Il l'a gardé. Je l'ai vu mourir
l'auteur de Rocambole), le premier nom de romancier qui me vint aux lèvres fut le sien. On m'avait au surplus affirmé que pendant l'instruction, Charles Lemaire s'était écrié : Tronçon du Poitrail, test mon homme!
« Vous connaissez Ponson du Terrail? lui demandai-je en surveillant ses mains maigres qui pouvaient m'envoyer à la tête le verre d'eau oratoire.
Il eut son sourire habituel. On lui parlait ! Et certes il ne demandait qu'à répondre.
« Non, me dit-il, je ne le connais pas. Est-ce qiïil rCest pas dans la salle? »
C'est le mot du comédien qui débute. Ponson du Terrail, l'auteur du classique Rocambole « dans la salle », quel triomrhe pour le chourineur !
« Il n'y est pas. Mais vous avez dû lire beaucoup ses ouvrages ?
— Moi ? »
Je ne veux pas, je ne. saurais pas décrire l'expression de supériorité qui anima cette tête féroce.
« Non, dit Lemaire, je n'aimais pas ça /Qu'est-ce que vous vouliez que cela m'apprît, Ponson du Terrail? Nous travaillons tous deux dans les coups de couteau, et je suis joliment plus fort que lui! »
Le secret de cette atroce vanité est là. Je m'éloignai, tandis que le gendarme me regardait et levait en même temps les yeux au plafond d'un air écrasé. Quel homme! Un pen après, tandis qu'on allait lui lire son arrêt de mort, Lemaire devait froidement regarder la pendule pour savoir l'heure exacte de sa condamnation ou pour afficher une bravade dernière. Allons, l'or-
gueillite aiguë est décidément la maladie contemporaine. Ajoutez-y la paresse et la soif de jouissances. « Si f avais eu des rentes, dit Lemaire, je me serais tenu tranquille. » Pius romantique, Lacenaire disait déjà: « )f es poches ont horreur du vide. »
Mais tout est là. L'appétit veut se faire sa place, l'ambition réclame sa trouée, et quand on n'a ni le génie ni la patience, on prend le couteau. Gomme ils sont loin, hélas! tous ces grands mots de verts, dp dévouement, de devoir, qui entraînaient ou qui arrêtaient le- masses ! CtS sublimes exilés ne sont pas revenus. Que pourrait-on faire d'un régiment qui a lacéré son drapeau ? Il se rirait bien de la voix de ses chefs. Or la foi, je ne dis pas, entendez-moi bien, la foi religieuse, c'était le drapeau du peuple; il suivait, plein d'ardeur, ces mots d'ordre : amour, abnégation, liberté, et si bien cela, qu'une voix éloquente pouvait faire se relever les fusils couchés en joue, s'abaisser les sabres brandis, se déchirer les drapeaux de la guerre civile. Il y a vingt ans de cela. Allez donc aujourd'hui leur pa^er de l'idéal et du sacrifice et répliquer à Lemaire, qui se proclame fainéant, las d'être ouvrier, pressé de jouir : « Mais le travail élève, mais le labeur est fait pour tout le monde, mais nous avons, nous avons tous une tâche à remplir. » Ah ! c'est alors que, tandis qu'il hausserait les épaules, vous verriez sa blonde moustache ironiquement relevée par son pâle sourire.
Et maintenant, condamné à mort, Charles Lemaire chante la Femme à barbe. Il se grime moralement pour la dernière représentation. Las de la vie qui est
irop dure à remuer pour ses bras mous, il est content de s'en sortir au prix d'un coup de couperet et après avoir marqué son nom quelque part, fût-ce en lettres rouges. On le punirait bien, ce lâche, si on le condamnait à vivre. Il a beau dire, il pâlirait sous son fardeau. La vie, la lente, lourde, longue vie en a dompté de plus farouches. Le voyez vous cet ambitieux, cet orgueilleux traînant l'existence comme un boulet, des années d'efLrts devant lui comme un de'sert qu'il faut traverser, re< heures, des jours, des mois...? Peut être le père, il est vrai, préférerait-il avoir tout à fait perdu son fils que de le savoir vivant parmi les forçats et le calomniant encore.
