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Deux fois 5 o/o. Cela fait bien 10 oo.
Notre anonyme ne voyait que la « garantie ».Sans doute ne s'est-il jamais mis encore « à table ». Mais Lysis, lui, s’y est mis. Seulement ce n’est plus au sens de l’argot financier — mais (et sans que nous confondions ces deux sortes de Jangages) au sens de l’argot criminel.
Lysis, dans son livre de 1907, se mettait furieusement à table, et « mangeait le motceau ». Et ses chiffres ne devaient pas sembler. si fantaisistes à la Finance, puisqu'elle honorait son livre de tout un livre, et, pour. confondre Lysis, soudoyait Testis.
Tournons la page. Titre marginal :
« Exemples de bénéfices réalisés sur de
rands emprunts ». Prenons seulement es exemples russes.
Emprunt Sino-Russe. — 400 millions de francs. 4 o/o 1895. Coût originaire :
91 francs et une fraction. Cours d’émission : 99 fr. 20. Bénéfice des émetteurs :
environ 8 0/0.
Bons du Trésor Russe. — 5 oJo 1904.
800 millions de francs. Emprunt destiné a accroître les ressources du Trésor Impérial en vue de la guerre russo-japonaîse. (Le voilà bien, l'Intérét National,
rincipe suprème du Crédit Lyonnais ; a France aidant la Russie à combattre le Japon. Oh! temps du saint nationalisme, où le Colonel Marchand voulait porter sa Durandal africaine à la civilisation moscovite contre la barbarie nip-
ponne). Coût originaire : 450 francs.
Plus bas cours : 405 francs ; plus haut cours : 520 francs. Différence : au moins 45 francs = 10 0/0.
« D’après nos renseignements (ajoute Lysis, page 21) un seul établissement a réalisé à différents titres, sur cetté opération, environ vingt millions de francs de bénéfices ». |
Aujourd’hui, pourrions-nous demander nous-même au Crédit Lyonnais, si bien renseigné par son « Service d'Etudes Financières », quel était cet établissement qui devait à l'alliance ce joli pourboire ?
Voyez l'emprunt russe 1906. (P. 35).
« D’après les chiffres avoués, l'emprunt revenait au consortium des banques au prix de 82 francs. On l’offrit à 88 francs.
Entre le prix de revient et le prix d’émission, il y avait donc une différence de 6 francs. Ces 6 francs représentaient 72 millions... Calculée sur l'argent versé
effectivement au Gouvernement russe,
cette retenue équivalait à 7 francs 3r 0/0; elle était donc, on le voit, pas mal usuraire. Nos banques ne voulurent pas cependant s’en contenter ».
Et Lysis explique les coups de Bourse, accomplis par les Etablissements émetteurs, et qui, en amenant une hausse factice, firent rebondir d’abord le titre à 05 francs. Ce n’était plus un bénéfice de 7.31, maïs de 15.85 0/0.
Il est vrai que les Emetteurs trop gourmands se prirent à leur propre jeu.
Le titre retomba bientôt, et laissa aux Emetteurs « un gros stock de papier sur les bras ». D’où efforts pour le replacer sournoisement, et. campagne de presse.
Mais nous retrouverons ce petit jeu quand nous verrons la connivence de la Presse en la matière.
Voyez encore la note de la page 509.
Elle est d’une verdeur que nous n’emploierions pas, nous qui, dans nos essais, ne pratiquerons jamais l’invective, mais — pose mieux blesser — n’userons que de ironie.
« Exemple : sans prospectus, sans publicité, en catimini, par le travail sourd et occulte de ses « guichetiers » et « démarcheurs », le Crédit Lyonnais a écoulé pour 874 millions de francs (valeur nominale) d’obligations Banque Foncière de, la Noblesse Russe qui laissent une perte considérable sur leur
rix d'émission. » Cette perte considéra-
le a eu nécessairement sa contre-partie.
Puisque l'Etat russe a perdu considérablement, c’est que l'Etablissement émetteur a gagné considérablement.
D'ailleurs nous prenons cet empruntla comme exemple de bénéfices « considérables ». Car la responsabilité du Lyonnais y semble couverte par le Ministère des Finances français, si l’on lit la page 112 du rapport Margaine. Et la banque Hoskier, qui prit part à cette affaire, fut de même autorisée officiellement. On en est réduit, quand on
cherche à disculper un des tenants de aventure franco-russe, à en inculper aussitôt un autre : chacun, à couvrir sa responsabilité, en crée une à côté. Si la Banque résiste au reproche, aussitôt la Politique chancelle.
