vous Apport
946.721.002 L. st. Multipliez par le chitire (théorique) de la livre évaluée en mon-.
naie française, soit 25 francs. Et vous avez comme total de la dette russe :
23.668.025.050 francs. C’est le chiffre même de l'Office National des Valeurs Mobilières. En somme, ce pompeux Office avait simplement recopié le rapport anglais. |
de AA
Donc la portion placée hors de Russie représentait en 1912 environ la moitié de la dette russe. Les amortissements et les rapatriements (chose admirable, la Russie rachetait ses emprunts) avaient réduit encore cette portion. Nous voyons donc que l'Office National était véridique, quand ïl la fixait à 44 o/o (circulaire no 121, du 28 septembre 1918, verso de la page 1). Ainsi notre propre calcul était fondé, qui fixait à 10.428.000.000 francs les emprunts russes de tout ordre —- emprunts d'Etat, emprunts de ville, emprunts gagés par l'Etat, — se trouvant le 1er janvier 1917 à l'étranger.
Notre tâche, sur ce point primordial, est presque achevée. De ces 10.500.000.000 ilny a plus qu’à défalquer la part aflérente aux nations étrangères à la Russie,
Donc :
Angleterre, 500 millions de livres sterling — théoriquement 1.250 millions de francs — ;
Hollande, 1.200 florins -—— 2 milliards 500,000 millions de francs — ;
Allemagne 1 milliard 1/2 de marks — 1 milliard 875 millions de francs ;
Au total 5 milliards 1/2 de francs.
Une soustraction — et vous avez le total maximum de ce qui peut se trouver d'emprunts russes en France, même en admettant qu’il n’y ait rien en Autriche, en
Turquie, dans les Balkans, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Afrique, en Amérique, en Asie, en Océanie,
Jelle apparaît la débâcle maxima des placements publics de la Russie en France :
10 milliards Hé moins 5 milliards 1/2 — 5 milliards. Enflez les chiffres, vous n’arriverez pas à plus de 6 milliards.
Où sont les 20 milliards de M. Clemenceau ? Passée, muscade. Mais le prestidigitateur a raté son tour. D’ailleurs le gobelet de la France est vide.
Et maintenant — aux fonds privés.
L'Office National, avons-nous dit, (d’après sa circulaire, no 133, du 5 avril 1919) étend aussi ses ailes sur les valeurs mobilières des entreprises industrielles ou commerciales soutenues par les Français en Russie, sur les placements privés.
Totalisons les émissions du tableau qu'apporte cette circulaire (moins deux émissions qui ne furent pas réalisées.
Que n’en fût-il de même de toutes les autres !)
Nous arrivons à 2.282.800.000 francs.
Ce doit être, sinon la totalité, du moins la grande majorité des placements menacés. Car les 46 dormants et demi ont battu le rappel de tous les intéressés.
Ils défendent mieux encore ces fonds-là
que ceux de la dette publique de Russie.
Ces fonds-là, ce n’est pas seulement la petite épargne, c’est la grosse, celle des 46 dormants et demi — et de leurs amis, Correspondants de l’Institut ou journalistes du Rentier.
Mais notre indiscrétion va-t-elle s’arrêter ici ? Pourquoi ? Si M. Georges Clemenceau n'est pas un pontife, même maximus, pourquoi M. Machart, directeur de l'Office National, le serait-il, même minimus ? Voyons encore, voyons toujours.
El nous trouvons toute une série d’affaires qui ne sont russes que de nom, qui ne devraient pas figurer en ce tableau. Car elles sont polonaises.
Plus tard nous en fournirons le pointage titre par titre. Disons seulement encore que, sur les 2 milliards prétendus russes de ce chef, il s'impose de retrancher 500 millions polonais. Or la Pologne est aux mains des Alliés.
Le grand cri « Sauvons les meubles »
est un péan que peuvent entonner les « manieurs d’argent », qui dans leurs larges portefeuilles avaient mis ces valeurs autrement sérieuses que les fonds d'Etat, puisqu'elles avaient pour gages des puits de pétrole, des mines de houille, des forces hydrauliques dont la Pologne conservait la richesse avec sa terre. Tandis que les fonds d'Etat s’appuyaient sur le sol chancelant du tzarisme, que depuis vingt ans toute oreille sincère entendait
craquer. La Pologne forcément paiera les coupons de toutes les valeurs gagées .
par son indépendance enfin reconquise.
Ainsi la débâcle des placements russès est maintenant précisée. En capital (les coupons d'Etat n’ont eu leur paiement suspendu en France qu’à partir du rer mars 10917 — encore faudrait-il tenir compte du droit accordé aux porteurs de souscrire à nos emprunts en échangeant contre de l’assez bon papier de France du très mauvais papier a Russie, a 50 0/0 de sa valeur nominale) en capital la part de la France ne peut dépasser:
5 milliards publics, 1 à 2 milliards privés, total 7 milliards.