Ah ! cette fois le proverbe Tel père tel fis a reçu un complet démenti ! Nous l'avons vu, à l'audience, le père du meurtrier, pâle, étouffant ses sanglots sur son banc, perdu dans la foule et pourtant attirant les regards, la moustache et les cheveux blancs, maigre, hâlé, solide encore, vêtu de noir, sa longue redingote boutonnée jusqu'au col, l'apparence robuste d'un vieux soldat. Le pauvre homme écoutait, parfois essuyant ses larmes. Celui-là aussi est un héros; il a mené depuis cinquante ans la dure vie de l'artisan, travaillant beaucoup, sans grand profit, mais résigné d'avance a toutes choses, esclave du devoir, portant son fardeau sans murmure, frappé souvent, jamais courbé. Le peuple a de ces martyrs là, fermement, humblement résignés à la lutte, et qui remontent pendant toute leur vie un rocher de Sisyphe dont ils n'ont pas mérité la menace.
Cet homme s'est marié trois fois. Jeune encore, il
s'éprit d'une femme plus âgée que lui et demeurée veuve avec trois enfants. Son amour commença par de la pitié. La femme était pauvre, les enfants étaient mal nourris. Il partagea le prix de sa journée avec cette famille; bii-.n plus, il en fit sa propre famille. Il travailla pour la mère et pour les petits- On n'était pas riche et l'on se privait. La nuit, le père adoptif se levait (il demeurait près du Châtelet) et, aux heures où tout le monde dort, il allait à la fontaine du Palmier laver le linge de la maison, lui-même. C'était l'hiver; il -cassait la glace du bassin et trempait dans cette eau mordante ses mains gercées déjà par Fouvrage. Il le fallait bien, par économie.
La maladie vint, les enfants moururent. La mère à son tour s'alita ; il ne voulait pas s'en séparer, mais après tout les pauvres gens sont mieux soignés à l'hôpital que chez eux. Il allait la voir souvent, et jamais sans lui porter quelque chose, des riens, des fruits, des confitures. Un jour, il se trouva sans un sou sur le chemin de l'hôpital où la pauvre femme était couchée. Gomment faire? Lui dire que l'ouvrage n'allait pas, qu'il n'avait rien ? Elle s'inquiéterait. Ne pas offrir la petite chatterie accoutumée? Elle s'en fâcherait peutêtre. Lemaire alors entra dans une allée déserte, ôta ses vêtements, enleva sa chemise et la roulant sous son bras alla la vendre aussitôt. Il grelottait en entrant à l'hospice, mais la malade encore une fois eut des petits bouquets de cerises, des cerises rouges et gaies avec leurs collerettes de feuilles vertes.
Devenu veuf, Lemaire attendit deux ans pour se
remarier. Il n'avait pas d'enfants. Charles Lemaire naquit de sa seconde femme. Avec le temps, la misère, qui avait étreint l'ouvrier, lâchait prise. On avait cependant encore bien des jours pénibles. Lemaire emprunte une fois à la femme de son premier beau-frère cent cinquante francs j our payer un terme et des dettes. Le beau-frère n'en savait rien ; c'était un petit secret entre sa femme et Lemaire. Au bout d'un mois, la créancière tombe malade, et Lemaire est présent lorsque le médecin dit au mari qu'elle n'a pas pour trois jours à vivre.
La première pensée qui dut venir au débiteur fut celle-ci « Morte la prêteuse, morte la dette. » On sait combien l'argent tient au cœur des pauvres gens. Que fit Lemaire? Sans rien dire au mari qui n'était pas de la confidence, il rapporta les cent cinquante francs à la femme, et c'est en défaisant le lit de la morte qu'on trouva, dans un morceau de papier, le petit rouleau d'or que Lemaire avait glissé sous l'oreiller.