Lysis vous parait tendancieux sous sa
forme ancienne, comme 1l peut nous le pe D é:
raitre en 1019, sous sa forme nouvel
Ce Janus, qui a fermé son Temple de la guerre contre Ja Société Financière, était trop belliqueux naguère, et ses armes s'émoussent devant la méfiance
que nous inspirent tous ceux qui PC
crient si fort que pour s’apaiser à Pheure propice ?- Rassurez-VOuS, note Se d'autres auteurs. Et pourtant nous ne
traitons pas les chiffres donnés par Lysis
de « fantaisistes ». Sa documentation est précisé. — ct contrôlable. Mais prenez un ouvrage plus récent encore, et qui surtout ne visait à nulle polémique française. Reprenez Agahd. Il confirme les affirmations du polémiste qui, pour montrer un visage vraiment financier, dut emprunter le nom d’un grec.
Des pages 50 à 62, dont notre appendice donnera l'analyse et la traduction essentielle, vous verrez comment la
Finance française, aidée par la Finance belge et la Finance suisse, procédait pour
le placement des fonds russes, privés autant que publics. Agahd appelle seulement d’un vocable plus vif ceux que nous qualifions des « apporteurs », se mettant les premiers à table. Il les épithète « éclaireurs » ou « allumeurs ».
Mais que le système soit décrit en 1907 par un 11 LE parisien, ou en 1914 par un financier pétersbourgeois, le système est le même, les descriptions concordent.
Et l’affirmation des bénéfices considérables se dresse, chez Agahd comme chez Lysis, contre les Emetteurs. Voyez page 109 de l’édition allemande.
« Les Etablissements financiers de Paris ont un intérêt primordial à entretenir l'exportation des capitaux en Russie.
Ils touchent d'énormes commissions dans. les émissions, dans les achats d’amortissements et les paiements des coupons, dans les achats en spéculations avec l’argent du Ministère des Finances russe pour défendre les titres contre le jeu de l’arbitrage.
Ils touchent encore de gros bénéfices sur l'écart de l'intérêt en France et en Russie, d'ou une multiplication des reports et de l’escompte. »
Prenez enfin un ouvrage écrit dans un troisième pays, ouvrage, lui aussi, de
pe
théorie et non de polémique, et qui, rédigé en 1910, a été remis à Jour en 1914.
C’est « La Banque en France ». Il rentre absolument dans le cadre de notre étude, puisqu'il porte comme sous-titre : Considérée principalement au point de vue des trois grandes banques de dépôt. Donc, en étudiant la Banque dans son ensemble, il porte d’abord sur le Crédit Lyonnais, la Société Générale et le Comptoir d'Es- .
compte, les Emetteurs essentiels des fonds russes. Œuvre dE. Kauflmann, un de ces doktors d'Allemagne épais mais complets, il a été traduit en clair français par A. S. Sacker. Lisez tout le 3e paragraphe du chapitre III de la fre partie, pages 114 à 122 : Réalisation des émissions sur le marché financier parisien. | Le syndicat d’apporteurs, le syndicat de garantie (« Syndicat B — dit Kauffmann — correspondant au « unterwriter syndicate » anglais) y sont analysés, et leur mécanisme résumé. Et le docteur E. Kauffmann, qui traite paisiblement de ces matières sans y montrer la moindre passion, de conclure (page 122) : « £e bénéfice brut pour ce genre d'emprunts, c’est-à-dire l'écart entre le cours de prise ferme et celui de mise en souscription, doit s'élever à près de 7 0/0. Après défalcation des frais (timbre sur titres, publicité, commission de placement, divers) il reste un bénéfice net de 2 0/0
à peine à répartir entre les membres du
syndicat. Ce bénéfice est naturellement moindre en cas d'émission de premier ordre. En outre, si une partie de l’emrunt doit servir à payer les commandes Faites à l’industrie française, il faut encore ajouter la commission que ces fournisseurs auront à payer au syndicat financier. »
Pesons bien ces chiffres : 7 o/o qui ne laisseront que 2 0/0. Là se trouvera la conciliation des thèses contradictoires — là s’évanouira la « fantaisie » que notre anonyme voit dans les histoires de commissions supérieures à 1.32 o/o. Luimême a parlé de 3. 75 o/o. Lysis a dit 10 a Collas, dans sa thèse de Dijon (sur la Banque de Paris et des Pays-Bas), a dit 8 o/o. C’est toujours sept fois plus qu’on ne nous disait au Crédit Lyonnais.
