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LE CHAPITRE DU MEURTRE

Joseph. Philippe.

Alessieurs les coquins font parler d'eux. La chronique appartenait avant-hier au faux-monnayeur Biblingre. Aujourd'hui elle s'occupe de Joseph Philippe. Elle ne sort pas de « la haute vie ».

J'ai entendu dire un jour que Lacenaire était un poëte de troisième ordre qui avait trouvé le moyen d'arriver. C'est la moralité de ces histoires.

Si, le même jour, à la même heure, un aiguilleur de chemin de fer sauve la vie d'un millier de personnes en risquant la sienne, et si un bachelier du couteau coupe le cou à un de ses contemporains, il y a gros à parier que l'on imprimera tout au long le nom de l'assassin, et qu'on remplacera jusqu'à l'initiale de l'honnête homme par l'éternelle lettre X.

Vous me direz que la réclame finit par coûter cher au bachelier en question. Il ne manquerait plus qu'on lui décernât une couronne civique 1

J'ai beaucoup connu, ou du moins j'ai vu plusieurs fois Joseph Philippe, l'assassin de filles publiques, ce Philippe qui avait essayé d'arranger dramatiquement sa vie et qui, à l'exemple de M. Emile Aubier lorsqu'il écrivait la Contagion, ne demanderait sans doute aujourd'hui qu'à modifier son dénoûment.

On nous a dit déjà quelle énergie Philippe a déployée, brisant un carreau dans sa prison pour s'ouvrir les veines, avalant une serviette mouillée pour s'étouffer. Cette soif de suicide vaut mieux, à tout prendre, que l'attitude prise par Poncet, Poucet l'homme d'esprit, comme il s'appelait. Il serait moral cependant qu'un assassin fût lâche. La bravoure, même brutale, dans un criminel, Jacques Latour, par exemple, a l'air d'un joyau perdu dans un cloaque.

Un petit homme nerveux, sec, bien pris, l'air dégagé, quelque chose de militaire dans le port de tête et la démarche. — C'est Joseph Philippe. — Malgré les taches de petite vérole étoilant sa figure, un regard rendu bizarre par une taie assez large, et je ne sais quoi de railleur, de provocateur, dans un sourire éternel, on se sentait comme attiré par la mâle assurance du personnage et une certaine crânerie qui ressemblait à de la franchise.

Jamais empêché, toujours sûr de lui, ne doutant de

rien, Joseph Philippe se vantait d'être un Maître Ja:ques modèle, toujours prêt, jamais ias.

Une de ses paroles me fait frissonner quand je songe à la fin probable de cette existence :

« Oh S disait Philippe, celui qui voudra me faire voir le t-:ur devra se lever matin. »

Le bourreau se lève matin en effet.

Philippe causait volontiers. Assez vantard, il parlait de lui-même avec un intérêt évident. Soldat à vingt ans, chasseur à pied, je crois, le conseil de guerre de Lille, l'avait, un beau jour, envoyé dans une compagnie de discipline en Algérie.

« Là je faisais la popote pour tout le corps d'officiers. »

Il n'avait point son pareil en campagne pour improviser un repas, inventer des plats improbables et faire passer avec des sauces excentriques le poisson absent.

c Quand j'aurai mis de côté quelque argent, j'irai monter à Alger une gargote quelconque. Je suis persuadé qu'un Bouillon-Duval ferait fortune rue Bab- Azoun! »

Tous les vcr>ux ne se réalisent pas.

Mais ces âmes faites de nuit ont vraiment des lueurs étrarges.

Ce Philippe, garçon de magasin dans un établissement de ciistaux, était le modèle des employés, exact, soumis, la probité même, veillant avec une apreté de

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molosse sur le bien de son patron, se réservant les courses les plus longues, portant avec une sorte de satisfaction les fardeaux les plus lourds.