Les surprenantes antithèses ! Le fils devait verser le sang des autres ; lieutenant de la garde nationale en juin 1848, le père offrait sa poitrine aux coups de feu et se jetait entre ses hommes et les balles. On le ramassa au pied d'une barricade, la tunique déchirée, criblée et deux blessures dans le corps. Pauvre honnête homme ! Il avait, comme à l'avance , payé à la société la dette sanglante que son fils allait contracter. El, saisissant épilogue de cet horrible drame, je le vois, lui qui a travaillé pour sa femme, travaillé pour ce fils, je le vois travaillant et luttant encore pour
l'enfant ce la morte qui, dans ses vêtements de deuil, détournait l'autre jour ses yeux pleins de larmes du rouge couteau qui avait tué sa mère.
1er mars 1867.
Lemaire exécuté, on pouvait voir deux ou trois jours api es me de l'École de Médecine, le moulage en plâtre ce cette tête tranchée. J'en éprouvai une colère vive et sur-le-champ écrivis cette lettre qui fit arrêter net cette exhibition.
14 mars 1867.
Je l'ai vue à la vitrine du mouleur de la Faculté, cette tête de Lemaire que j'avais étudiée vivante, et rouve le besoin d'adresser à qui de droit, une question à ce propos. Comment! on défend de vendre les ographiesdes criminel-, de les mettre en montre, posant devant l'objectif, — et de h\", ce spectacle serait atrocement bouffon: Lemaire paradant entre mademoiselle Silly et nudemoisellle Schneider; — on traque les photographes qui débitent le faciès de Phillippe ou celui de La Pommerais, et on lai-se étaler, ls une rue, devant la foule, le moulage même delà tête d'un assassin?
Que ces choses-là soient mises dans les musées, offrent un objet d'études au médecin, au philosophe, rien de mieux; mais la curiosité n'est pas de la science et les passants se repaissent simplement de je ne sais quelle faim malsaine devant ce décapité, rient, plaî- .nt, blaguent, cherchent le mot devant ce mort.
Et quand on songe que le père peut passer par là, poussé par ses affaires, que le hasard d'un coup d'œil peut lui montror — quelle apparition ! — cette iê'e en plâtre avec ce nom en grosses lettres: Lemnirc! Oui, c'est là son fils; voilà ce que le bourreau en a fait. Les lèvres sont gonflées, tuméfiées; les joues congestionnées, le nez écrasé, le front rasé, les lèvres sans barbe. Il est méconnaissable, et n'était cet œil petit, obliquement relevé, ces pommettes de Kalmouk, et ce fauve rictus, insolence éternelle, j'aurais dit, ceites : Ce n'est pas lui. Le couperet, ce rasoir social, défigure autant que le vitriol.
Qu'où expose ainsi, quinze ans, vingt ans après l'exécution, un Soufflard, un Lacenaire, qu'importe? Vingt ans, c'est vieux. Mais huit jours, six jours après la guillotina, montrer à tous le guillotiné !
On l'a tué, c'est bien; la sanglante dette est payée. Mais pourquoi ce pilori sinistre, cette exhibition cruelle? La lui veut-elle cela encore? Allons! que le misérable assassin pourrisse en paix ! Songez maintenant à ceux qui demeurent et qui n'ont rien fait. Epargnez-leur ce second supplice, cette honte dernière.
Paix aux cadavres!
D emme-Pr aslin-B ocarmé .
Les journaux ont annoncé tout dernièrement, au milieu des entrefilets qu'on ne lit pas, la mort du doc-
leur Démine le père. Le docteur Demme! Et ce nom qui a fait tant de bruit voilà deux ans, n'a pas éveillé le moindre écho, le plus mince souvenir. Pourtant la foule avait frissonné (la foule aime le frisson) en lisant le procès de Demme le fils et de madame Ti ùaipy, peut-être même avait-elle pleuré (sa fibre lacrymale est sensible) en appprenant le suicide du jeune docteur et de Flora, — le docteur Demme? Flora Trùmpy? Je vous parle là des choses d un autre temps.