Lysis, Collas, Kauffmann, appuyés par Agahd, ont raison ; et le porte-parole du Crédit Lyonnais n’a pas tort — Pourquoi ?
Parce que les uns voient tout le problème, tous les éléments du problème — et l’autre une seule partie du problème, le seul élément qu’en homme de finance il trouve intéressant : lui-même.
1 0/0, c’est ce dal reste — en moyenne — à qui? À l'Etablissement émetteur, aux Actionnaires. Entendez-le bien : aux Actionnaires.
Mais « la Table » ? Elle a mangé déjà une part du gâteau.
Mais le Syndicat B ? Avant que de
verser 1 o/o de l'emprunt, selon le Crédit Lyonnais — ou 2, selon Kauffmann — où 1,32, selon notre anonyme, et pour le dernier emprunt d'Etat russe — il a dû payer maint intermédiaire. La publicité de l’emprunt, à elle seule, aura été coûteuse. L’Etablissement agissant isolément ou en syndicat aura distribué encore d’autres parts du gâteau. En somme, qui mange-t-on « à table » ? Le Russe. — Il recevra toujours une assez joyeuse somme, qui ne lui coûtera que des promesses.
Eh bien, c’est tout cela qu'il faut voir.
Nous ne reprochons pas au Crédit Lyonnais, ni aux dix-sept rameurs de la galère tzariste, d’avoir touché 1 0/0, si vraiment ils s’en sont contentés — d’avoir passé 1 o/o à leurs écritures sociales. Ce que nous attestons est tout autre, et bien plus large. Nous attestons que les cinquante-deux emprunts russes ont laissé entre les mains des Emetteurs français, et des groupes variés qui se mélaient à leurs opérations, 10 oJo — soit, sur 15 milliards, 1.500 millions, ou (si vous voulez réduire ici les chiffres tandis que nous les relevions pour le solde des emprunts causant actuellement déficit à Ja France) 7 0/0, soit, sur 15 milliards successivement souscrits et versés aux 18 guichets français, 1.050 millions. Le chiffre demeure formidable.
Reprenez l'affirmation de Lysis(page 22), qui n’est pas plus « fantaisiste » que les
en Qi UN Be
autres : « Le caractère excessif et léonin de ces rémunérations apparaît clairement si lon mentionne que, sur la place de Londres et pour le placement de titres similaires, les banquiers se contentent souvent d’une marge de 1 1/2 à 2 o/o.
Aussi dit-on à l'étranger que les Français sont les usuriers de l'Europe. On se trompe, les Français ne sont pour rien dans ces profits anormaux dont ils ne profitent pas. Les Français souffrent au contraire des mêmes abus, car nos groupes financiers, en même temps qu'ils exploitent les gouvernements étrangers au dehors, nous pressurent au dedans.
C’est la conséquence du monopole. »
Ici, nous ne saurions partager pleinement l’avis de Lysis. Les commissions gardées par les groupes financiers et leurs divers entourages sur les emprunts russes, les 7 0/0 ou les 8 o/o ou les 10 0/0, étant restés en France ont bénéficié, non pas certes aux Français, mais du moins a quelques Français. Seulement, ces bénéfices ont été néfastes pour tous les autres Français, le plus grand nombre d’entre eux ayant été non pas des émetteurs mais des prêteurs. Il s’est produit ainsi un accaparement d’un milliard à un milliard et demi entre quelques mains.
Et cet accaparement s’est fait grâce au versement des 13 autres milliards transférés, eux, en Russie. Certes une partie est revenue en France par le jeu des amortissements et des « rapatriements »
de titres russes en Russie. Mais en définitive 5 à 7 de nos milliards restent engloutis dans la Néva. 6 |
Or, ils n’ont pu aller là-bas qu’à cause de l'énorme commission qui excitait les Emetteurs français à gaver notre épargne d’un semblable papier. Si le placement avait dû ne rapporter que 1 1/2 à 20/0, laFinance française aurait gardé l'argent français pour l’activité française. Et c’est pour démonter le système que nous avions besoin de connaître dans son ensemble l'opération au point où elle devait en définitive être sondée : au cœur — puisque la poche est le cœur du financier. L’emprunt russe a laissé de tels bénéfices aux groupes émetteurs, à « la table » d’abord, à l'intermédiaire avide.
