‹ La débâcle des placements russesChapitre 18 sur 53 · MISSIONS · texte numérisé non relu

MISSIONS

Le Crédit Lyonnais nous fit convouer, et recevoir, par un de ses premiers onctionnaires (terme idoine à cet Etablissement, plus ele que tel Ministére, et par lequel fonctionne vraiment en France le pouvoir suprême des Nations actuelles, le Crédit). Participant de la façon la plus générale à ia Direction du Lyonnais, notre interlocuteur n’en connaît pas seulement lactivité française.

Il en a surveillé l’activité étrangère — celle-là même qui touchait le plus directement à notre sujet : la russe. Il

habita plus de dix ans la Russie, en visita toutes les régions, en connut les chefs, prépara les emprunts avec Witte, pratiqua Kokotsov. Nous ne pouvions trouver de meilleur démonteur du système russe — côté emprunteur — que cet ingénieur à lesprit clair et froid, à la parole précise, un peu sèche, dédaigneuse des apologies professionnelles, des grandiloquences où se dérobent les lâchetés.

Et voici, en leur résumé, ses explications, que nous écoutâmes plus que nous n’y répondîimes. Nous étions venu pour enregistrer un système. Nous gardions notre indépendance. Mais résumons d’abord le système, tel qu’il nous fut exposé dans É salon hautainement sobre du Boulevard des Italiens, le 22 Mai.

dernier. Puis nous y opposerons nos objections.

« Le Crédit Lyonnais, lorsqu'il traite un emprunt, s'appuie sur deux principes :

Sécurité de Flopération. Intérêt national. |

Et ces deux principes toujours l'ont guidé dans ses opérations franco-russes.

L'origine en est connue. Il fallait combattre la Triplice, compenser le poids que l’Allemagne faisait ainsi peser sur la France. Celle-ci avait besoin d’une alliance. Or l'Italie, cédant à la politique de Crispi, nous était alors hostile. Les

Se

Français avaient vendu en grandes quantités leurs fonds italiens ; de larges disponibilités étaient survenues pour des placements à l'étranger. Cela se passait vers 1801.

L'alliance financière fut tentée d’abord par la maison Rothschild, puis par le Crédit Foncier. Le résultat fut financièrement médiocre. L’emprunt de 1891 ne réussit pas.

Le Gouvernement fit alors demander au Crédit Lyonnais de reprendre l’affaire. Et les deux principes primordiaux l'y incitèrent.

Des renseignements recueillis par les représentants du Crédit Lyonnais, il résut que la sécurité des emprunts n’était

as niable. Les chemins de fer russes — énnartee en quelque sorte de l’opération — furent une réalité, et non pas, comme on l’a prétendu, un simulacre.

Leur établissement fut très bon marché, leur rendement supérieur à la charge qu’ils faisaient peser sur la Russie.,

L’exportation russe se développa pa- rallèlement aux emprunts. La Russie accroissait constamment sa prospérité.

Seule la guerre entraîna sa ruine. Il est absolument inexact de représenter le Fzarisme comme rongé à l’intérieur par la révolution. Sans la guerre, la puissance économique de la Russie aurait pris un essor assez grand pour assurer le règlement des emprunts, et la France eût été complètement remboursée.

Enfin ces emprunts mêmes, dans leur seconde période, depuis une quinzaine d'années, ne furent plus des opérations d'aussi grande envergure ; mais, d’accord avec le Gouvernement français, les Etablissements émetteurs en France veillèrent surtout à ce qu'ils servissent à payer les intérêts des emprunts antérieurs.

Quant à la corruption que ces vastes emprunts auraient couverte, elle n’est qu’une légende. Les Ministres russes défendaient âprement les intérêts de leur empire, et Jamais il ne fut même question d’allouer à nul d’entre eux, à nul de leurs subordonnés, le moindre avantage personnel, la moindre rétribution.

Le bénéfice enfin que la Finance française, le Crédit Lyonnais tout d’abord, put réaliser sur ces emprunts, demeura très modéré : : |

« Un pour cent tout au plus ».

Telle fut l’esquisse du système, brossée par lun des hommes lé plus directement qualifiés pour la tracer. Nous suffit-elle ? C’est la physionomie même des emprunts russes que nous allons contre-esquisser.

Intérét National ? Nous le voyons

bien. Mais pour la Russie. Certes, il ne faut pas regarder cette vaste opération avec les yeux de 1919 — mais avec ceux de 1889. Alors la France était isolée dans sa défaite encore saignante — devant l’Allemagne arrogante, l'Angleterre indifférente ou même revêche, l’Autriche déjà décomposée sous Ix main allemande, et ne sachant nous sourire que pour nos deniers, l'Italie qui payait Solférino et Magenta en lire de Machiavel, en monnaie d'ingratitude.

Et lalliance franco-russe redonna sans conteste à la France une force nouvelle, cette force primordiale : la confiance en soi-même.