Ainsi donc, les gloires judiciaires, qui sont les plus bruyantes, ont aussi leurs revers? Il y a, même parmi les héros de cours d'assises, des inconnus et des oubliés? A Berne, où s'était déroulé le procès, comme je demandais l'an passé des nouvelles de Al. Demme le père, on me répondit: — Qui cela, Demme?
J'appris cependant qu'il vivait toujours. Il s'était comme enfermé, h pauvre homme, dans sa vieille maison, cloîtré, muré, emprisonné avec sa douleur. Nul ne le voyait. Toujours les portes closes. Des fenêtre muettes, un grand bâtiment sombre, — un tombeau. C'est là que la mort est entrée, l'autre jour, la mort bienfaisante qui a fermé ces yeux rouges de pleurs.
Une seule personne survit au terrible drame, madame Trùmpy, retirée elle aussi dans un château aux environs de Berne. Seule ave: une vieille servante qui n'a point voulu la quitter, elle vit là — si c'est vivre — la pensée et le regard fixés sur une Bible qui ne la console pas.
A Corne, où se sont asphyxiés Démine et Flora, la visite à leur tombe, V excursion, fut un moment un des appeaux des guides. Mais déjà l'ombre est venue. Ces noms n'évoquent rien. On passe.
C'est à peine, lorsque le batelier qui vous mène, frappant de sa rame les eaux Lieues, et énumérant toutes les villas qui se baignent ou se regardent dans le lac: villa Rattazzi, villa Tagiioni, villa Beigiojoso, villa Troubetskjy, s'arrête tout à coup et vous dit avec un singulier sourire: Villa Bocarmé, c'est à peine si l'on retrouve une idée nette de la tragélie attachée à ce nom :
« Villa Bocarmé ! »
Ou plutùt Bocirnè) car c'est ainsi, je ne sais pourquoi, que tous ces Italiens l'appellent.
Elle est là, cachée à demi par les arbres ou le lierre, sombre et sinistre, avec ses murailles noires à reflets rouges. Ses tourelles ont l'air plaintif; on sent qu'à ces tiistes fenêtres nul visage ne se montre. Ces poites. regards ouverts sur l'infini, sur l'eau, sur les monts, ne voient pas, n'ont pas de prunelles. Tout est mort. On dirait une de ces maisons hantées devant lesquelles passaient en se signant les bonnes gens du moyen âge.
Regardez alors la figure plissée, éloquente dans son mutisme, de votre batelier. Il fronce les lèvres, cligne des yeux, soupire.
a La donna aujourd'hui est partie, dit-il, et la demoiselle est mariée, loin d'ici. Elles ont disparu un beau jour, — on ne sait comment, après être venues de même. »
Il hoche la tête, donne un coup de rame. La maison est déjà loin.
Le vieux château de Bitremont, où M. de Bocarmé empoisonna son beau-frère, a été démoli depuis longtemps, et voilà seize ans que la tête de l'assassin est tombée. Chose singulière, une sorte d'instinctive commisération s'est toujours attachée à cet homue qui couronna une vie si misérable par une fin si froidement énergique.
Sur Téchafaud, le bourreau de Mons, assez ému, — plus ému certes que lé patient, — semblait égaré, poussait brusquement le condamné sur la planche où on allait l'attacher.
h Voyons donc, ne vous pressez pas, dit simplement M. de Bocarmé. On ne commencera pas sans nous. »
Le bourreau, que la bouta:le décontenança davantage, la racontait le soir même avec stupéfaction.
M. de Bocarmé s'était commandé, pour le matin du 20 juillet 1861, comme pour un jour de fête, un pantalon de casimir noir collant, une chemise à jabot et des bottines vernies. Il voulait, disait-il, que lorsqu'on le coucherait sur la baseule, on pût voir que ses semelles étaient neuves.