ensuite, au syndicat B enfin, il a tellement empli leur poche que le vertige n’en put être dominé. Sécurité de l’entreprise ? Intérêt National ? Qu'importent ! Après nous Île déluge des responte si pendant nous c’est le déuge des prèlèévements.
t la somme n’en est pas mince. Un dernier fait pourrait expliquer encore le désaccord entre les chiffres d’un Kaufimann, écrivain probe : 7. 0/o — et celui d’un probe fonctionnaire du Crédit Lyonnais : 1 0/0. Le seul élément que celuici devait envisager, c'était le bénéfice ultime, celui des Actionnaires. Maïs songeait-il que, dans son immense entreprise, les frais généraux comprennent jusqu'aux
traitements des Administrateurs ? Le Conseil d'Administration du Crédit Lyonnais (cela est aussi honnête que légal, puisque les associés, les Actionnaires, le savent par les statuts mêmes, et nous n’en faisons point ici de basse querelle) reçoit quinze pour cent des bénéfices bruts de l’établissement. Les traitements des Administrateurs représentent ainsi plusieurs millions par an. Si donc les émissions d'emprunts russes, ou le service de ces emprunts de 1801 à 1914, sont venus augmenter les bénéfices bruts du Crédit Lyonnais, les Administrateurs ont de la sorte perçu, régulièrement mais indiscutablement, un supplément qui ne rentrait pas dans le ur pour cent qu’on nous Hs comme unique profit.
Tant il est indispensable, pour arriver à un total, de ne pas tenir compte uniquement d’un seul chifire,
Aussi bien, si nous errons, pourquoi ne pas nous confondre à l'instant et sans boue — en nous donnant tous les chiffres que nous demandons, en nous disant publiquement quelles furent ces fameuses commissions ?
Exigence que repoussait avec un rapide be le Crédit Français. Au Crédit Lyonnais, ce fut d’ailleurs le même refus. S'il se ouata d’une forme plus
affable, il ne fut pas moins immédiat. Et nous ne songeñmes point à insister.
Nous l’avions prévu. Certaines « exigences » — à parler comme le Crédit Français — heurtent trop Îles omnipo-
tences établies pour recevoir immédiatement satisfaction. Et pourtant notre exigence était ici légitime. Nous le dé clarons même : des éclaircissements comme ceux que nous demandons serviraient les Etablissements comme ceux auxquels nous les demandons. Tôt ou tard l’ombre deviendra fatale aux groupes qui s’en couvrent, dédaigneusement ou courtoisement. La lumière peut encore les sauver de leurs graves responsabilités.
Si vraiment ils n’ont réalisé dans l'aven-.
ture franco-russe que des bénéfices modérés, qu’au plus tôt ils le disent — et le prouvent.
Car enfin, nous avons, tous, Français les plus humbles et les plus pauvres, le droit de connaître leurs bénéfices dans chaque opération importante. Là encore, expliquôns-nous.
No 12. — 30 Juin 1919.
Quel commerce fait le bottier d'en face, le libraire du coin ? Il revend la chose qu’il a d’abord achetée, et rendue sienne. [1 la cède pour un prix déterminé, et n’a plus à la connaître entre les mains où elle a passé. C’est une opération dé-
finitive. Mais la « valeur mobilière », l'obligation ou l’action russe ? L’Etablissement de Crédit ou de Banque ne la « vend » pas, il la « place ». Le mot même diffère parce que le commerce diffère. Le bottier ou le libraire est un marchand — l'émetteur un intermédiaire.
Ce qu'il place, il s’en porte garant. Son appel à l'épargne, au crédit, le met dans une situation que le législateur a luimême jugée exceptionnelle. Si je dis du libraire qu'il extorque l’argent du public en vendant comme une œuvre littéraire un roman de M. Henry Bordeaux, si j'accuse le bottier de s’être enrichi en chaussant l’armée avec du carton, je puis être incriminé de « diffamation ». Libraire ou bottier font un commerce particulier, et leurs indélicatesses matérielles ou intellectuelles n’apportent le trouble qu'à des intérêts particuliers. « Publiciste », je n'ai le droit d'intervenir que pour les intérêts publics. Mais la Banque, la Finance font un commerce public.