Et si lon veut aller à l’extrême, avec ceux des placements privés qui n’ont pas demandé le secours officiel ou offi Cieux :
9 Mi£Ltarps.
M. Georges Clemenceau traite la Russie financière comme la France républicaine —- avec désinvolture. Pourquoi ?
Cherchez la réponse dans l’histoire permanente des partis et des groupes qui constituent un Pouvoir. Gouverner a plusieurs buts, plusieurs mobiles, plusieurs satisfactions. Le Grand Homme ne voit que la Patrie et l’Immortalité.
Son entourage examine d'un peu plus près le jour qui passe et le bénéfice qu’il en peut tirer. Du mois d'octobre au mois de novembre 1917, la lutte fut incertaine. Quel groupe l’emporterait ? Quel ferait la paix, et cette immense réorganisation d’un monde dont l’armature restera fatalement l’Argent ? La France ne connaissait alors que deux chefs de partis. L’un s’en alla méditer en une retraite forcée mais prudemment supportée sur les variations de la fortune. L’autre monta au faîte. Son entourage n’est pas assez sot que de n’en savoir profiter.
Et s’il vous déplait de verser dans la politique personnelle, de manquer au respect sacré, non pas même du Grand Homme, mais de son entourage, faites une expérience impersonnelle, Quand donc l'interview formidable est-il jeté au monde par l’Associated Press ? Au même temps où recommence le mouvement des fonds russes, et l’intérêt soudain qu'y prennent capitalistes et boursiers.
Voilà que lintervention militaire revient sur le tapis non moins vert de la
diplomatie que du jeu de bourse. Reconnaîtra-t-on Koltchak ? Les affreux bolchévistes lâcheront-ils Pétrograd et Moscou ? Joie, joie, joie, pleurs de joie!
Au temps précis où le bruit des baïonnettes recommence de s’entrechoquer sous la parole du dictateur se comparant à Pyrrhus, les valeurs tzaristes reprennent l'assaut de la Corbeille. Il faudrait des pages entières pour confronter tous les phénomènes de cette vaste opération. Contentons-nous ici d'en poser l’amorce (x).
Mais ce n’est pas à une politique de partis que nous nous laissons aller.
L'alliance franco-russe a déshonoré la République. Que MM. Ribot, Hanotaux, Delcassh Millerand, portent ce fardeau avec superbe. Ici nous n’entendons envisager que le côté économique et proprement commercial du problème.
Quel commerçant serait assez fou que de risquer 10.000 francs de frais pour recouvrer 2.000 francs de créance ? Voila les chiffres, dégonflés de leur enflure politicienne et financière. La France risque au maximum, grâce à l'aventure franco-russe, de perdre 9 milliards. Combien donc lui coûterait une expédition assez puissante pour vaincre ce bolchévisme épandu sur un territoire plus vaste
(1) Nous dresserons dans un des prochains numéros de l’Activité française et étrangère un tableau comparatif des Informations du Temps et des cours des ES d'Etat russes à la Bourse de Paris.
ue l’Europe, sur des peuples multiormes, des ouvriers peu nombreux dans des villes rares, des paysans qui ont repris laterre et ne la lächeront plus ? Nous savons ce qu’à la France seule ont coûté quatre années de guerre. Nous ne le savons plutôt que pour l'Etat : 160 milliards. ts la Nation, combien ? En vérité, ce n’est pas de la folie, c’est du crime contre la France que de réclamer une nouvelle expédition pour retrouver au maximum 9 milllards.
Et cependant l’alerte Attaché Financier de Russie, l’impavide Raffalovich, dans le Journal des Finances (3 mai 1910) sonne le clairon à cette nouvelle croisade. Déjà sa vue internationale aperçoit des légions de volontaires qui se lèvent pour libérer les fonds russes.
S’engagera-t-il dans ces légions ? Cependant la Crimée est balayée par les bandes « rouges ». Odessa voir fuir les navires alliés. |
En vérité, toutes ces enflures de chiffres ne sont que piteuse comédie. Hélas !
la foule des porteurs s’y laisse prendre.
Bientôt la hausse retombera. Seulement quelques joyeux millions, une fois de plus, auront passé des poches françaises dans quelques poches attachées à la France.
Suffit-il de gémir ? Et nous borneronsnous à vitupérer les puissants et ceux qui, aidantle pouvoir politique, en reçoivent le financier bénéfice ?
Notre étude veut être pratique autant que théorique. Voici donc, esquissées avant que d’être fouillées, les deux conséquences essentielles de la Débâcle des Placements russes. :
Voici les deux remèdes qui semblent possibles et nécessaires : l’un immédiat, lPautre futur.
Lorsqu'une nation a longtemps vécu, elle doit faire comme l’homme arrivé à l’âge mûr : regarder son passé plutôt que son avenir. Ici, le passé est tout proche.
C’est l'aventure du Panama.
On connaît la liquidation de la Société où Ferdinand de Lesseps, entrainé puis trahi par sa propre gloire, avait englouti le triomphe de Suez. L'Amérique convoitait le canal de Panama. Elle Pacquit en 1904 de la France lassée. Elle en donna 40 millions de dollars, 207 millions de francs. Les porteurs des titres panamistes recouvrèrent ainsi un dividende environ de 20 0/0.
Les Français qui s'étaient laissé prendre à ce mirage océanique retrouvérent ainsi une partie de leur épargne.