Puis, brusquement, après des semaines de labeur, il faisait une fugue, « courait une bordée, » s'enivrait, disparaissait un jour ou deux, et revenait un malin, harassé, pâle, n'en pouvant plus, l'air repentant.

Il essayait de se mettre à l'ouvrage, mais on le retrouvait bientôt sous quelque hangar, dormant, ou enfonçant sa tète dans le foin pour étouffer comme des sanglots qui s'échappaient involontairement de son gosier.

Le rudoyait-on, alors ce petit-homme à l'œil terne baissait le front, et, comme un mouton mordu aux jambes par le chien du berger, il allait doucement ?.u travail.

On l'eût pris pour le plus paisible des hommes et pour le plus utile.

Une dame de la maison que j'habite n'avait pas de bonne depuis quelque temps. Joseph Philippe se présenta en riant (j'ai dit qu'il riait toujours) et risqua un calembour, une pointe.

Bah! « Prenez-moi, je serai bon! »

Voilà son esprit.

Dans les derniers temps, il avait renoncé a être garçon de magasin, il allait entrer comme inspecteur des voitures dans la compagnie des omnibus de Paris.

a C'est neuf cents francs par an. Avec cela et le tour du bâton, on peut vivre ! »

Le tour du bâton!

Il fut arrêté sur ces entrefaites.

J'avais lu, comme tout le monde, dans les journaux, l'histoire de l'assassin des filles publiques. On me racontait et je répétais que le Rodindu marquis de Sade avait, en 1866, un petit cousin. Ces choses horribles sont donc possibles, et il peut se rencontrer des hommes pour mettre en œuvre les imaginations effroyables d'un fou? Lorsque j'appris que l'auteur présumé de ces crimes était Joseph Philippe, l'homme au sourire éternel, je fus stupéfait.

J'avais coudoyé un assassin, j'avais plaisanté maintes fois avec un monstre !

■ Et je cherchais dans mes souvenirs ce qui aurait pu me guider, m'éclairer, m'averlir.

Rien.

Joseph Philippe, même après l'horrible révélation, m'apparaissait encore tel qu'il y a quelques mois, l'air décidé, le verbe haut, la parole fîère.

Je me rappelai cependant qu'il affectait autrefois d'emprunter à ses camarades des couteaux.

« Il faut que je coupe cette corde. Avez-vous un couteau? Voilà une ficelle qui me gêne! Votre couteau, s'il vous plaît? Je n'ai jamais de couteau, moi!

Il paraît que le mobile de ces assassinats était le vol, rien que le vol. On me l'affirme. L'acte d'accusation nous l'apprendra officiellement. Mais il me semblerait en vérité plus insultant pour la nature humaine qu'une horrible manie eût guidé le couteau de

cet homme. Mieux vaut après tout que l'intérêt seul, le bas intérêt, pousse un misérable au meurtre. Le gouffre d'infamie est aussi profond ; mais moins troublant. Le vertige est supprimé.

Écoutez maintenant.

On m'a conté qu'une des victimes de Philippe, assassinée dans quelque petite rue, avait eu la force de se traîner jusqu'à sa fenêtre, de l'ouvrir, et là, d'appeler au secours.

Mais la voix s'arrêtait dans sa gorge tailladée, d'où s'échappait le sang à flots.,. La malheureuse alors faisait des gestes, de ces gestes insensés des agonisants.

11 était nuit, et les gamins et la foule, distinguant mal dans l'ombre cette femme à demi nue qui s'agitait là-haut, s'étaient assemblés sur le trottoir, regardaient, riaient et disaient :

« Elle est ivre ! »

Les choses les plus horribles ont leur côté atrocement comique. On a interrogé dans l'instruction une façon de M. de Saint-Bertrand, sexagénaire qui avait frappé à la porte même de cette femme pendant que Philippe l'égorgeait.

« Pourquoi n'êtes-vous pas entré? lui a-t-on demandé. »

Et le vieillard — ce vieillard! — de répondre de l'air le plus naturel du monde.