Elles attirent l’épargne nationale, l’ensemble de ce travail accumulé qu’est le capital. Elles le font enfin — car il faut voir les réalités pratiques — sur des sommes immenses : 15 milliards en vingt ans dans l’aventure franco-russe. Elles doivent donc des comptes à la Nation, qui leur a porté son argent, à la Nation, qui les a autorisées dans leurs opérations. — Roman ni botte ne se « cotent à la Bourse ».— les fonds russes ont une
affiche légale, celle de la Compa nie des Agents de Change. — Nul Ministre ne se préoccupe, au nom de la Nation, pour le roman ni la botte, de leur confection ni de leur vente. — Le Ministre des Finances, de 1891 à 1910, a réglé les emprunts russes en France.
Donc, une opération publique impose des garanties publiques. Les garanties, ce sont les bilans des Etablissements de Crédit. En fait, ces bilans sont inexistants, ou plutôt restent cachés à la Nation, en dehors de quelques chiffres approuvés par un troupeau d'actionnaires, satisfaits de brouter un gras dividende.
En droit même, les Banques, théoriquement privées, n’ont rien à publier. Quels bénéfices généraux ont réalisés, de 1891 à 1909,les maisons Rothschild, Hottinguer, Hoskier, Aynard ? Elles ont la
uissance financière de l'appel au crédit; es titres russes par elles écoulés dans le public sont inscrits à la cote publique.
Et leurs livres restent aussi secrets que ceux du libraire ou du bottier !.
Voyez comme les rapports, les comptes-rendus des Ass tlee Générales sont rudimentaires, même quand il s’agit d’une entreprise immense et telle que le Crédit Lyonnais, maniant presque le budget d’un Etat. Rien n’est
révélé sur les émissions franco-russes. A peine un ou deux mots parfois qui puissent y faire allusion, et jeter une fugitive lueur dans ces ténébres. Ainsi, dans le rapport de rg00, au plein de l'aventure :
« À Saint-Pétersbourg, votre agence a continué à mettre des capitaux importants à la disposition de la place. Elle y traite toutes les affaires de banque. Ses opérations nous paraissent appelées à s’accroître quand son installation aujourd’hui insuffisante aura été remaniée.
Votre agence de Moscou pénètre peu à peu dans les affaires de son rayon et améliore les conditions de son exploitation. Il en est de même de votre agence d'Odessa ».
: On songe à la situation qui se fût pré-cisée, si la gestion du Crédit Lyonnais eût été connue comme celle d’un Etat, ou même — pour ne pas exagérer sa puissance — d’un département français, au budget contrôlé par les Conseillers Généraux et discuté par eux au nom de leurs mandants, les contribuables, les Français, humbles ou puissants, pauvres ou riches.On aurait pu demander quelles garanties la France avait à de si vastes placements, en un pays aussi lointain, sur les engagements d’un Gouvernement ainsi rongé par le déficit On aurait pu demander ‘pourquoi les Etablissements émetteurs, les syndicats financiers, s’acharnaient à conseiller l’envoi de
l'argent français en Russie au lieu de le garder pour la France. On aurait pu arrêter beaucoup plus tôt l’aventure. Les objurgations d’un Cochery ou d'un Caillaux ne fussent pas restées stériles.
Aujourd’hui, ce ne sont plus que des poignards pour se frapper entre Français.
Dès leur époque, elles eussent été des boucliers pour protéger les Français.
Car la fuite de l’argent français à l'étranger, en Russie d’abord, a été la grande œuvre de la Finance française.
Et ces rapports, si sobres pourtant en leurs propos, sont bien curieux à feuilletr:
1910. « L’Etat français, les Colonies, les Municipalités françaises ont trouvé auprès des Etablissements de Crédit un concours empressé pour le placement de leurs emprunts que notre Epargne a retenus tout entière. Mais ces missions
(1 milliard 905 millions) n’ont pas suffi à
absorber cette partie des capitaux, qui, en France, comme dans tous les pays, veut s’employer en fonds publics. La clientèle en demandant et les Sociétés de crédit en lui procurant des fonds publics étrangers ont donc obéi à des nécessités qui tiennent à un ensemble de circonstances favorables.