C'est lui qui dans sa prison, à la dernière heure, répondait au prêtre ;
« Allons, évitons le scandale. Je me confesse, mais cest pour mes gens! »
Étranges déviations de l'histoire. Légendes qui se
forment on ne sait de quelle façon et ne s'éteignent plus. A Côme, parlez de madame de Bocarmé, on vous dira;
< Ah! si, si, signore. Benel Celle qui nous était arrivée parce qu'en Belgique elle avait empoisonné son mari ! »
Quelle existence, celle des survivants de tous ces drames! Qu'ils doivent être lents, qu'ils doivent être lourds, les lendemains de ces jours de sang ! Combien, dans le monde, portent ainsi le boulet que d'autres traînent au bagne ? Combien demeurent frappés du couperet qui tombe sur leurs proches? On me montrait un jour, livide, conduisant une voiture à la Daumont dans les allées d'un bois qui n'ttait .pas le Bois, un Homme jeune encore, mais usé, miné, brisé. Héros de cour d'assises !
« Celui-ci, me dit-on, fut accusé d'avoir tué son père! »
Même acquitté, que peut devenir un parricide? Injuste, faux, calomnieux, peu importe, un tel soupçon est comme un fer rouge. Cela ne s'efface pas. Quelle vie! Il me semble qu'on doit sentir éternellement un tel souvenir comme on souffrirait d'une morsure toujours fraîche.
Les légendes dont je parlais tout à l'heure ont poussé autour du cadavre du duo de Praslin, de façon à le dérober pour ainsi dire à l'avenir. Est-il mort? N'est-il point mort? Questionnez là-dessus un ouvrier parisien
de ceux qui s'occupent du courant des choses, il haussera les épaules et vous répondra:
« Baste ! il est loin, le duc! »
Loin, c'est-à-dire parti, caché, vivant. Il y a trois mois ne disait-on pas, n'imprimait-on point que le duc avait été vu se promenant à Londres, assistant à je ne sais quelle représentation du Princess-Théâtre? On l'avait reconnu. C'était lui. Le doute n'était plus possible.
Je puis vous affirmer que le bruit était faux. J'ai tenu entre les mains (et voilà la première fois qu'on en parle la copie inédite du procès-vtrbal dressé par M. Legonidec, alors juge d'instruction près le tribunal de première instance de la Seine, délégué par M. Pasquier, . chancelier de France, à l'effet de constater l'autopsie du cadavre. Cette pièce est datée du 25 août 1847, 5 heures de relevée.
L'assassinat avait été commis dans la nuit du 17 au 18.
On pourrait citer — je le ferais, au besoin — ce procès-verbal qui a sa valeur et qui met fin à toutes les polémiques, anéantit toutes les assertions.
Il est signé: Legonidec, Vincent Lacroix, commis greffier et Ambroise Tardieu, âgé de vingt-neuf ans, docteur en médecine demeurant rue de Seine, 70.
MARTIN BIDOURE.
Le chapitre présent est déjà de l'histoire.
En juillet 1868, je publiais dans le Figaro, sous le pseudonyme de Candide l'histoire tragique de Ferdinand Martin, dit Martin Bidouré, deux fois fusillé en décembre 1851, lors de l'insurrection légale du département du Var contre le coup d'État.
Ce récit devait me conduire tout droit en police correctionnelle et m'y faire condamner par M. Delesvaux, malgré l'éloquente défense de M. Frédéric Thomas. Je m'en consolai bien vite en voyant que le retentissement du procès faisait la fortune du livre de M. Eugène Ténot, où j'avais puisé le récit de cet atroce épisode. Et voyez à quoi servent les poursuites judiciaires contre les écrivains !
Mon procès met en lumière le courageux livre de
M. Ténot, la Province en Décembre. M. Ténot publie presque au même moment Paris en décembre 1851 où se trouve contée la mort héroïque de Baudin. La manifestation du cimetière Montmartre sur la tombe du représentant mort pour le droit conduit à la 6e chambre des écrivains, et permet à M. Gambetta de jeter à la face de l'empire cette philippique superbe et qu'on n'a pas oubliée. Ainsi le mouvement, le réveil, par une série de causes correspondantes, Laissait de la poursuite maladroite intentée par M. le préfet Pastoureau.