« Mais, par discrétion 1 •

Laissons cela. Je veux pourtant encore exprimer le vœu que Joseph Philippe ne donne pas à l'audiencela liste des livres qu'il a pu lire. Pauvres romanciers que nous sommes! nous payerions encore les frais du procès!

Si la quesion existait encore en France comme, affreux et honteux anachronisme, elle persiste en Russie, les assassins, pour éviter un redoublement de souffrances, déclareraient en même temps, et la façon dont ils ont commis leur crime, et le livre qui le leur a inspiré. De telle sorte, qu'au bout d'un an, les catalogues tout entiers des éditeurs de romans seraient absolument considérés comme complices.

Messieurs les assassins, soyez consciencieux, je vous en conjure, ayez pitié des faiseurs de romans!

tcr mai 1865.

Lemaire.

L/j héros de la semaine sans aucun doute, c'est Charles Lemaire l'assassin, et la faute n'en est pas à moi si le lion du jour est un tigre. Parler d'autre chose, ce serait dédaigner l'actualité. La tribune relevée a été absolument éclipsée, je puis? vous l'assurer, par ces bancs de la cour d'assises qu'on ne renverse jamais, et le stupéfiant discours de Lemaire a fait du tort aux harangues de M. Jules Favre. Jamais

d'ailleurs, il faut bien le dire, pareil accusé ne s'était présenté d'une telle façon devant ses juges. J'ai vu non-seulement un auditoire, mais un tribunal absolument foudroyé par les réponses d'un assassin de dix-neuf ans. On n'imagine point un tel cynisme, on ne pouvait prévoir une telle audace. Le fameux Jean Hiroux est surpassé, distancé, effacé. L'histoire est encore une fois plus incroyable que la légende.

On sait le crime. Charles Lemaire, ouvrier bijoutier, veut étrangler une blanchisseuse, la femme Bainville, que son père doit épouser le lendemain. Il lui jette une corde au cou comme lancerait son îc.ço un gaucho mexicain; mais elle se débat et crie; il prend alors un couteau, lui donne un peu partout vingt coups terribles, et descend montrant aux gens accourus ses mains rouges en disant avec un accent shakespearien de Macbeth loupeur: — Voilà de beaux gants ■pour aller à la noce de mon père! Le crime commis, sa première préoccupation est de refuser une invitation à dîner qu'il avait acceptée pour le soir même.

On l'arrête. Il écrit à la chambre des mises en accusation : « Messieurs, j'ai assassiné la veuve Bains ville, je voulais assassiner en outre sa fille, :-;on « apprentie et enfin mon père. Je voulais faire quatre «r victimes, je n'en ai fait qu'une, c'est là mon seul « regret. Cependant il vaut mieux faire le quart de son « ouvrage que de ne rien faùe du tout. » J'ai là, sous les yeux, l'autographe même de Lemaire, je copie cette phrase sur l'écriture de l'assassin, une large, franche, honnête écriture — quelle ironie! — soi-

gneusement, proprement calligraphiée, sans une rature, com £ e une composition d'écolier pour une distribution de prix.

Oh! l'homme est moins correct que le cahier 1 La tête est farouche, l'allure insolente, le regard fixe et hardi. Je revois encore ce teint d'une pâleur mate, aux ombres verdàtres, ce nez légèrement écrasé, creusé de la racine aux narines par une ri le honteuse, cette bouche arquée, aux lèvres minces et blanches; la barbe est blonde, fine, les cheveux châtains rejetés en arrière, drus et bien plantés. Des pommettes saillantes au-dessus des joues plutôt pleines que maigres. Rien de vulgaire, au contraire quelque chose de fatal. Les sourcils gros, relevés à la chinoise, surmontent de petits yeux aux lueurs fauves, clairs et sans battements de paupières, immobiles et magnétiques comme ceux d'un chat. L'expression d'ailleurs de cette physionomie, les mouvements de ce cou solide appartiennent à la race féline. Il n'écoute pis, il guette ; il ne regarde pas, il veut fasciner. Il développe son torse devant l'auditoire ; les plis de sa blouse d'un bleu fané dessinent des pectoraux robustes et des bras musculeux. — On lui donnerait trente ans, à cet adolescent qui va mourir. Ses poses sont ^heureuses, étudiées je ne sais où, à l'Ambigu, sur les traîtres raisonneurs de? mélodrames. Il appuie sa main droite sur la bsrre, parfois bat une marche quelconque sur le chêne luisant qu'ont ciré et lustré tant de doigts qui avaient tué leur homme; son bras gauche, arrondi, s'appuie sur la hanche, et dans cette posture, regardant l'audi-