Mais l’Intérét National était-il assuré par cela seul ? Et nous posâmes au représentant du Lyonnais la question suivante : « Comment votre grande maison put-elle laisser le Tzarisme traiter si mal le commerce français qu’il dirigea contre lui une véritable guerre de OCR Mille faits pourraient établir que le Tzarisme repoussait nos produits par des droits prohibitifs, alors qu’il favorisait les produits d’autres pays, et surtout de lAllemagne. — Cela, nous fut-il répondu, ne relevait pas du Lyonnais. — Pardon, dîmes-nous, votre maison est une puissance publique. Vous êtes un établissement public en quelque sorte, et comme une Compagnie des Indes. — Non, car nous n'avons pas de monopole.

— Bien au contraire. Vous avez mieux

qu'un monopole de droit ; vous avez un monopole de fait, Vous avez écrasé toutes les petites banques. Vous pouviez soutenir l’Intérêt National en exigeant que la Russie, recevant par votre entremise l’argent français, ne refusât pas les produits français. »

Mais si l’Intérét National fut celui de l'Empire Russe bien plus que de la Nation Française, comment peut-on affirmer rétrospectivement la Sécurité de cette vaste opération ?

Un document est ici écrasant. C’est le rapport de M. le député Margaine, annexé au procès-verbal de la séance du 18 Avril 1919 (Chambre des députés, No 6036). Prenez le tableau VIII, page 136. Budgets russes. Il porte sur vingt années, celles-là justement qui nous intéressent, parce qu’elles coïncident avec les emprunts russes. Or, sur ces vingt exercices, six seulement apportent un excédent budgétaire (1893-1894-1809-1901- 1910-1911). Quelles sont les causes de ce déficit presque constant ? Mauvaise gestion, mauvais établissement du budget, et cette pratique dont nous parlait déjà M. Kergall, cette obstination de la bureaucratie russe à ne jamais établir un budget net et franc, obstination qui triompha de Witte lui-même ? La seule

chose que nous ayons à retenir ici, c’est l’aveu officiel du tableau.

Les nombres totalisés (opération que ne donne pas le rapport de M. Margaine, mais que nous avons faite nous-mêmes sur ses chiffres) prouvent qu’en 1912 la Russie n’était pas arrivée à équilibrer ses finances à la fin de cette double décade. Les excédents budgétaires représentaient 718.351.594 roubles. Mais les iffsuffisances atteignaient 1.051.137.123 roubles. En définitive, malgré six bonnes années, la Russie, depuis 1803, avait encore alourdi son déficit de 952.785.529 roubles, soit (à 2 fr. 66 le rouble) de 2.481.209.507 francs 14 centimes. Et les chiffres, vus de plus près, sont encore plus significatifs. Après les deux années .1803 et 1804, où les excédents sont importants (168.220.887 roubles et 86.401.108 roubles) arrivent les vaches maigres.

Jusqu’en 1909 elles ne cesseront de maïigrir, sauf en 1899 et en 1901 où elles reprendront un instant quelque embonpoint. Au total, de 1895 à 1909, le budget russe connaîtra comme excédents :

154.680.073 roubles, et comme Hop sances : 1.549.800.479 roubles, en définitive 1.305.120.406 roubles d'insuffisance, soit, à 2 francs 66 le rouble, 3.711.036.23c francs gô centimes, pres de quatre AT liards, près du quart de la dette russe placée durant cette période en France.

Un Etat solide diminue sa dette en vingt ans. Celui-là n’arrête pas de l’augmenter.

An A dt

Un Etat plein de sécurité augmente son rendement, gage de ses créanciers. Celuilà ne cesse, malgré le tour de main bureaucratique, d’avouer un déficit grandissant. Comme on comprend quil chérit la lrance. financière, mais non commerciale ! Tandis qu’il favorisait les produits allemands, le Petit Père goûtait fort les prêts français, qui seuls lui permettaient de boucler son budget. Et de 1805 à 1910, c'est le Eyonnais qui conduit le bal où l’argent français va danser au Théâtre Michel. En vérité, est-ce d’une pareille Russie qu’encore aujourd’hui le Lyonnais peut affirmer qu'elle était sûre ©

Or, et C’est là que le rapport de M.

Margaine est plus écrasant encore, les avertissements ne manquèrent pas, durant ioute ceile période, au Crédit Lyonnais.

Il faudrait transcrire intégralement le chapitre que ce député à peu près courageux a pu écrire avec les documents officiel qu'il a consultés grâce à sa qualité dé rapporteur, agissant au nom de la Commission des Affaires Etrangères. II Pa donné (de la page 106 à la page 127) sous cet intitulé : « Action du Gouvernement Français sur les événements d'ordre financier et politique ». ie

Si la plupart des Ministres, de Ribot à Delcassé en passant par de vagues Hanotaux, S’inclinèrent dévotieusement devant a finance Française {ou plutot de France, car appeler Français certains de ces hommes venus de Genève et de

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