Pourquoi donc ne pas s'appuyer sur la béquille du précédent ? Les Etats-Unis ont l'appétit vaste. L'Europe sauvée, selon eux par eux, ne les rassassie plus.
L'immensité russe commence de les
tenter. Dans les mêmes journaux qui poussent (nous montrerons par quels procédés d’information truquée) à l’intervention militaire passent de fugitives notes présentant les financiers américains comme en tractation déjà avec les bolchévistes. Quelle belle perspective pour notre propre épargne — la seule qui doive nous intéresser — les petits porteurs empêtrés dans les fonds russes par la grâce des Etablissements de Crédit et des Grands Banquiers unis aux Grands Politiciens !
Qu’à seize ans de distance l'Amérique fasse en Russie ce qu’elle fit à Panama.
Qu'elle y prenne la suprématie par la seule arme invincible : l’Argent. Mais que sur cet argent elle prélève d’abord une part raisonnable pour racheter la créance française.
Ce remède, qu'aucun périodique français ne semble encore avoir préconisé, vaudrait une étude attentive. En ce Fr songeons seulement à en jeter
idée.
Mais rien ne sert de guérir si l’on doit bientôt retomber dans son mal. Les 9 milliards qui risquent d’être engloutis sont peu de chose auprès de tous ceux (21 au moins) que la France a de volatilisés dans le monde, auprès de ceux que
la Finance avide s'apprête à disperser de nouveau. Suivez, là encore, les fluctuations de la Bourse. La rente baisse. Le crédit intérieur effarouche l’épargnant.
Mais déjà se constituent les Entreprises Internationales qui pomperont à nouveau le capital français, ce travail qui ne devrait être accumulé que pour la réfection de la France.
Déjà les Nations libérées appellent la plus douce des servitudes : celle des emprunts que fournira le bas de laine du paysan de France. Dans l'ombre des Grands Établissements s'organise à nouveau cette fuite de l’argent français qu'ici —— inspiration primordiale de nos études __ nous cherchons à conjurer. C’est une thérapeutique élémentaire, avant d’ordonner un remède, que d'étudier tous les caractères du mal, ses symptômes originaires, leur marche etleur développement.
La débâcle des Placements russes, dans le mal financier de la France, n’est que la manifestation la plus importante. La fièvre des emprunts étrangers eut sur notre Nation beaucoup d’autres accés :
Bulgares, Égyptiens, Italiens, Argentins, Brésiliens, Mexicains. Les cinq parties du Monde entrèrent dans cette danse de Saint-Guy. Il faut donc voir comment le mal put se développer. L'Histoire d'hier empêchera peut-être l'Histoire qu'on essaie de refaire demain. Analysons enfin le rôle indivisible de la Politique et de la Presse.
Mais n’ayons pas de lâche prudence devant les mots : unissons les apparentes antinomies. L'esprit n’est fécond qu’en étant nuancé. Pour nous, pour quiconque étudie ces questions comme nous, dans les documents mêmes de l'adversaire, avec les faits impartiablement confrontés, une contradiction éclate qui n’est qu’apparente. Tout de même que Jaurès, par exemple, et selon son historien le plus probe, M. Lévy-Bruhl, en était arrivé à "Evolution ‘Révolutionnaire, nous arrivons en quelque sorte au Nationalisme Internationaliste. 11 faut projeter hors de France sa force morale. Donc Internalisme Intellectuel. Il faut garder à l’intérieur de la France sa force matérielle.
Donc Nationalisme Financier.
Qu'un vers des Rayons et des Ombres nous serve ici d’épigraphe :
Ami, cache ta vie et répands ton esprit.
Démarquons le premier hémistiche, et disons :
Francais, garde ton or, et répands ton esprit.
Seulement tous ces thèmes sont un peu nuageux. Î[l s'impose d’être précis et pratique. Aux bons patriotes de la Finance, qui flétrissent bruyamment l’internationalisme Intellectuel en lui préférant fructueusement l’Internationalisme Financier, eénlevons le masque. Montrons comment, vingt-cinq ans de suite, ils
Le Re es
internationalisèrent (le vilain mot, pour une vilaine chose) l'épargne française — 18 Etablissements de Crédit ou Grandes . Banques vont comparaître.
Voici la lettre que nous écrivimes à chacun de leurs directeurs, le 19 mai dernier :
Monsieur,
Je poursuis mon enquête écrite et orale sur la Débâcle des Placements Russes, et je dois aborder cette fois dans ma conférence de dimanche prochain, dont vous voudrez bien trouver ci-joint
une invitation motivée, ie rôle des Eta-
blissements de Crédit et des Grandes Banques de France au cours de cette
vaste opération qui a été si nuisible à .
notre « Petite Epargne ».
Mes droits de publiciste sont ceux-là
mêmes qu'édicte la Loi sur la Presse lorsqu’elle permet la critique publique envers les entreprises qui font appel au crédit public. Quant aux attaques personnelles, et à ce qu’on appelle vulgairement le « chantage financier », mes origines intellectuelles et mondaines me
dispensent d'en écarter même le soup-