toire, cherchant les yeux des femmes, dominant avec je ne sais quelle expression de supériorité les aficionados de cours d'assises entassés au fond de la salle autour des pompons rouges des municipaux, il parade, il trône, il se campe, il s'admire, cabotin souillé de sang. Deux choses, dans cet homme, sont saisissantes : les mains et le sourire, les mains surtout, vraiment terribles, osseuses ; des cordes au lieu de doigts, des crispations singulières, des nodosités menaçantes, des avidités nerveuses, des mains faites vraiment pour le meurtre, et dont l'outil, le seul outil — regardez bien — est le manche de ce large couteau sanglant, qui est là, rouillé, sur la table des pièces à conviction. Quant au sourire, qu'un autre l'analyse, s'il peut le faire. Parfois, les lèvres supérieures s'écartent, découvrent des dents blanches entre les poils fauves des moustaches; cette bouche ironique affecte une satisfaction menaçante, il en sort une façon de petite toux mauvaise qui souligne des paroles atroces lancées d'un timbre clair et d'un ton cassant; les yeux pétillent. Il sourit comme le chat miaule. Un grand peintre ferait au surplus un portrait d'une grandeur tragique avec la tête hautaine de ce drôle cruel. Il y a comme un reflet du prétendu Borgia de Raphaël sur cette face blême, où le vice et le crime, mais le vice altier et le crime effronté, ont mis leur griffe. C'est un César Borgia du ruisseau, un Yalentinois de faubourg, mais il est de la famille, né condottiere, né pour tuer, né pour piller, et capable , lui aussi , de faire pâlir et de déconcerter ou de séduire un Machiavel.

J ai là encore entre les mains l'original du Mémoire que Lemaire avait appris par cœur et qu'il a récité sans hésitation, avec un parfait sentiment de nuances, une vérité d'intonations, une propriété de gestes qui rendraient jaloux un orateur. Siècle de comédiens! Je suis certain qu'il n'a tué, ce jeune homme, que pour avoir l'occasion de débiter ce monologue, pour jouer son rôle, pour conquérir un auditoire, pour avoir son jour. Il le dit d'ailleurs, ou le laisse voir dans ce discours calqué, copié sur les actes d'accusation des Causes célèbres, monument de révolte et d'orgueil, écrasant exemple de ce que peut produire le délire ambitieux qui est lafi-vre du jour, le prurit mauvais qui agite les foules et les pousse, semblables à des bandes d'aliénés, vers la matière. Il garderait sur la guillotine, ce Lemaire, son incroyable sang-froid, son rides sardonique, que je n'en serais pas étonné 1. Il veut faire école. Il l'a dit, il ne veut pas être au-dessous de Cas (ex. Martin Réau, La Pommerais sont ses chefs de file. Et lui aussi il veut laisser un nom! Â la Conciergerie, il a répété ses effets d'audience ; à la Roquette il répétera ses effets d'échafaud.

Pendant une suspension d'audience, je me suis approché, lundi dernier, de.- gendarmes et de Lemaire qui, assis sur la barre du tribunal, regardait le public d'un œil fier. L'envie m'a pris de lui poser une question, de savoir quels romans l'avaient conduit là, quelles étaient ses lectures et (j'en demande pardou à

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