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LE CHAPITRE DES MODES

Vous imaginez-vous l'émotion, l'agacement, le trouble, l'impatience d'une femme qui donne un bal d'où va dépendre sa réputation de maîtresse de maison? Voila des mois qu'elle songea à cette soirée, qu'elle la prépare, qu'elle a fait et refait la liste de ses invités, rédigé le menu de son souper, composé sa toilette et engagé des musiciens et des danseurs. Le jour ap ; proche, il est venu. L'appartement est bouleversé, le tapissier pose des tentures et place des lustres; madame va, vient, surveille, éperonne : « ... Mettez là des fleurs, ici des lampes, les tables de jeu de ce côté, le buffet dans cette pièce; on fera un vestiaire de mon cabinet de toilette, etc. » C'est une bataille à livrer, et, vive Dieu, il s'agit de ne point la perdre. Pour le moment, Paris ressemble vaguement à cette maison

envahie par les banquettes, les tapis et les ouvriers de Godillot. Il va donner son bal, il est aussi sur des charbons ardents. Tout à l'heure, impatieLt, il montera jusqu'au sommet du phare de l'Exposition universelle, et, regardant de tous côtes, au nord, au midi, au levant et au couchant, il tremblera de peur d'être comme sœur Anne et de ne voir rien venir.

Dans un mois les premiers coups d'archet! Hélas î d'ici là nous laudra-t-il toujours entendre, et constamment lire les nouvelles de l'Exposition prochaine? Ouvrir un journal sans y rencontrer quelque renseignement sur le gazomètre du Champ-de-Mars est à présent chose impossible. Peut-être , après tout , ne lit-on que cela. Le palais déjà a bonne tournure ; tout sera prêt en temps opportun. Les gigantesques piliers, la solide et colossale armature! On est écrasé parce plafond, rapetissé par cette immense galerie tournante, et la matière, je vous le jure, triomphe de tout son poids. Da l'art et du goût il n'est point question. On a fait grand, il ne s'agissait pas de faire beau, encore moins de faire joli. Comme je donnerais cette masse imposant, ce Lévialhan immobile, pour la moindre inspiration d'un maître, pour un Gorrége grand comme la main ! Mais Paris n'aura à montrer que des Gorréges vivants. Je prie les figurantes futures des féeries de cet été de ne point se plaindre si je les compare ici — peut-êlre injustement — à Y Anîiope.

De ces corréges-là, par exemple, on en mettra partout Jupes courtes et paillons, poudre de riz et peu-

dre aux yeux, c'est le mot d'ordre. Ils feraient un tort immense à l'exposition future, les confectionneurs de maillots, s'ils s'avisaient de se déclarer en grève. Une nouvelle révolte des maillotins, ce serait terrible ! Ne craignons rien, ils travaillent. On brosse les décors, on. graisse les trucs, on élague les jupons. Les étrangers n'c.uront pas à* se plaindre; ils pourront, sans parler le français et sans le comprendre, se faire une idée absolument exacte de l'art dramatique triomphant : le seul interprète dont ils auront vraisemblablement besoin sera leur lorgnette. Je crois bien, par exemple, que, l'exposition finie, Paris écœuré souhaitera quelque cordial et reoverra du coup Cendrillon à Perrault, et la Biche.... au bois. Il se manifeste évidemment "comme une soif de quelque chose de généreux dans le publi; parisien. Il acclame la Conjuration oVÀmboise après le Lion amoureux, et le jour même où il siffle Cora Pearl déshabillée en Cupidon, il applaudit Cornélie récitant du Racine dans un caféconcert. Et il devient difficile en diable. C'est lui, public, qui a chuté ]$. pièce nouvelle de M. Théodore Barrière, tandis que le tout-Paris de la première représentation ne demandait qu'à constater le succès de l'auteur des Faux bons hommes!

« Les Brebis galeuses, disait mons Public, en sortant, n'attireront pas les moutons de Panurge. ^ •

Le nom, d'ailleurs, ne restera pas. Fille de marbre? qu'a créé M. Barrière, était juste et saisissant. Brebis gakuse ne caractérise ni une caste ni une famille. Pour traduire le titre de la comédie dans le langage

liO LA DÉLACLE.