On n'a rien à gagner à remuer les cendres sanglantes de l'histoire. Je suis fier d'avoir collaboré ainsi un des premiers et si efficacement à l'œuvre de vérité. J'ajoute que la destinée a de singulières ironies. Ce Martin Bidouré qu'une erreur de typographie avait fait appeler Bidauré dans l'article que je lui consacrais — faute que tous les jourcaux depuis ont reproduite, — cet humble martyr s'appelait de son vrai m ru Ferdinand Martin.
Bidouré n'était qu'un surnom qu'on lui donnait en riant et qui avait même le don de l'irriter. Oui, le pauvre garçon se battait pour empêcher qu'on le nomma: ainsi. Et par une sup 'ême fantaisie de la destinée, c'est sous ce surnom que le loyal et brave paysan passe à la postérité et demeure connu dans l'histoire.
Je reproduis ici, avec une lettre à M. Pelletan où je crois avoir établi la vérité des faits, une lettre du frère de Martin dit Bidouré, M. L. Martin, aujourd'hui boulanger à Nice.
Il ne faut pas laisser perdre de tels documents si éloquents et si navrants.
Nice, U août 18G8.
Cher ami Del....r,
Je vous ai écrit hier sous l'empire d'une émotion que vous devez comprendre, car on venait de me parler du procès qu'intente le préfet Pastoireau à M. Jules Glareiie qui avait relaté la fin cruelle de mon pauvre frère.
Avec plus de sang- froid aujourd'hui je viens vous transmettre tout ce que je sais sur cette triste et déplorable catastrophe.
Les insurg.'s prétendus étaient campés à Aups. Mon frère était du nombre; il fut détaché par leur chef Duteil pour porter un ordre à une bande qui campait sur les hauteurs qui dominent la route d'Aups à Draguignan. Il se heurta à l'avant-garde de la troupe que commandait en personne ledit préfet; il fut arrêté et conduit en présence de ce dernier. On trouva sur lui l'oidre dont il était porteur et une paire de pistolets. Alors le préfet donna Tordre de le fusiller. D'autres prétendent que c'est lui-même qui déchargea l'arme sur la figure de mon cadet.
Mou frère tomba et fut laissé pour mort après avoir reçu pas mal de coups de baïonnette par l'escorte du préftt. La troupe passée, il revint à lui par miracle et se traîna à grande peine au château de la Baume, où il fut recueilli. Le lendemain, après la défaite d'Aups , les proclamations à la russe des autorités
effrayèrent tellement ces braves fermiers qu'après avoir pris l'avis de leurs propriétaires, ils allèrent dénoncer à Aups la présence chez eux du malheureux blessé. On vint le prendre et on le conduisit à l'hôpital d'Aups (ceci se passait les 10, 1 1 et 12 décembre 1851.) Il y fut soigné 48 heures et a1 ors qu'il allait mieux un ordre supérieur arriva enjoignant de le retuer, ce qui fut fait impitoyablement.
Un grand nombre de bandes vinrent rapporter ces tristes détails à Barjols, chez moi.
Ce malheur fut celui de tou'e ma famille. D'abord mon beau -frère craignant le même sort, s'enfuit daus les bois et finit par s'y suicider. Ma pauvre vieille mère et ma sœur en sont mortes à la suite de longs chagrins,* laissant une fille qui eu est devenue idiote au point qu'il a fallu la mettre à l'hôpital de Barjols.
Tels sont les renseignements (qui sont la vérité) et que je vous prie de communiquer à M. Jules Glaretie, l'autorisant à faire de cette lettre l'usage qu'il lui conviendra.
Assez pour aujourd'hui sur ce chapitre. J'en ai la tête en feu et le cœur malade.