Les Sociétés de crédit ne dirigent pas
les phénomènes économiques. Ces derniers, croyons-nous, dépendent de causes générales, que nous avons avantage à étudier, pour en tenir compte dans la conduite des affaires de votre Société. Les documents publiés en Angleterre, en Allemagne et en France, concernant les émissions de valeurs mobilières dans ces pays depuis 1892 jusqu’à 1908, dépouillés avec le plus grand soin, ont permis d'établir que les emprunts de l'Etat, des Colonies, des Municipalités ont atteint pendant cette période, en Angleterre 14 milliards 410 millions de francs, en Allemagne 13 milliards 573 millions, et en France 1 milliard 905 millions ».
Comment le Crédit Lyonnais n’a-t-il pas vu la conclusion fatale de ces déclarations, la conséquence fatale de ces phénomènes ?.Mais vos propres théories, Ô Lyonnais, se retournent contre vos propres noue Vous avez dû placer a l'étranger Île trop-plein de l’épargne française ? Que n'’avez-vous relu vos chiffres comparatifs ? De 1892 à 1908 l'Angleterre a utilisé chez elle, pour son développement public, 14 milliards et demi— et la France à peine 2 milliards !
Or, elle était la Nation en ce temps la plus riche et la plus économe, agriculture admirable, Pie découlant de vin et débordant de fruits. Mais son industrie, son système surtout de transports et de circulation, d'échanges intérieurs, d’exportation des produits de son sol ou de
son industrie, dans quel développement était-il, comparé à lAngleterre ou à l'Allemagne ? L'Etat, les Colonies, les Municipalités n’ont emprunté en seize ans que 2 milliards ? Pourquoi donc ne leur offriez-vous, avec vos syndiqués de la Finance, les capitaux qué vous aviez entre les mains ? Vos « démarcheurs »
pompaient les économies du paysan, du boutiquier, de l'artisan pour la Russie ? Que ne faisiez-vous « démarcher » sur les côtes de France, de Marseille au Havre ? Vous auriez vu nos ports manquer de quais ou de cales pour les navires géants qui venaient d'Amérique ou des Indes. Vous auriez entendu Gras gémissant sur son unique voie ferrée, et répandant de vaines plaintes sur son port constammentembouteillé, La guerre de presque cinq ans, qui a épuisé la France, a montré ce que valait notre outillage. Et votre rapport de roro pouvait dire, en magnifiant la prospérité de de la France : : :
« C’est, en première ligne, la longue période de paix que nous venons de traverser et dont on ne peut certes que se féliciter. D’autre part, loin d’être un pays neuf, faisant appel à l'étranger pour la création de son outillage, la France est :
toujours en quête d'emplois pour son épargne ; enfin, la situation d’une Nation créanciére du monde entier n’est-elle généralement pas considérée comme enviable ? »
LEE € à ren
Répéteriez-vous aujourd’hui ces Béatitudes ? Vous êtes une maison brutale mais courageuse. Ce n’est pas vous qu’un journal ferait marcher, soir ou matin. Réconnaissez que l’argent évadé de France, depuis de longues années, manqua cruellement à la France, le jour où se heurtèrent Germains et Latins, d’un heurt que tout financier devait prévoir, depuis de longues années. Et reconnaissez que l'argent français, vous l’auriez employé pour la France, vous et vos syndiqués, si vous n’aviez attendu d’émissions proposées à l'Etat, aux Colonies, aux Municipalités, que du 1 1/2 à 2 0/0 de commission, au lieu des 8 0/0 à 10 0/0 prélevés par tous vos groupes sur l'étranger.
Là est le salut encore possible. A l'heure où les revendications d’un Prolétariat, qui veut justement que la victoire adoucisse et raccourcisse son labeur naguère excessif, imposent un meilleur et plus fécond outillage, renoncez à votre système. Restez une pompe aspirante de l'épargne française, mais désormais ne refoulez cette épargne qu’en France. Et le problème des Huit Heures, l'angoisse plus terrible encore que la chimère de l'indemnité ennemie, ne sera bientôt plus, dans cette France aux admirables énergies, qu'un mauvais moment enfin passé. Et nul RER ne pourra plus reprocher à la Finance française, comme le faisait Agahd en 1914, après cinquante-
deux emprunts franco-russes, d’abandonner toute protection de l’argent par elle dispersé hors de la terre française, de mettre sa cupidité avant notre sécurité.
Voilà donc ce que fut la débâcle des Placements Russes, et pourquoi elle fut.
Voyons enfin comment elle put être.
C’est une machine très bien montée, qu’il faut en ses grands rouages démonter, |