pittoresque du propos courant, il faudrait écrire les Cocodett/s. Cela, du moins, serait significatif. La cocodctte, c'est la femme du monde lasse de son état, honnête eucore quelquefois, mais grillant du désir de ne l'être plus, éprise de toutes les folies, procédant par soubresauts, rêvant l'impossible, gourmande de fruit défendu, une sorte d'Eve toquée et maquillée qui jongle en riant avec la pomme, la grignotte et finit presque toujours par la croquer. Et plus nous allons plus le champ des coco dettes s'agran ;it. Elles étaient l'exception, elles deviennent la règle. Elles ne se contentent même plus de leurs salons ou de leurs boudoirs, elles rêvent des scènes plus vastes, et veulent battre leurs rivales des bords du lac jusque sar leurs théâtres, dans leurs antres. Une sorte de' maladie épidémique sévit en ce moment parmi les femmes du monde. C'est la fièvre du début. Les petites comtesses sèchent sur pied en pâmant quelles pourraient débuter et quelles ne le font pas. Elles ont, comme les actrices retirées la nostalgie de l'affiche, des planches, de la rampe, des coulisses. Une grande dame, une duchesse, ma foi, proposait, l'autre jour, à un auteur dramatique, de paraître dans une pièce de lui — une féerie, naturellement — qui ne serait représentée qu'une fois, avec service fait à la presse. Et surtout son nom à elle, en vedette, son nom et son petit nom ! La comédie de société devait avoir un tel épilogue.

Ah! l'acarus et les brebis galeuses 1

C'est assurément une brebis galeuse qui aura eu

l'idée de rééditer ces faux ventres en caoutchouc que portent à présent nos élégante?. Te concevais les faux cheveux, mais le faux ventre ! On ne sait vraiment plus où l'industrie pourra s'arrêter. Cette invention, pourtant, ne date pas d'hier, et le « faux ventre » contemporain n'est que la contrefaçon du a demiterme » qu'ont arboré nos aïeules. Le demi -terme, je pense, n'a pas besoiu d'explications. C'était sous la République — la première — et la patrie en danger réclamait, pour la défendre, le plus grand nombre de citoyens. La maternité était un titre et parfois une sauvegarde. Paris endossait la livrée de Sparte en attendant qu'il redevînt Athènes. Toute mère passait pour bonne citoyenne ; une position intéressante était une posiion glorieuse. De là la mode en question. Lb demi-terme, qui seyait aux riches, servait aux pauvres. Le blé manquai et chaque individu n'avait droit qu'à une certaine quantité de pain distribué par les commissaires des sections: mais il avait été décidé que les mères recevraient je ne sais combien d'onces supplémentaires. Que faisaient les femmes du peuple? Elles s'affublaient aussi de demi-termes. Et c'était autant de gagné.

Bref le ventre, faux ou vrai, est à l'ordre du jour. Mais, remontant le courant, quelques-uns protestent encore, et, par exemple, depuis le commencement de sa vie jusqu'à la fin, Raymond Brascassat, le peintre, qui vient de mourir dans son coin, humblement, comme il avait vécu.

Brascassat fut un de ces artistes convaincus et timi-

des qu'on ne peut bien apprécier que dans l'intimité, un homme d'atelier, pour tout dire, et qui se livrait moins encore au public qu'à ses amis. Avoir vu ses tableaux, même ses plus remarquables, ce n'tst pas le connaître; où Brascassat est vraiment supérieur, c'est daDs ces dessins, dans ces études qu'il gardait en ses cartons ou qu'il abandonnait à ses élèves. Le continuel souci de faire ce qu'il appelait de la peinture propre reniait froides parfois ses toiles et leur enlevait cet accent qu'on retrouve dans les esquisses. L'homme, d'ailleurs, sous ce rapport, valait le peintre. Dans les réunions nombreuses, Brascassat, soudain troublé, ne trouvait guère le mot qu'en refermant la porie ou en redescendant l'escalier. Il balbutiait; sa taille, fort au-dessous de la moyenne, devenait plus petite encore, et, dans son parler bordelais, il eût volontiers demandé un trou de souris pour s'y cacher. Il ne fallait, pour ainsi dire, à cet homme d'intimité et d'intérieur ni les salons ni le salon.

Ses expositions se comptèrent pourtant par ses triomphes. Il n'e>t pas si loin le temps où la critique s'écriait : Paul Potier est devenu français! Mais le bruit fatigua bien vite l'artiste, qui choisit une retraite où rêver, où produira doucement, où faire son œuvre en conscience. Il quitta la mêlée et on l'oublia. Il ne souffrait guère, au surplus, du silence qui peu à peu s'était fait autour de son nom; il trouvait cela tout naturel. On vint lui dire un jour qu'une de ses aquarelles, mise aux enchères à la vente Demidoff, avait atteint un prix fort élevé.

« Que voulez-vous, dit doucement Brascassat, c'est absurde! >»

Il s'éteint dans une sorte de pénombre qui devra se dissiper. L'auteur du Combat de taureaux laissera un nom et certes il aura sa page dans l'histoire de l'art contemporain. Pour sa biographie, elle ne sera pas longue à écrire : c'est un honnête homme et un véritable artiste.

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